août
asile agricole dans l’une de ses fermes (janvier 1851) ; de rendre à sa « province privilégiée par la décentralisation économique et la renaissance du travail familial, sa joyeuse prospérité d’antan ». Il dénonçait 1’ « industrialisme » sans entrailles, et la domination ploutocra tique de ces gros fabricants de chez lui qui, à Paris, « tenaient le haut du pavé, dépensaient pour leurs fêtes vingt ou trente mille francs en une soirée, recevaient les ministres et les représentants du peuple dans leurs salons oii les grandes questions se décidaient, pendant que les agriculteurs vivaient modestement dans leurs terres ».
Il « abhorrait » les Juifs qui traitaient les grandes affaires de banque, négociaient tous les emprunts, « prêtaient à gros intérêts au Président de la République, provoquaient à leur gré la hausse ou la baisse », faisaient l’usure en grand aux dépens du pays tout entier, comme les petits Juifs d’Alsace la faisaient aux dépens du paysan : « C’est là, concluait-il, la plus détestable aristocratie, et je voudrais de tout mon cœur la voir humiliée et mise de côté. Mais je me remets à faire des phrases, et je suis déjà loin de l’Alsace, dont je voudrais cultiver un petit coin... Il est temps que je sorte des livres et des idées creuses pour mener la vie réelle et pratique, la vie de travail, la vie de famille. Aidez-moi à trouver une ferme ! »
L’enthousiasme juvénile qui portait Émile Relier à réformer la société et à ramener l’âge d’or, peut faire sourire ; mais nul n’en niera la noblesse ni la clairvoyance. Il était — à l’avance — tout imprégné de ce « christianisme social » qui devait prendre plus tard un si salutaire essor. Ce « patronat rural », dégagé des idées creuses et fondé sur la vie réelle; cette réaction contre l’avilissement de la politique et contre tout ce qui pouvait légitimer chez le peuple l’envie, la haine et la révolte ; ce retour aux principes fondamentaux, aux fortes doctrines qui justifient toute influence, toute autorité et la propriété elle-même par les services rendus — au lieu d’en faire l’apanage de vils exploiteurs — , tout cela n’était-il pas l’instinctive application de la Réforme sociale dont la science éminente de Frédéric Le Play allait démontrer la nécessité ?
« Le caractère pernicieux de la Révolution, écrira Le Play,
l’apprentissage politique
apparaît à mesure qu’elle est dirigée plus exclusivement par les hommes égarés ou impuissants qu’elle a formés... Les Déclarations des Droits ne contiennent, en fait de vrais principes, que certaines vérités traditionnelles de l’humanité... Jusqu’à présent, l’erreur tient chez nous « le haut du pavé », elle est encore prêchée par les lettrés d’un autre âge qui ont acquis leur renommée en professant les faux dogmes. Les Français retrouveront un jour le bien-être en revenant à la vérité L. »
N’est-ce pas le propre langage d’Émile Keller ? Il le tiendra jusqu’à sa mort ; et si, après avoir si vigoureusement combattu les « faux dogmes », il n’en vit pas disparaître le règne, on peut affirmer, du moins, que par sa conception de l’autorité sociale et par la persévérance qu’il mit à la réaliser personnellement, il fut à la fois un précurseur et un modèle.
Nous pouvons maintenant saisir les principaux traits de sa physionomie intellectuelle et morale.
Cet apôtre de la tradition a l’esprit le plus ouvert et la sensibilité la plus vibrante. Sa robuste santé morale le garde du pessimisme : « Ne croyez pas que je sois de mauvaise humeur contre tout ce qui se fait, et que je vais devenir misanthrope. Je sais aussi jouer et m’amuser. Vous me trouverez quelquefois bien enfant en voyant mon enthousiasme pour un beau poème, pour une page éloquente, pour un bon opéra » (mars 1847). Son cœur vibrait — comme ceux de tous ses contemporains — aux sons harmonieux de la harpe éolienne de Lamartine. Les idées ambiantes de rénovation sociale, le culte de la Liberté, tout le « prophétisme » de l’époque l’exaltaient au point qu’il avait posé cette question : « Le nouveau Pontife paraît entrer dans une voie nouvelle : ne croyez-vous pas qu’en embrassant franchement les idées modernes, il pourrait reconquérir une partie de cette vieille influence qui est tombée si bas depuis quelques siècles ? » (Juin 1817.)
Ce grave problème — qu’il devait résoudre en 1865 — plongeait l’orphelin dans des indécisions qu’il attribuait à une « grande faiblesse de caractère » et lui faisaient amèrement