Sur la route Mulhouse-Colmar
LE COLONEL DE FRANCS-TIREURS
verres de vin blanc avec ceux que l’ennemi avait visités ». Le colonel revint à Thann et se disposa à défendre la vallée en cas d’invasion.
Il apprit à ce moment qu’ « un homme passionné, chef du parti anti-religieux dans le Haut-Rhin », l’accusait de n’avoir pas défendu la plaine contre l’ennemi. L’accusateur, Scheurer- Kestner, industriel de Thann, était parti pour Tours demander son remplacement : Gambetta « le reçut fraîchement », mais Spuller lui annonça que Gambetta pensait mettre le colonel sous les ordres de Garibaldi L.
AverLi de son côté du remplacement éventuel du général Cambriels et bien résolu à ne pas servir sous les ordres de Garibaldi, Émile Keller profita de la présence de Gambetta à Besançon pour aller le lui signifier. A Besançon, où il arriva le 17 octobre, régnait la confusion : toutes les cervelles chaudes, soutenues par le préfet Ordinaire, « faisaient campagne pour l’Italien contre le Français ». Seul Albert Grévy « tenait tète à l’orage »; se sentant trop faible, il avait mandé Gambetta qui devait arriver dans la nuit et descendre à la préfecture.
Émile Keller s’y rendit dès le matin et y assista à une scène dont il convient de lui laisser décrire le pittoresque tableau :
« Je trouve la préfète dans sa cuisine, en jupon et en camisole, servant une tasse de café à son mari. Je demande à voir Gambetta. Impossible, le dieu repose, après un voyage de nuit. J’insiste, et je prends par la main un petit Ordinaire d’une dizaine d’années pour me montrer la chambre du dictateur. L’enfant me la désigne de loin et s’enfuit. J’entre, et je trouve mon homme couché, mais son œil unique ouvert et regardant le plafond. Je plaide de mon mieux la cause de Cambriels, dont j’ai pu apprécier la valeur. Garibaldi, qui pour plusieurs est un objet de répulsion, jetterait le trouble et la division parmi nos
1. Scheurer-Kestner serait alors allé à Dijon pour obtenir de Garibaldi la destitution de Keller. Plus tard, il devait retrouver ce dernier à Bordeaux, à Versailles et à la Chambre des Députés : le dénonciateur avait alors sans doute reconnu ses torts, puisqu'après la guerre il dîna à Saint-Nicolas avec tous les officiers du colonel démobilisé et y « porta sa santé en termes chaleureux ». Le futur sénateur avait pu être renseigné par son frère cadet, sergent dans l’une des compagnies d’Emile Keller, qui le fit décorer de la médaille militaire pour sa remarquable bravoure.
ÉMILE KELLER
forces déjà si faibles. Gambetta n'insiste pas et me déclare qu’il trouve mes raisons bonnes et que Cambriels gardera son commandement. »
Croyant avoir ainsi obtenu satisfaction, le visiteur importun gagna Rougemont-du-Doubs où il concerta ses prochains mouvements avec le colonel Perrin qui, à la tête de quelques bataillons de mobiles, devait reprendre l’offensive dans les Vosges.
Mais Gambetta céda bientôt à d’autres raisons et télégraphia de Tours, le 22 octobre, à Émile Keller : « Je vous ai expliqué à Besançon la nature du commandement du général Garibaldi. Je maintiens mon interprétation, mais votre patriotisme saura bien éviter les discordes et servir à l’œuvre commune. » Il télégraphia en outre, le 27, au général Cambriels : « Tous volontaires dans votre région sont placés sous les ordres du général Garibaldi. Dites à M. Keller que cette règle s’applique à lui et à ses soldats, et que le patriotisme lui fait un devoir d’y obéir. S’il s’y refusait, je me verrais dans la nécessité de lui demander de se retirer. »
Le « patriotisme ! » L’histoire a fait justice des « services » que nous rendit alors le trop célèbre aventurier italien : établi à Dole avec ses bandes, fortes de 16.000 hommes, celui-ci n’alla même pas défendre Dijon contre Werder (22-23 octobre). Se rallier à ces détrousseurs de sacristies eût été, pour Keller et ses braves Alsaciens, une sorte de déshonneur b Le 22 octobre, après avoir reçu à Wesserling la dépêche de Gambetta, il écrivit à sa femme : « En te prenant à témoin de ma décision, je ne puis laisser mon nom mêlé et soumis à celui de Garibaldi. Qu’il est triste d’être ainsi paralysé, alors qu’on ne cherche qu’à se dévouer à son pays ! » Et le 23 : « J’ai prévenu tous mes officiers que je n’accepterais jamais un pareil chef, et tous m’ont compris... Comme colonel de la garde nationale mobile il m’a semblé que je pouvais me soustraire à cette nouvelle autorité. Si l’on n’accepte pas ma proposition, j’irai me mettre
1. Observons que d'autres officiers partageaient ce sentiment et imitèrent la conduite de Keller, par exemple le colonel Bourras (de l'armée active), chef du corps franc des Vosges, et M. Domalain, chef de la légion bretonne.
LE COLONEL DE FRANCS-TIREURS
à la disposition du général Cambriels. » Lorsque le préfet du Doubs lui transmit le second télégramme du 27 octobre, il demanda en effet asile à Cambriels dans son corps d’armée, « ne fût-ce que comme soldat », transmit à ses compagnies les ordres reçus et la réponse qu’il avait faite et invita à lui donner leurs noms tous ceux qui désiraient rejoindre Garibaldi : trois bordelais seulement prirent ce parti, dont un capitaine « fort soupçonné de vivre aux dépens de ses hommes... » Sans que sa situation fût autrement éclaircie, la colonne fut alors appelée à agir, dans les Vosges, hors de l’action de Garibaldi. Ce que Keller appelait « un méchant tour d’écolier de la part de Gambetta » semblait avoir échoué.
A la fin d’octobre, les francs-tireurs du Haut-Rhin se trouvaient à Thann. Le 1er novembre an soir, après avoir revu le colonel Perrin, Keller les y avait rejoints par des sentiers de montagne, au risque de se faire enlever par l’ennemi qui approchait de Belfort.
Dès le matin, on avait vu défiler dans la plaine de Cernay une armée que le colonel Denfert estima à « 25.000 ou 30.000 hommes » b Le commandant de Lupé avait fait occuper les tranchées creusées en avant de Thann et prévenu télégraphiquement Denfert-Rochereau qui répondit à 6 h. 45 du soir :
« Résistez à Thann et sur les deux routes de Bourbach et de Golbaeh, en prenant pour retraite Wesserling et le col de Bussang'. Disputez le terrain pied à pied dans cette direction. Le
1. La Défense de Iielfort (Paris. A. Le Chevalier, 1871 et 1872), ouvrage écrit, sous le contrôle du colonel Denfert-Rochereau par les capitaines Ed. Thiers et S. de la Laurencie. Ces auteurs avaient accusé Keller d'avoir enfreint les ordres de Denfert. ordres dont l’exécution aurait pu empêcher l'investissement de la place. Sur la plainte de Keller, le colonel reconnut la correction de sa conduite et rectification fut faite dans une troisième édition. Cette rectification disparut de la quatrième édition et en juillet 1886, au cours d'une interpellation dirigée contre le général Boulanger (ministre de la Guerre) au sujet de l’exclusion du Duc d’Aumale, le capitaine Ed. Thiers renouvela à la tribune les accusations portées dans la première édition de la Défense de Belfort. — Les détails suivants suffisent à démontrer le mal fondé des accusations en question. Keller poursuivit en justice les auteurs de 1 ouvrage et les fit condamner, 'Jugement du tribunal civil de la Seine du 22 nov. 1889.)
EMILE KELLER
colonel Perrin doit arriver demain au Thillot. Dites au commandant des deux compagnies mobiles Saône-et-Loire de se concerter, d’opérer avec vous. »
Émile Relier, survenant, télégraphia à son tour pour demander par quelle route on pourrait appuyer sa retraite sur Belfort, et il reçut, à 10 h. 10 du soir, ce nouveau télégramme :
« Si vous voulez vous retirer de notre côté absolument, partez sans délai pour Massevaux et suivez le pied des montagnes, en longeant par les bois le chemin de Lauw à Rougemont et Etuffont-Haut. Dans cette route, harcelez vigoureusement le flanc droit de l’ennemi. Il est nécessaire de partir de suite pour cette opération, car les éclaireurs ennemis sont déjà à Sentheim, 150 hommes. »
Le premier de ces deux messages était précis, mais ne répondait pas à la situation : Thann n’était plus menacé et l’on pouvait gagner Wesserling et le col de Bussang — qui n’était pas attaqué — sans avoir, dans cette direction, à disputer le terrain « pied à pied » ; quant au colonel Perrin, on n’en avait pas d’autres nouvelles que celles qu’apportait Relier et l’on verra qu’il ne devait pas arriver à Thann. Dans le second télégramme, la retraite sur Belfort était conditionnelle, et semblait méconseillée ; personnellement, Relier ne pouvait plus « vouloir absolument » user de la latitude qui lui était laissée, puisque d’après toutes les informations reçues, les chances de pénétrer dans la place diminuaient d’heure en heure. Il jugea donc préférable de suivre les premières indications de Denfert et de se replier par le col de Bussang sur Saint-Maurice. Toutefois, pour se conformer en même temps au désir que lui exprimait le dernier télégramme, il dirigea aussitôt un détachement sur la route de Thann à Massevaux et Rougemont, avec ordre de « harceler le flanc droit de l’ennemi ».
A Rougemont, — - dont quelques maisons avaient été incendiées par l’ennemi, — le détachement constata que les Prussiens avaient déjà dépassé ce point et barraient complètement le chemin de Belfort. Il constata aussi que Giromagny, Chaux et La Chapelle étaient occupés. Dans ces conditions, il rejoignit le gros de la colonne qui se trouva réunie à Saint-Maurice :
LE COLONEL DE FRANCS-TIREURS
« Vous ne sauriez admettre, — écrivait plus tard 1 Keller à Denfert-Rocliereau, — et personne ne pensera qu’à nous seuls nous ayons pu alors empêcher l’investissement de Belfort. Certes, au milieu des malheurs de la France, si quelque chose devait me toucher plus spécialement, c’était le sort de ma ville natale. Aussi n’est-ce que par la force des choses que nous nous sommes trouvés séparés de vous et que, sur votre ordre formel, nous nous sommes dirigés par le col de Bussang sur la vallée du Doubs. »
A Saint-Maurice, un certain nombre d’Alsaciens, officiers et hommes de troupe, déclarèrent de nouveau qu’ils n’avaient pas à combattre hors de leur pays, et ils se retirèrent. Réduite à un bataillon, la colonne échappa par des marches nocturnes aux Prussiens qui occupaient en force la région. Sur son passage, de Fresse à l’Isle-sur-le-Doubs, chemins et villages étaient pleins des débris de la colonne Perrin qui s’était dispersée à l’approche de l’ennemi. A l’Isle, les mobiles s’enfuirent en voyant arriver les francs-tireurs du Haut-Rhin : on parvint pourtant à les rejoindre, à « faire connaissance », à les rallier et à aller avec eux occuper Clerval.
Émile Keller avait fait à pied toutes ces marches forcées. Il était épuisé de fatigue et souffrait cruellement d’un anthrax au talon. Condamné au repos par le médecin, il dut, le 7 novembre, s’éloigner et confier à son ami de Lupé le commandement de sa troupe qui prit gîte à Salins : là elle vit affichée une proclamation de Gambetta plaçant tous les corps francs sous les ordres de Garibaldi... De Lupé se rendit aussitôt à Mouchard, auprès du général Crouzat, chargé de former le XXe Corps, et lui demanda la faveur d’en faire partie : le général objecta la décision ministérielle, mais le commandant répondit qu’après avoir été en Italie l’adversaire de Garibaldi, il pouvait combattre à côté de lui, mais non sous ses ordres ; si sa requête était repoussée, il donnerait sa démission et s’engagerait dans un régiment quelconque ; quant à ses subordonnés, il se portait fort pour eux. Sa demande fut alors agréée, et de retour à Salins il lit ratifier par ses volontaires rengagement. pris en leur nom.