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Le futur colonel, alors âgé de seize ans

LE COLONEL DE FRANCS-TIREURS

A peine remis de son anthrax, il partit avec son fils aîné pour rejoindre sa troupe. Il la retrouva, le 15 janvier 1871» aux avant-postes de Byans, près d’Héricourt : « Le champ de bataille était plein d’une austère majesté. Les dernières heures du jour éclairaient un paysage couvert de neige. A l’horizon flambait une grande usine incendiée par des obus. De part et d’autre une canonnade nourrie préludait aux luttes du lendemain. Mais je retrouve mes chers camarades dont j’ai été trop longtemps séparé, et c’est pour moi une heure de joie. Le lendemain, 16 janvier, nous devons attaquer à la première heure. »

On connaît les conditions dans lesquelles se livra la bataille d’Héricourt. Il s’agissait de délivrer Belfort et, par Épinal, Langres et Chaumont, de se rabattre sur les derrières de l’envahisseur. Pour cela, Bourbaki disposait de quatre corps d’armée, dont le XXe (Clinchant), et de la division Crémer, refoulée en Bourgogne par les Allemands de Werder. Vaincues à Villersexel (9 janvier), mais non poursuivies, les troupes de Werder s’étaient ralliées sur la ligne de la Lisaine, en avant de Belfort, et avaient garni Héricourt de réseaux de fil de fer et de pièces de siège : mais l’attaque fut décousue, Billot arriva trop tard et Crémer, maître de Chênebier (8 kilomètres de Belfort), s’en laissa déloger.

Le 15 janvier, Byans était violemment bombardé, et le commandant de notre artillerie avertissait confidentiellement le commandant de Lupé qu’il n’aurait plus de munitions le lendemain. A la nuit, — au moment du retour d’Émile Keller, — une violente bourrasque de neige rend tout mouvement difficile. L’ordre arrive de se porter sur Héricourt et le bataillon part : survient le général Logerot 1 qui l’arrête et fait remettre l'exécution au lendemain. De nouvelles instructions portent qu’il faudra attaquer le cimetière de Saint-Valbert en avant d’Héricourt, et agir « comme pour une attaque à fond » : « Attaque simulée (confidentiel), — ajoute l’ordre; — pendant ce temps, le général Clinchant passera la Lizaine sur un autre

1. Commandant la ‘2-’ brigade de la lro division du XX0 Corps, futur ministre de la Guerre.

ÉMILE KELLER

point. Vous trouverez sur le terrain des mobiles du Jura, de la Loire, de la Haute-Loire, dont vous prendrez le commandement. Ne craignez pas de vous engager à fond. La lre division tout entière vous appuiera. »

Le 16 au malin, une musique entraînante, massée sur sa gauche, accroît l'élan du bataillon qui s’enfonce résolument dans un épais brouillard. A peine a-t-il dépassé les premières maisons du village, que les balles sifflent de tous côtés : l’une traverse le fourreau du sabre d’Émile Keller ; une autre blesse son cheval. L’ennemi est si près qu’on échange avec lui des paroles de défi. Mais comment emporter ses lignes fortifiées ? En quelques minutes le quart de l’effectif est tué ou blessé. Nos canons répondent à peine aux canons allemands. Sauf un bataillon du Jura, aucun des renforts promis n’arrive sur le terrain. Au fieu de procéder à une attaque d’ensemble, les autres troupes de la division se livrent à une série de combats particuliers, déclanchés à des heures, différentes, qui se heurtent tous à des forces supérieures. Pour éviter l’enveloppement, il fallut se replier sur Byans où le général Clinchant vint déplorer nos pertes : il n’avait pu franchir la Lizaine — qui n’était pas guéable...

La lutte devant Héricourt dura trois jours. Les vivres manquaient autant que les munitions, car les convois n’avançaient plus sur les routes couvertes de verglas. Le froid était intense : les rares miches de pain qui parvenaient devaient être sciées. Durant la nuit, on apercevait la lueur des coups de canon tirés sur les remparts de Belfort. — Le 17, une partie du village fut incendiée. Le soir, un jeune saint-cyrien, chef d’un bataillon de chasseurs à pied, venait relever les Francstireurs qui retrouvèrent à Verlans la lre division et furent dirigés sur Baume-les-Dames. — Sans avoir été battue, l’armée ne pouvait plus se battre et commença, le 19 janvier, sa retraite générale. Belfort était perdu.

A Baume-les-Dames, Émile Keller vit Bourbaki « comme écrasé sous le poids de nos désastres », et, pour la seconde fois, il dut arracher sa troupe aux dangers de l’encerclement. Avec l’Armée du Sud, Manteufîel allait, en effet, contenir les garibaldiens autour de Dijon, couper la voie ferrée Lyon-Besançon,

LE COLONEL DE FRANCS-TIREURS

attaquer Baume-les-Dames et la vallée de la Loue (24 janvier), rejeter Bourbaki désespéré dans le Jura, forcer Clinchant à une terrible retraite terminée par la Convention des Verrières qui donnait asile en territoire helvétique à 85.000 soldats français (1er février).

La troupe d’Émile Relier, réduite à 120 hommes par le feu et par trois mois de campagne d’hiver, ne voulut pas franchir la frontière ni mettre bas les armes. Le général Clinchant lui permit de s’échapper vers le sud en tentant, à ses risques et périls, le passage des défilés jurassiens. Par Salins, Saint-Laurent et Saint-Claude, elle arriva ainsi le 2 février à Bourg où pénétrèrent à leur tour les garibaldiens partis le 1er février de Dijon et se retirant sur Lyon. Bordone, chef d’état-major du condottiere, revendiquait pour son armée la continuation des' prouesses consistant à « nettoyer la France des jésuites et des prêtres 1 ». Pour éviter un aussi fâcheux contact, le Bataillon du Haut-Rhin se dirigea sur Trévoux.

A Bordeaux, Émile Relier avait reçu de Gambetta l’autorisation écrite de recruter de nouveaux volontaires alsaciens. Il se rendit dans ce but à Lyon où avait été constituée, non sans arrière-pensée politique, une « légion alsacienne » et où Challemel-Lacour se laissait entraîner par le mouvement révolutionnaire 2 :

« Je voulus parler au préfet Challemel-Lacour qui me reçut fort mal, rapporte-t-il. Il me déclara qu’il ne voulait que des corps formés dans le même esprit politique et qu’il ferait arrêter tous les Alsaciens qui s’engageraient chez nous. — Je croyais, lui dis-je, qu’il s’agissait, non de s’occuper de politique, mais de défendre son pays ; voilà trois mois que nous le faisons et nous ne demandons qu’à continuer. — Le proconsul prenant un ton de plus en plus arrogant et menaçant, je me levai et le quittai indigné, en frappant sa porte, que je regrettais d’avoir franchie. Quelques heures après, j’assistai, sur la place Bellecour, à une revue de la légion alsacienne, qu’inspectait Challemel, en compagnie du général Crouzat. Passant devant moi, il me reconnut et dit au général qu’il allait m’envoyer à Saint-Joseph, c’est-à-

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