Il l’affirme expressément dans ses Souvenirs
qui nous condamnait, nous nous levâmes pour quitter une enceinte où nous n’avions plus rien à faire, pas une main ne se leva pour serrer la nôtre, si ce n'est celle d’un communard, Millière, qui allait être fusillé quelques semaines plus tard. »
Portant le deuil qu’il ne devait plus quitter, pénétré des revendications qui — jusqu’à la fin — resteront sa loi, il accomplit, dès le lendemain, en quittant Bordeaux, ce que lui commandait sa dignité.
11 allait à Ostende, avec son lils aîné, retrouver sa famille qu'il n’avait pas vue depuis son court passage à Dieppe. — Une nation, comme un soldat, doit-elle combattre jusqu’à la dernière goutte de sang ? Tout ce qui lui montrait que la France pouvait résister encore avivait ses regrets : « A Paris, il y avait encore des fiacres à la gare et des chiens dans les rues : preuve qu’on n’y était pas mort de faim... » — Il arriva chez les siens, à Ostende, à une heure très tardive et sans être attendu. « Voilà papa ! » cria, le premier, son petit Jean, qui réveilla ainsi tout le monde. Et l’on entendit les douloureuses nouvelles de Bordeaux...
Deux semaines après, le colonel repartait pour Montbrison. Des luttes fratricides allaient ensanglanter la France mutilée. 11 fut à Paris le 18 mars, jour où l’on proclamait la Commune. Pas une voiture à la gare du Nord : il dut, jusqu’à la rue de Rivoli, porter, à pied, son bagage, en croisant partout des groupes sinistres. — Nous savons ce qu’il lit ensuite à Versailles et à Montbrison.
A Montbrison, le Moniteur du 23 mars lui apprit qu'il Figurait toujours sur la liste des députés absents. Lorsqu’à la suite de leur Déclaration du 1er mars les Alsaciens-Lorrains étaient sortis de la salle des séances, le président Grévy leur avait affirmé qu’ « ils étaient et devaient rester les représentants du peuple français », malgré « les changements survenus dans l’état des populations » dont ils étaient les élus : plusieurs des protestataires avaient jugé que ces paroles leur laissaient ouvertes les portes de l’Assemblée, et ils y avaient repris leurs sièges. Émile Keller, lui, n’était pas homme à éluder ainsi sa résolution et à reprendre un mandat « que rien
ÉMILE KELLER
n’avait pu diminuer moralement, mais dont la force venait entraver l'exercice « ; il l’écrivit le 30 mars au président Grévy :
« Si. en temps ordinaire, expliquait-il, l’intérêt particulier d’un département s’efface pour l’élu devant les grands intérêts du pays, il m’est impossible d’oublier qu’aujourd’liui on nous propose de représenter non la France entière, mais une France mutilée, une France diminuée, dont nos commettants ont été violemment exclus. En effet, la pensée que vous avez bien voulu exprimer, au nom de l’Assemblée, ne s’adresse qu’à nos personnes ; elle ne change en rien la situation de l’Alsace. J’en suis très touché ; mais je ne saurais m’y rendre. Tout en restant Français, je ne me séparerai jamais de mes infortunés compatriotes, et je ne cesserai de protester contre l’injustice dont ils sont victimes qu’au jour où ils seront rentrés en possession de leur nationalité. Je vous prie de lire cette lettre à l’Assemblée, afin qu’elle n’attribue pas à une coupable indifférence ce qui n’est que l’accomplissement d’un devoir. »
La lettre ne fut pas lue à l’Assemblée et le 3 avril 1871 tous les députés alsaciens figuraient encore dans les scrutins. Mais, le 6 avril, le nom de Keller n’y figurait plus, et le 10 avril aucun de ses collègues n’y était plus mentionné. Il avait ainsi remporté une victoire morale dont nul ne contestera la noblesse.
Il allait remporter une autre victoire qui fut, au milieu de tant de douleurs, d’un prix singulier.
De retour à Versailles vers le milieu d’avril, il y occupa la maison de l’abbé Darras1 2 avec ses deux beaux-frères Alphonse Saglio et de Saint-Chamant -, le vicomte de Lupé, 1’ « ami Fiot» et plusieurs autres amis animés du même patriotisme. Il suivit avec angoisse le duel qui se poursuivait — sous le joyeux regard des Prussiens — entre l’armée de Mac-Mahon et l’insurrection. Au cours du second siège de Paris (21-28 mai), il apprit le massacre des otages, le martyre de l’archevêque, des prêtres et des religieux qu’il connaissait... Il admira que pas une église n’eût été endommagée et qu’au milieu du Palais de Justice incendié, la Sainte-Chapelle se dressât intacte, sans un carreau brisé.