Ancien receveur général à Metz
Mais la grave question du tracé des nouvelles frontières l’avait ramené à Versailles et, jusqu’au traité de Francfort (10 mai), avait fait l’objet de ses constantes préoccupations.
Il avait voulu retourner à Saint-Nicolas : mais Bismarck lui en avait refusé l’autorisation. Le gouverneur allemand de Belfort, tout en lui reconnaissant « le droit à l’estime même de ses ennemis », lui avait de même interdit le séjour de Belfort, cette place étant « sous l’autorité prussienne jusqu’à la signature de la paix ».
« D’après les préliminaires de paix, note-t-il, on ne devait nous laisser qu’un rayon de six kilomètres autour de Belfort. Ainsi enserrée de toutes parts par un cercle dont le rayon n’avait pas une portée de canon et qui coupait ses communications directes avec Paris, cette place perdait toute importance. Les cantons de Belle, de Giromagny et de Fontaine étaient livrés à la Prusse, ainsi que notre cher vallon de Saint-Nicolas. »
L’étude des lieux lui avait inspiré l’idée de faire adopter comme frontière la ligne de partage des eaux entre le Rhin et le Rhône, ligne qui coïncidait exactement avec la ligne de partage des langues allemande et française. N’était-il pas logique de choisir une telle barrière géographique ? Cette considération pouvait « séduire les cerveaux germaniques, facilement passionnés pour les principes ». Or, Gustave Renault, ingénieur des ponts et chaussées à Belfort, — capitaine adjudant-major de son Bataillon du Haut-Rhin, — connaissait à merveille tout le terrain, et Keller avait pleine confiance dans son intelligence et son dévouement. Il le chargea donc de « plaider cette cause délicate », et demanda à son ami le baron de Larcy, ministre des travaux publics, de l’adjoindre aux négociateurs de Bruxelles.
Gustave Renault fut, en effet, adjoint au général Doutrelaine, commissaire du Gouvernement. Sa persévérante habileté convainquit d’abord les Allemands. Thiers, de son côté, était trop sagace pour ne pas comprendre que la défense de Belfort et du pays était intéressée à la proposition. « M. de Bismarck demanda en échange quelques gisements de fer qui avaient pour la Prusse un sérieux intérêt industriel, et l'on tomba d’accord pour fixer un nouveau tracé qui nous rendait
ÉMILE KELLER
vingt kilomètres et trente mille âmes autour de Belfort. »
La cause était gagnée, — et Saint-Nicolas, qui « jusqu’au dernier moment avait semblé condamné », restait français par surcroît. « Ce succès, conclut Keller, reste un des plus doux de ma vie politique l. » — Le 5 novembre suivant, il le célébrait dans une fête religieuse avec toute la population du vallon arraché aux serres de l’Aigle.
Qui donc était mieux qualifié désormais pour représenter à la Chambre le Territoire de Belfort, auquel l’arrêté du 9 juin 1871 attribuait un député? Le vote populaire lui confia, le 2 juillet, le seul mandat qu'il pût ambitionner et qu’il définit en ces termes : « Que votre député soit non seulement votre représentant, mais celui de l’Alsace entière, qu’il soit la revendication vivante et perpétuelle de notre unité nationale ».
Le « Territoire » n’était, en effet, pour lui qu’une pierre d’attente. — Émile Keller pensa toujours à l’indispensable revanche, et il en parla, il y travailla surtout sans relâche. Le 10 mai 1901, pour interrompre la prescription, il fit publier de nouveau les protestations des 17 février et 1er mars 1871. — En 1914, il était mort, mais quatre de ses enfants et dix de ses petits-enfants combattirent pour lui : cinq d’entre eux, — le capitaine Émile Keller, les lieutenants François et Joseph Keller, le lieutenant Jean Massin, le sergent Jean Dugas, — payèrent de leur vie le rachat de l’Alsace.
Le 8 décembre 1919, M. François, député de Metz, rentrant au Parlement à la tête de ses collègues d’Alsace-Lorraine, put lancer enfin ce cri de victoire :
« Les temps annoncés par Keller sont accomplis ! »
1. Ce succès, où l'intérêt national s'alliait pourtant si bien à l'intérêt particulier. fut plus tard critiqué et méconnu (Voir la Rétrocession de Belfort à la France, 1871-1873, Revue des Deux Mondes du 1er octobre 1905). Gustave Renault dissuada Emile Keller de toute rectification en lui écrivant simplement : « Ce n’est pas à vous qu’il faut dire que la récompense du bien qu on a pu faire est ailleurs. »
LE DÉPUTÉ DE BELFORT