Elu par 7.330 voix contre 6.438 à Emile Keller
LE DÉPUTÉ DE BELFORT
ce qui vous arrive confirme la parole de Pie IX que ce mode de votation est le mensonge universel... Mais la religion et le pays vous entoureront toujours des témoignages de leur respect et de leur reconnaissance. » Kolb-Bernard exprima l’opinion du Parlement : « Tous vous ont vu à l’œuvre avec cette grandeur de dévouement, de courage, de talent, de caractère et de patriotisme qui vous imposaient au respect d’une Assemblée où le respect des adversaires tenait si peu de place... Votre absence y laissera un vide immense ; vous ne pouvez y être remplacé. »
La lettre de Chesnelong fut un véritable cri de douleur :
« Vous avez été battu ! Combien j’en ai souffert, combien j’en souffre encore... dans mon cœur d’ami, dans mon cœur de catholique, dans mon cœur de Français ! Dans le triste résultat, je n’ai vu que votre échec : rien n’aurait pu le compenser pour moi ; je me serais consolé de tout si vous aviez été élu. C’est un vrai deuil pour mon amitié et pour toutes nos causes... » Le général H. Hanrion affirma que toute l’armée ressentirait l’éloignement de son défenseur « le plus autorisé par la compétence, l’éloquence, le patriotisme et le dévouement désintéressé ». Le général de Rivière qualifia l’échec de « malheur public ». D’Alsace, enfin, le chanoine Winterer. curé de Mulhouse, déplora le retentissement qu’aurait 1’ « iniquité de Belfort » en pays annexé : « Quels services pouviez-vous rendre que vous n’ayiez pas rendus ? Je sais que vous n’avez pas servi le suffrage universel, mais vous avez servi Dieu, l’Église et la Patrie. Le résultat de l’élection de Belfort ne vous atteint pas ; il atteint les électeurs, il atteint ce dernier lambeau de l’Alsace qui sait si peu comprendre sa mission. »
En vérité, Émile Keller pouvait s’appliquer les nobles paroles d’Étienne Lamy, battu à Saint-Claude le même jour : « La honte n’est pas d’être vaincu pour une telle cause, mais de triompher contre elle. » Remerciant en quelques mots ses électeurs « conservateurs », il leur donna « rendez-vous pour des jours meilleurs » : « Les principes que nous défendons ensemble ne périssent pas, déclara-t-il. Ce qui périt dans la boue et dans le sang, ce sont les nations qui les
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abandonnent. Mais notre chère France, grâce à Dieu, n’en est pas là. »
Les « jours meilleurs » parurent luire en 1885. Au premier tour des élections d’octobre, 1' « opposition conservatrice » emporta 176 sièges contre 127 aux opportunistes et aux radicaux. A Paris, Émile Keller obtint 86.338 voix L. Mis en ballottage à Belfort, il y fut élu, au second tour, par 7.630 voix, contre 7.537 données à son concurrent Fréry. — Au soir du 15 octobre une grande lueur apparut tout à coup au sommet du Ballon d’Alsace : c’était le feu de joie annonçant la victoire d’Émile Keller. A ce signal, d’immenses acclamations retentirent dans les vallées annexées et, de village en village, se répercutèrent jusqu’à Mulhouse et Colmar. Oubliant un moment leur sort, les Alsaciens joyeux s’écriaient : « Notre député est élu ! »
Fréry, soutenu par la majorité « républicaine » maintenant assurée, mit tout en œuvre pour faire annuler le scrutin : le bureau parlementaire chargé de l’examiner ne présenta ses conclusions que trois mois après et, par 19 voix contre 17, réclama une enquête 1 2. Le dossier de l’élection contestée ne comprenait pas moins de douze cents pièces, parmi lesquelles quatre cents protestations appuyées de deux mille cinq cents signatures, soit un sixième des votants du territoire! Fraudes électorales, corruption, violences, interventions du clergé, pression des patrons sur les ouvriers : tels étaient les moyens auxquels Émile Keller devait son succès... Il dévoila les procédés qui avaient permis de recueillir contre lui tant de protestations et tant de bulletins de vote : fausses lettres portant sa fausse signature et annonçant qu’il allait distribuer les places promises ; faux agents envoyés sous de faux noms et promettant de l’argent à ceux qui diraient en avoir reçu ; affiches prétendant qu’Émile Keller était complice de la Saint- Barthélemy ; bulletins marqués, imposés par ses adversaires aux ouvriers des forts et aux petits agents de l’administration ;
1. Le scrutin de liste départemental avait été rétabli le 1(5 juin.
2. Séances des 1er et 2 février 1886. — Le rapporteur était Burdeau-
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révocations de maires, destitutions de fonctionnaires, menaces de chasser de l’école les enfants des électeurs récalcitrants, etc. La candidature de M. Fréry n’avait-elle pas été « un type tout à fait inédit de candidature dictatoriale » ? Et les électeurs alsaciens pourraient-ils « se dire que leurs frères annexés qui envoyaient des députés catholiques et patriotes à Berlin avaient plus de liberté politique qu’ils n’en avaient eux-mêmes en France » ?
Au nom de Fréry, le député Viette, membre de la Commission, vint cependant réclamer l’invalidation d’Émile Keller avec des arguments dénués de toute pudeur : nos « vieilles administrations » n’avaient que trop peu agi en faveur de Fréry, car on ne les avait « pas assez rajeunies », on n’en avait « pas assez renouvelé l’esprit » ; et puis, « à deux pas de l’Allemagne, en face du gendarme allemand qui veille sans cesse, des amis de M. Keller avaient déchiré, lacéré, enfoui le drapeau tricolore, injurié les couleurs nationales! »... Le 11 octobre, dans un discours prononcé à Belfort et reproduit par la Frontière, journal de Fréry, Viette avait du reste accusé Émile Keller d’avoir voté la guerre de 1870, et, « à la boue de Sedan, d’avoir ajouté le démembrement de la patrie »... Tous les députés, comme Émile Keller lui-même, auraient dû sentir leur cœur se soulever de dégoût ; ils ne validèrent pourtant l’élection qu’à deux voix de majorité 1.
Ce fut la dernière législature d’Émile Keller.
A la veille des élections de 1889, le 18 juin, il adressa au Journal de Belfort — qui l’avait précédemment soutenu — ces simples lignes :
« Tant que les conservateurs se sont groupés autour de moi, j’ai tenu leur drapeau et je me suis dévoué à la défense des grands intérêts du pays comme à celle de nos intérêts locaux. Mais aujourd’hui je ne puis plus compter sur le concours de tous, et ne voulant pas être pour eux une cause de division, je ne me présenterai ni aux élections du Conseil général, ni aux élections législatives du Territoire de Belfort. »
Par 227 voix contre 225.
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C’était la retraite l, — après trente années de vie parlementaire — retraite que presque toute la presse, de droite et de gauche, commenta en termes aussi élogieux pour le caractère de Relier que sévères pour l’esprit de division des dissidents conservateurs et boulangistes. Ces derniers, au surplus, se gardaient bien de préciser les raisons d’un si regrettable désistement.
La Gazette de France, par la plume de Charles Dupuy, le félicita d’avoir repoussé « les bonnes grâces du césarisme » qu’il estimait à juste titre « comme la forme la plus dangereuse et la plus dégradante de la Révolution » ; de s’être écarté des « fmassiers du solutionisme » et souvenu que l’indifférence politique était « l’abdication de la conscience ». — Dans le Monde, Oscar Havard supplia Relier de prouver, en se présentant autre part, que « pour être élu un candidat conservateur peut hardiment se passer de l’apostille de M. Laguerre et de la recommandation de M. Naquet ». — Dans l’Univers, Auguste Roussel déplorait « le désarroi moral » qu’accusait la décision d’un tribun incarnant « le patriotisme le plus ardent puisé aux sources de la foi la plus pure ». — La Croix « s’associait de grand cœur » à ces hommages. — Le Gaulois faisait de même avec « tous les catholiques de France ». — Le Moniteur Universel estimait que Relier était « de ces hommes qui honorent un parti » et qu’il ne pouvait rester longtemps absent de la Chambre où il soutenait « toutes les grandes causes ». L 'Avenir Militaire rappelait tout ce que l’armée devait à son « infatigable défenseur ».
A gauche, le Rappel comprenait « ce royaliste que ça dégoûtait » ; Paris, exposant « les procédés du parti conservateur de Belfort » à l’égard du chef catholique « le plus estimé », exprimait l’écœurement « de tous les honnêtes gens, à quelque parti qu’ils appartinssent » ; le Parti Ouvrier observait que Relier « donnait une fameuse leçon de tact et de propreté à ses collègues de Droite » ; la Frontière était heureuse de voir disparaître « un rude adversaire avec lequel il fallait compter », et de constater que « le parti conservateur se décapitait en
1. Observons qu'il ne devait plus y avoir désormais qu’un seul député poulie Territoire.
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l’abandonnant »; mais au moins, ajoutait la feuille anticléricale, « il avait un drapeau dont nous connaissions les couleurs, il le déployait hardiment et la folie plébiscitaire ne l’avait pas gagné ». Enfin, le Temps publiait (le 25 juin) ces lignes très commentées :
« M. Relier est une des colonnes et des lumières de la Droite ; son nom est de ceux qui s’imposent au respect de tous, même des adversaires politiques les plus ardents... Les républicains n’auront pas à se plaindre si on les débarrasse ainsi de concurrents dont le prestige personnel était la meilleure arme dans la lutte électorale. Il est des calculs qui trompent, des habiletés qui réussissent mal. Peut-être les savantes combinaisons électorales de la Droite sont-elles du nombre. Encore quelques exemples comme celui qui vient d’être cité, et nous serons fort disposés à croire qu’on fait fausse route — ce qui n’est pas, du reste, pour nous aflliger. »
Le Ralliement de Belfort croyait, par contre, au succès de telles habiletés et osait s’inscrire en faux contre la valeur unanimement attribuée à 1’ « honorable » député : « Il a acquis la réputation d’un homme politique, sinon éminent, comme l’insinuent ses amis \ du moins honnête, convaincu, partant respectable... Il est surtout remarquable par la persistance avec laquelle il défend des idées d’un autre âge. Il ne fait, en somme, que reconnaître la force croissante des principes démocratiques, puisqu’il renonce à les combattre. »
A un aussi mesquin jugement, on est heureux d’opposer celui que le Figaro avait jadis1 2 porté sur « le Dernier des Alsaciens » ; l’article, signé Quidam, — pseudonyme de Léon Lavedan, — est d’ailleurs le plus remarquable de tous ceux qu’inspira l’ingratitude « républicaine » et il les résume tous ; il est donc intéressant d’en reproduire ici quelques passages :
« M. Relier, député de Belfort, c’est-à-dire du lambeau d’Alsace qui nous reste, a été remplacé par un médecin quel-