C’est nous qui soulignons
2. 15 septembre 1881. Nous avons déjà mentionné cet article dans l dixinfpropos.
ÉMILE KELLER
conque de la localilé et il n’en a pas fallu davantage pour mettre en joie la presse républicaine de Paris. Par exemple, la colonie alsacienne, la colonie d’exilés et d’émigrés qui, le couteau sous la gorge, a préféré la France vaincue à a Prussel victorieuse, s’est empressée de manifester un sentiment tout contraire....
« Il y a là un phénomène qui mérite d’être relevé. Comment expliquer ce contraste entre la joie parisienne et la tristesse alsacienne ? Ceux qui viennent d’exprimer ainsi leurs regrets sont des Alsaciens et 11e sont point des réactionnaires ; dans la lettre même qu’ils ont écrite à M. Keller, ils ont eu soin de faire des réserves politiques et de bien marquer que le vaincu de Belfort 11e représentait pas toutes les opinions. Mais ils ont proclamé en même temps qu’il représentait toutes leurs espérances, et que nul, à leurs yeux, n’était plus digne de tenir le drapeau sacré. Ceux-là ne s’étonneront pas que je l’appelle le Dernier des Alsaciens.... Comme on a dit autrefois le dernier des Grecs. Si le mot est faux, si l’avenir le dément, tant mieux ! Ce n’est pas M. Keller qui s’en plaindra !
« En attendant, il veut dire, pour tous les Alsaciens comme pour nous, que nul, au jour du malheur, ne fut, au même degré que lui, Y âme de l'Alsace. Il en incarnait, en sa personne, les palpitations suprêmes. Elle tressaillait à sa voix ; elle se ralliait à son nom ; elle s’était, pour ainsi dire, habituée, dans son agonie, à voir Émile Keller veiller à son chevet ; elle rêvait, en lui, son dernier rêve....
« Il y a de plus grandes ligures; je 11e crois pas qu’il y ait de type plus marqué. M. Keller est une race à lui tout seul....
« Reconquérir ce qu’on a perdu, c’est toute sa politique ; reprendre l’Alsace et mourir ! Il rapporte à cet unique but tous ses efforts. Dans les trois dernières Assemblées, à Bordeaux, à Versailles, à Paris, il n’a jamais dit un mot, soit sur l’armée, soit sur la religion, soit sur l’instruction publique, sans que ce mot répondît à la pensée, à la passion unique, dirai-je, qui le soutient ou qui le consume. Il a, qu’on me passe le mot, la noble monomanie de la revanche ! il est le fantôme de la revanche ! Quand il défend les Moines ou les Sœurs, quand il demande qu’on ne sépare point l’école de l’église, on le croit
LE DÉPUTÉ DE BELFORT 213
clérical, il n’est que patriote. Son patriotisme et sa foi sont inséparables, il ne croit pas à la revanche sans Dieu.
« Il y a des gens que ces choses offusquent. Dans la dernière Chambre, M. Relier était importun à ceux qui ne veulent pas de revanche, et suspect à ceux qui ne veulent pas de religion....
« Il eût fallu, à tout prix, conserver un tel homme dans le Parlement français. Sa présence y était nécessaire, sa place marquée. Il eût fallu que le nom de l’Alsace restât invariablement uni au nom de M. Relier. Seul, il pouvait remplir ce rôle. C’était (chose bien rare) quelqu’un, qui représentait quelque chose. Mais, dit-on, il était catholique, trop catholique ! Il eût été communard et archi-communard, qu’il fallait le garder. Et puis, catholique, c’est bientôt dit ! Si l’on n’est pas catholique, on ne représente pas exactement la Protestation alsacienne. Voyez-la au Reichstag allemand ; elle est catholique et cléricale au premier chef, et c’est ce qui désespère le vainqueur. Deux ou trois curés alsaciens le jettent hors des gonds ; ils lui ont pris son mot d’ordre : Fiir Gotl and Vaterland, pour Dieu et pour la patrie !
« Je ne veux blesser personne. Je sais fort bien que les protestants alsaciens sont aussi patriotes que les catholiques. Je sais toute la justice qu’on doit à ces grandes familles, les Rœchlin, les Scheurer, les Ivestner, les Dollfus ; mais je sais aussi, et elles savent comme moi, que ce protestantisme est précisément une manière de lien dangereux avec l’Allemagne ; on glisse aisément sur cette pente religieuse. Pour la besogne à faire, les catholiques valent mieux. C’est pourquoi il fallait conserver M. Relier. Il fallait nourrir la superstition, il fallait entretenir le fanatisme aussi longtemps que possible dans ce coin-là. Au lieu de le comprendre, on a nommé le docteur Fréry, qui est le député de Belfort, mais qui n’est pas le député de l’Alsace. Quant à M. Relier, il lui reste une ressource : qu’il se fasse naturaliser Allemand ; il sera certainement élu au Reichstag, et l’Alsace attentive aura encore l’occasion d’entendre, d’un peu loin et par intervalles, la voix du Dernier des Alsaciens ».
ÉMILE ICELLER
Les annexés pouvaient regretter « leur » député et détourner les yeux du Ballon d’Alsace où ne brillait plus de feu de joie.
A l’Assemblée Nationale, les premières interventions d’Émile Keller avaient eu pour objet l’autonomie du Territoire et la défense des intérêts des annexés.
Dès le 1er avril 1871, il présenta, au nom de soixante députés, une proposition de loi donnant Belfort « comme chef-lieu de département à la portion restée française du département du Haut-Rhin ». La ville de Belfort, exposait-il, devenait la première place forte de l’Est ; jouant, vis-à-vis de l’Alsace, le rôle de Nancy vis-à-vis de la Lorraine, elle allait recueillir une notable portion de l’industrie alsacienne et voir sa population s’accroître rapidement : il fallait y créer un centre administratif et des chefs de service correspondant directement avec les divers ministères. La loi ne constitua pas le Territoire en Département, mais assura son autonomie, et Émile Keller n’abandonna pas son titre de député du Haut- Rhin. Le caractère provisoire du Territoire lui paraissait d’ailleurs indispensable, et lorsqu’en 1901 le Conseil général de Belfort projeta de consacrer deux millions à la construction d’une préfecture, il protesta contre « cette ratification du traité de Francfort » : « Notre préfecture existe et nous l’avons payée, écrivit-il aux membres de l’Assemblée qu’il avait présidée. Elle est à Colmar et c’est là qu’il faut aller la reprendre. Y avez-vous renoncé ? » 1
L’annexion avait vidé les lycées et collèges d’Alsace : seuls y restaient les fils de fonctionnaires prussiens. Il convenait de créer à Belfort un lycée pour les jeunes Alsaciens désireux de continuer leurs études en France. A la séance du 9 mars 1871, Émile Keller réclama à cet effet un crédit de cinq cent mille francs. Le rapporteur, M. Beulé, objecta que le nouveau lycée ferait concurrence aux lycées voisins, et la Chambre repoussa la proposition ; mais l’année suivante le Ministre promit formellement de prélever sur les crédits des lycées une somme de 400.000 francs pour celui de Belfort.