‹ Un Demi-Siècle de Défense Nationale et ReligieuseChapitre 84 sur 189 · Séance du 11 décembre · texte numérisé non relu

Séance du 11 décembre

ÉMILE KELLER

entrava l’application de cette loi, et l’on continua les errements antérieurs, alors que les Alsaciens-Lorrains sacrifiés à ce formalisme eussent pu constituer un si excellent noyau de soldats de métier.

Leur défenseur ne pouvait plus pénétrer lui-même en Alsace, et nous avons sous les yeux un billet de F ambassade d’Allemagne à Paris, daté du 18 juillet 1888, qui refusait .de viser son passeport et celui de ses enfants majeurs. Mais son vieil ami le chanoine Winterer, curé de Mulhouse, député au Reichstag', entretenait avec lui une correspondance régulière, venait le voir à Saint-Nicolas et ne lui laissait rien ignorer des malheurs de ses compatriotes, bientôt livrés aux abominations du Kutturkampf. Bien que cette correspondance nous conduise jusqu’en 1906, il est utile d’en résumer ici quelques détails.

Le 10 décembre 1873, l'abbé Winterer dénonce « l’alliance franco-allemande des ennemis de l’Église », alliance représentée en Alsace par deux communards — Mauduit et Cavalier (dit Pipe-cn-Dois ) — protégés par les autorités officielles et le parti autonomiste. « Pendant que les communards maudissent Rome et le clergé, ils bénissent Bismarck et son empereur, la Prusse et son Kulturkampf. » Ils répandent des brochures pleines de honteux blasphèmes. En 1878, ces réfugiés, au nombre de sept ou huit, font élever presque tous leurs enfants dans le protestantisme et tiennent le haut du pavé; Pipc-en- Bois est admis à donner des conférences publiques au Cercle. Il y a là une « révélation »,

En 1880, lorsque de trop fameux décrets chassèrent nos religieux, « tous les organes du protestantisme applaudirent, avec les organes allemands, à leur expulsion ». Et l’on conçoit la situation difficile, douloureuse, dans laquelle se trouvèrent les catholiques d’Alsace dont la Foi subissait en France les mêmes assauts qu’en Allemagne... Plus tard, la politique de Léon XIII, que ne comprenait pas le curé de Mulhouse, vint encore accroître ses angoisses :

« Je crois que l’on cède, écrivait-il de Strasbourg le 8 mars 1900, et que, selon l’expression dont s’est servi mon correspon-

LE DÉPUTÉ DE BELFORT

dant, on accepte le mal moindre pour empêcher le mal plus grand. Je crains bien que le mal moindre ne soit le mal plus grand... A Berlin, le chancelier de Hohenlohe a dit formellement : «Nous « avons l’intention de transférer l’éducation scientifique du « clergé à une faculté de l’Université. A Rome, on nous est « favorable... » Quel désastre pour l’Alsace catholique, ajoutait-il le 22 juin, si nos craintes se réalisaient ! Nous avons épuisé tous nos moyens d’action. »

Ce « désastre » fut écarté ; mais un autre péril surgissait : le péril socialiste. « Notre pauvre Alsace, observait, le 9 juin 1904, l’abbé Winterer, et nos villes en particulier traversent une grande crise grâce à l’union de la démocratie avec le socialisme. Une certaine démocratie chrétienne leur prépare des alliés. L ’Arbeiterfreund est le seul journal catholique d’Alsace qui ait publié complètement le Motu proprio de Pie X au sujet de la démocratie chrétienne. » Le conseil municipal de Colmar était alors représenté an Landesauschuss par Daniel Blument liai, député de Strasbourg, fils d’un juif polonais, devenu protestant à Thann et colporteur de la Bible dans le cercle de Mulhouse, non socialiste, mais élu grâce aux socialistes « dont il était partout l’allié et le protecteur... »

Lorsqu’on 1906 le vénérable curé de Mulhouse célébra le cinquantième anniversaire de son ordination sacerdotale, il le fit « seul devant Dieu », sans en avertir ses ouailles : « Comment aurais-je pu me livrer aux joies d’une fête, observait-il, en songeant à ce qui se passe au delà des Vosges ? » Il avait pourtant conservé la foi patriotique qui, en décembre 1873, lui dictait ces lignes : « Au bout de toutes mes lettres, je me demande si je n’ai pas laissé échapper malgré moi une parole de découragement. J’ai l’âme pleine d’amertume souvent, mais, Dieu merci, la porte est fermée au découragement... Certes, nous avons plus de motifs humains d’espérer que n’en avaient les martyrs. » Il voyait « infiniment plus de bons éléments à Versailles qu’à Berlin 1 ». Persuadé qu’une nouvelle guerre éclaterait, il en attendait la revanche. « Fasse Dieu, s’était écrié devant lui un catholique éminent du Reichstag,

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