Discours des 5 et 10 juin
du contingent 1 de la classe 1872, le Gouvernement demandait un crédit de 8 millions, qui était insuffisant ; ce crédit provenait d’ailleurs d’économies opérées sur le budget de la Guerre et notamment d’une réduction d’effectifs de 10.000 hommes. Émile Keller proposa de le porter à 11 millions et demi, de façon à maintenir à 454.000 hommes l’effectif de l’armée sans compter les 27.000 hommes de la deuxième portion du contingent. Le service obligatoire devait cesser d’être une vaine formule : alors que la loi de 1872 imposait elle-même le service minimum d’une année, on procédait à des réductions d’effectifs qui n’étaient même pas inscrites dans le budget ! Ces réductions portaient en outre presque exclusivement sur l’infanterie, « grande école d’instruction militaire du pays », qui était déjà descendue de 298.000 à 274.000 hommes. Les compagnies, réduites de 10 hommes depuis 1872, allaient l’être encore de 10 hommes. Il était indispensable, non seulement que la deuxième portion du contingent vînt sous les drapeaux, mais qu’elle n’y vînt pas aux dépens de la première portion ni de l’ensemble de l’armée. Tous les députés ne regardaient-ils pas les dépenses militaires « comme les dépenses les plus sacrées du pays ? 2 »
Si la loi de 1872 n’avait pas accru l’effectif de l’armée permanente, elle avait porté nos réserves de 200.000 à 1.000.000 d’hommes. Aux 500.000 hommes donnés par les quatre classes complètes de la réserve de l’armée active, s’ajoutaient, en effet, les 380.000 hommes de la deuxième portion du contingent (soldats d’un an ou de six mois en disponibilité) et les 140.000 hommes dispensés de tout service. Mais pour pouvoir les réunir utilement au moment voulu et atteindre la rapidité de mobilisation de l’Allemagne qui, en 1870, avait mis en marche 900.000 hommes en neuf jours, il fallait leur faire prendre l’habitude, tous les deux ans, comme l’ordonnait la loi, de rejoindre leurs régiments, de retrouver leurs officiers, et les préparer à servir, au besoin, avec leurs camarades. Comme c’était dans l’application sérieuse de ces mesures que
1. Hommes n'ayant fait qu’un an ou six mois de service. 2 Discours du 13 décembre 1873.
ÉMILE K ELLE II
résidait « toute la force de l’organisation nouvelle », Émile Iveller réclama, le 28 juillet 1874, un crédit de cinq millions destiné à faire en 1875 un essai de mobilisation sur 250.000 hommes, le quart des réserves ; et cette fois la Chambre prit l’amendement en considération.
L’écart sans cesse accru entre 1’ « effectif légal » et 1’ « effectif réel » resta son grand souci, et il y revint à chaque discussion du budget. Les politiciens qui subordonnaient les nécessités de la défense nationale à de vils intérêts ou à de néfastes doctrines devenaient d’ailleurs de plus en plus audacieux, et Émile Keller, sans relâche, démasquait leurs batteries. C’est ce qui l’amena à repousser la loi de trois ans après en avoir le premier proposé l’adoption.
• Le service actif de trois ans fut réclamé par M. Laisant et beaucoup de ses collègues de la Gauche républicaine, dès 1877. Tout en continuant à le déclarer « plus conforme à la justice » et plus compatible avec une bonne organisation de l’armée, Émile Keller en soutint l’application immédiate absolument impossible : il fallait d’abord s’assurer, par une loi nouvelle, du recrutement des sous-officiers, et attendre que cette loi eût produit ses effets h En juin 1881, au nom de la minorité de la commission parlementaire chargée d’examiner le projet Laisant, il développa ses arguments dans trois discours 1 2 : le service de trois ans — fondement de l’armée allemande — était bon en principe ; mais la faiblesse numérique de nos régiments et la nécessité d’y maintenir l’« esprit militaire » le rendaient chez nous inopportun. Pour l’expédition de Tunisie, nos régiments de ligne, avec leur effectif de paix, n’avaient pu fournir chacun que deux petits bataillons de 500 hommes. Faire croire au pays qu’on voulait réduire ses charges militaires était entretenir une dangereuse illusion, car on devait se borner à reporter sur la seconde portion du contingent les obligations qu’on enlèverait à la première : le nombre d’hommes présents sous les drapeaux resterait le