Articles des 1er juillet 1882, 3 4 et 7 avril
ÉMILE KELLER
l’exode de deux peuples et non plus la lutte de deux armées. » Émile Keller examinait en détail l’œuvre de « démagogues » comme Lockroy et Madier de Montjeau : le chiffre nominal de 515.000 se réduisait à 444.000 (contre 448.000 soldats allemands), dont il fallait déduire 100.000 hommes pour la garde de nos possessions d’outre-mer. Tout le monde, en principe, servirait trois ans : en réalité 34 mois, pour raisons d’économie, et au besoin 30 mois ou deux ans. Qu’importait aux législateurs ? Madier de Montjeau ne disait-il pas un jour au général Farre, ministre de la Guerre, qu’il suffisait à l’année, pour être parfaite, « de ressembler à la garde nationale de 1830 ? » C’est ainsi que la France et l’Armée seraient portées à « cesser d’être républicaines 1 ».
Rentré au Parlement, Émile Keller prit de nouveau, de 1887 à 1889, une part très active aux délibérations sur le projet de loi organique dont le général Boulanger était l’auteur. Le 9 juin 1887, M. Laisant, invoquant les « mots cabalistiques » de révolution et de démocratie, avait en quelque sorte « excommunié » Émile Keller et ses amis et reconnu aux seuls « républicains » l’intelligence et le patriotisme nécessaires au vote de la loi : le député de Belfort railla cette sotte phraséologie et s’attacha simplement à prouver que le service proposé, « négation audacieuse » du service de trois ans, n’était que le service de deux ans. Le général Boulanger n’avait pas même consulté le Conseil supérieur de la Guerre : c’est qu’on n’aurait pas trouvé trois généraux de division pour approuver le projet. Les calculs du Ministère de la Guerre, d’après lesquels on conservait trois contingents sous les armes, étaient absolument erronés ; on n’en pouvait conserver que deux, ce qui produirait bien le service de deux ans, tout au plus bon pour le seul train des équipages. Il s’agissait, non pas « d’appliquer le fétichisme de l’égalité », mais d’avoir une bonne armée. Trois ans de service étaient pour cela un minimum, et seulement le jour où l’on aurait assuré par des rengagements le recrutement des cadres inférieurs
1 Article du 7 avril 1884 2. Discours du 11 juin
Le comte Albert de Mun vint alors appuyer cette argumentation, en déclarant que l’adoption du projet de loi serait « plus funeste pour le pays qu’une bataille perdue », et qu’à ses yeux « le principe démocratique était, par essence, hostile aux institutions militaires, en opposition directe avec elles ».
Dans ses discours suivants, Émile Relier renforça son argumentation. La nécessité d’avoir, au moment de la mobilisation, des millions d’hommes instruits, ne permettait pas d’instituer une armée de métier : mais il fallait alors s’assurer de bons cadres et ne pas sacrifier la défense nationale à de vaines chimères. En 1888, l’Allemagne avait accru son effectif de paix de 41.000 hommes, son effectif de guerre de 700.000 hommes, et voté en deux ans 600 millions de crédits extraordinaires pour tenir ses troupes prêtes à entrer en campagne : chez nous, on avait réduit, depuis quatre ans, notre budget de la guerre de 60 millions, et nos effectifs de 19.000 hommes ; on avait créé 18 régiments nouveaux, mais sans leur allouer ni un homme, ni un écu ; on avait promis des compagnies de 125 hommes, et elles tombaient à 90, puis à 85. On proposait d’augmenter, ridiculement d’ailleurs, la solde des officiers, mais en réalisant de monstrueuses économies sur celles des soldats. C’était le régime de l’incohérence, dû en partie à l’instabilité ministérielle : tandis que l’Allemagne n’avait eu que deux ministres de la Guerre depuis 1871 — avec de Moltke et son élève Waldersee comme véritables chefs de l’armée, — nous en avions eu dix-sept, et quatre depuis deux ans. Le projet de loi sur le recrutement avait été élaboré et modifié par quatre de ces ministres successifs. La Chambre n’avait pas eu ce « patriotisme élémentaire de mettre le ministre de la Guerre au-dessus des compétitions et des crises ministérielles ». L’orateur réclamait formellement la permanence de ce ministre, afin qu’il ne passât pas toujours son temps à réparer les fautes de ses prédécesseurs. Il avait fallu, par exemple, deux ans pour rendre à notre armée les effectifs que lui avait enlevés le général Boulanger, ür, loin de supprimer l’instabilité, le projet de loi tendait à l’installer en permanence à tous les degrés de l’armée : comme les contingents présenteraient plus de 100.000 hommes d’excédent et que le service de trois ans égal pour
ÉMILE KELLER
tous était ainsi impossible, il faudrait multiplier leurs congés, raccourcir leur temps de service, et les régiments ne seraient plus que « des gares de chemin de fer où les hommes n’auraient pas le temps de prendre l’esprit militaire et ne songeraient qu’au départ dès le jour de leur arrivée ». Émile Keller proposait, en conséquence, le service actif de quatre ans, avec division du contingent en deux portions et obligation pour le Ministre de fixer leur chiffre « de manière à maintenir constamment dans chaque corps de troupe l’effectif minimum fixé par la loi des cadres 1 ».
Il eut, peu après, à combattre l’article appelant sous les drapeaux les membres du clergé et les instituteurs, ce qui, au jour de la mobilisation, risquait de fermer « les trois quarts des écoles et la moitié des églises; » ce qui nuirait, en attendant, à la grande mission consistant « à former des âmes, à faire des citoyens et des soldats sans peur et sans reproche 2 ».
En 1889, enfin, il tenta de parer, une dernière fois, aux dangers du projet de loi - — déjà voté par la Chambre, mais modifié par le Sénat — en présentant un amendement à l’article 50 : au lieu de laisser le Ministre libre d’envoyer en disponibilité, au bout d’une année de service, une certaine partie du contingent « dans les proportions déterminées par les lois de finances et fixées pour chaque arme par le ministre de la Guerre », il voulait que ce dernier fût alors simplement tenu de « ramener chaque corps de troupe au minimum d’effectif prescrit par la loi des cadres ». C’était substituer 1’ « effectif légal » à l’effectif budgétaire 3. La discussion du budget de 1890 lui permit d’ailleurs d’établir qu’il manquait 21.368 hommes à l’effectif légal de l’infanterie, et il demanda — en vain — pour le compléter une augmentation de quatre millions au chapitre de la solde. Détaillant toutes les causes, toutes les embuscades, tous les services qui affaiblissaient les compagnies, il établissait que celles-ci étaient finalement réduites, sur le champ de manœuvre, à une trentaine de soldats : « Notre