IL — LA PAIX DE FRANCFORT ET LE PRINCIPAT DE THIERS
LES préliminaires, votés le 26 février, avaient été ratifiés le i^"" mars par l'Assemblée. La paix fut conclue le 10 mai à Francfort-sur-le- Mein, et subie par l'Assemblée, sans délibération, le 18. La France payait cinq milliards d'indemnité de guerre, abandonnait au roi de Prusse l'Alsace et la partie de la Lorraine appelée allemande, et consentait, à son profit, des conventions commerciales qui lui donnaient, pour tous les produits du sol ou de l'industrie, les avantages de la nation la plus favorisée. Les conditions économiques du traité ne furent pas considérées par les hommes d'État allemands comme moins précieuses que celles qui leur donnaient un accroissement considérable de territoire, et la prévoyance des négociateurs de cette paix tira de la victoire tous les profits qui pouvaient en sortir. II semblait à leur âpreté que la défaite n'imposerait jamais à la France d'assez lourdes charges. Ces conditions constituèrent ce que le chancelier allemand appela depuis « un Sedan industriel ». Les esprits clairvoyants comprirent, dès lors, que le pays n'aurait pas moins à souffrir de l'un que de l'autre, mais la nécessité s'imposait, et nous apprîmes alors tout ce qu'il y a de cruellement vrai dans ce mot désespérant : « Malheur aux vaincus ! »
Thiers travaillait, avec une habileté que couronna le succès, à détacher de la majorité conservatrice une quarantaine de membres, et dans les élections du 2 juillet, faites sous la pression ministérielle, il obtint des choix que les mêmes départements avaient repoussés cinq mois auparavant. La majorité de l'Assemblée n'était pas encore déplacée, mais elle subissait une diminution considérable et tout contribuait à l'affaiblir. Il avait voulu faire maintenir les lois d'exil contre le comte de Paris et le duc de Chartres, qui avaient combattu les Prussiens, et contre le
prince de Joinville et le duc d'Aumale, qui venaient d'être élus députés et se trouvaient en France. Il ne consentit à l'abrogation de la loi qu'à condition que les deux princes ne viendraient pas prendre séance. Cette animosité contre des membres d'une famille qu'il avait servie, après en avoir préparé dans la presse, à la suite des ordonnances, l'avènement, était déterminée par l'intention qu'on leur prêtait d'aller rendre leurs hommages au chef de leur race. Ainsi, tout était subordonné pour lui à une question personnelle, et il voulait la République parce qu'il se croyait sûr de la conduire, et non parce qu'il la jugeait désirée ou voulue par le pays. Trop de faits établissent la réalité de ce système pour qu'il soit possible d'en douter.
En même temps il essayait de gagner, par des moyens qui ne manquent jamais aux ambitieux, et dont il disposait avec l'inépuisable souplesse de son esprit, tous ceux qui, dans l'Assemblée et au dehors, pouvaient agir sur l'opinion, et lorsqu'il crut le moment arrivé (12 août), il fit déposer la proposition Rivet, qui lui donnait le titre de président de la République française et prorogeait de trois ans ses pouvoirs, à condition que « si, dans cet intervalle de trois ans, l'Assemblée nationale jugeait à propos de se dissoudre, les pouvoirs de Thiers, liés à ceux de l'Assemblée, ne dureraient que le temps nécessaire pour la constitution d'une Assemblée nouvelle, laquelle, à son tour, aurait à statuer sur le pouvoir exécutif. » La proposition fut modifiée, mais il obtint le titre de président de la République, et la promesse que son pouvoir durerait autant que celui de l'Assemblée. Après ce vote (31 août), on pouvait dire que la République était faite.
L'Assemblée avait une mission délicate à remplir. Le paiement de l'indemnité de guerre, la régularisation de tous les crédits ouverts et des emprunts faits pour la résistance nationale, s'imposaient à elle. Afin de pourvoir à ces nécessités, il fallait recourir à un emprunt national, et, en même temps, créer des impôts nouveaux. Le gouvernement avait demandé à une souscription publique deux milliards. Les offres s'élevèrent à cinq, et les souscriptions faites à l'étranger prouvèrent combien était grande, au dehors comme au dedans, la confiance dans le crédit de la France.
Thiers montra dans cette opération, comme dans les négociations par lesquelles il obtint la prompte évacuation du territoire, une grande habileté. Il n'obtint pas, comme le duc de Richelieu en 18 15, que les troupes seraient retirées avant que les remises partielles de l'indemnité eussent
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atteint un certain taux, mais il profita de toutes les facilités qui avaient été accordées, et on ne saurait méconnaître les services qu'il rendit, sous ce rapport, à la juste susceptibilité comme aux intérêts du pays.
Le 20 septembre 1871, le département de la Seine et les six départements qui l'environnent étaient délivrés de la présence des Prussiens, €t, en deux ans, l'indemnité totale était payée et le territoire évacué.
L'Assemblée eut à s'occuper des actes du gouvernement provisoire à Paris et dans la province. La dictature était une nécessité de situation. Or, la dictature est, de sa nature, irresponsable. Que le gouvernement n'eût pas fait à Paris, pour la défense, tout ce qui dépendait de lui, que les conditions de la paix fussent devenues, par sa faute ou celle de Gambetta, qui le représentait à Tours, plus onéreuses après le 28 janvier qu'elles ne l'eussent été après la capitulation de Metz, on pouvait le discuter, on pouvait le croire, on pouvait accuser l'obstination de celui que l'on venait d'appeler un « fou furieux » ; mais quelle sanction eût été reconnue légitime ? Ce qui était plus grave, c'est que la France n'eût été appelée que fort tard, et lorsqu'il n'était plus possible aux dépositaires du pouvoir de reculer, à se prononcer sur la situation et les mesures à prendre pour y pourvoir. Mais que pouvait l'Assemblée? Une mise en accusation n'aurait rien guéri ni rien réparé, et elle eût été, à certains égards, une injustice. Car, il n'était pas possible de le méconnaître, des efforts très grands avaient été faits pour la défense du pays, le patriotisme avait été surexcité par des appels réitérés, et soutenu par une énergie qui résistait à tout. Des illégalités, des injustices, des violences, des témérités, des fautes pouvaient-elles dès lors donner lieu à une accusation ? N'y avait-il pas à craindre qu'en se plaçant au point de vue d'une stricte justice, on n'oubliât les circonstances exceptionnellement difficiles dans lesquelles le pouvoir absolu avait été exercé ? Ces considérations déterminèrent l'Assemblée à se contenter de recueillir des renseignements sur les actes des dépositaires du pouvoir, avec la volonté de ne leur donner d'autre sanction que la publicité. Elle montrait ainsi qu'il y avait pour elle, au-dessus des questions de personne, un respect absolu pour l'autorité, quelles qu'eussent été ses exagérarations et ses erreurs.
Mais à côté des hommes qui disposaient ainsi de la fortune et du sang de la France pour la défense de son territoire, il y avait ceux pour qui la guerre et le changement de gouvernement étaient une affaire, et qui, froidement et fructueusement, spéculaient sur les malheurs du pays. Ils
LA TROISIÈMK RÉPUBLIQUK.
étaient légion, et on les trouvait à Tours auprès de la délégation, et dans les chefs-lieux de département auprès des nouveaux préfets. L'armée avait besoin de vivres, de vêtements, d'armes, de munitions. Ils se chargeaient de tout, et on se mettait trop peu en peine de rechercher quelle était la nature et la valeur de leurs fournitures. C'était peut-être difficile,