‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 101 sur 132 · LE DUC DE CHARTRES · texte numérisé non relu

LE DUC DE CHARTRES

au milieu des exigences de chaque jour, mais il y avait devoir de revenir sur ces conventions, d'en apprécier les conditions, et de rechercher de quelle manière elles avaient été remplies. On ne réparait pas ainsi les conséquences matérielles de ces odieuses spéculations, mais on donnait satisfaction à la conscience publique, justement indignée. Si la responsabilité ne remontait pas jusqu'aux membres de la défense nationale, qui

n'avaient pu ni tout diriger, ni tout surveiller, elle pouvait atteindre tous ceux qui avaient trouvé le moyen de réaliser de scandaleux bénéfices, grâce aux malheurs de la guerre et à la désorganisation du pays.

La commission des marchés de l'Assemblée nationale fit une enquête, d'où il résulta que les armes et les munitions avaient été insuffisantes dès la première heure, que les maladies avaient enlevé des milliers de soldats à qui manquaient des vêtements chauds et des objets de campement, achetés pourtant et payés à des prix élevés, que, malgré les sommes énormes sorties du trésor, aucun service n'avait été régulier, et qu'une nuée de fonctionnaires sans mandat et sans compétence avaient disposé de la fortune publique sans profit pour la défense nationale.

A Lyon, trente millions avaient été dépensés sans donner un bon fusil ni un canon convenable. A Marseille, on avait gaspillé douze millions. La mauvaise qualité de toutes les fournitures avait été constatée, et des sommes considérables, votées pour la défense, avaient servi à des festins. La plupart des pièces relatives à ces dépenses avaient disparu des archives ; il y en eut qui furent brûlées dans une voiture transportée par chemin de fer, et, en l'absence des termes des contrats, de la justification des livraisons, des vérifications officielles et des pièces de comptabilité, tout examen sérieux devenait impossible. L'impunité fut dès lors assurée à presque tous ceux qui avaient fait leur fortune aux dépens du pays écrasé par la guerre. Plusieurs des fournisseurs les plus compromis trouvèrent dans l'administration des complices qui, avec une prévoyance criminelle, avaient donné toutes les apparences de la loyauté aux opérations les plus frauduleuses.

On peut voir ainsi ce qu'il en coûte à un pays d'avoir, dans des moments de terrible ébranlement et d'immenses dangers, ses destinées entre les mains d'hommes élevés par le hasard des circonstances, et dont rien ne garantit la capacité et la moralité.

Malheureusement, presque tous ces criminels échappèrent à toute autre répression que celle de la réprobation publique, et si les tribunaux prononcèrent quelques condamnations, elles n'atteignirent que des agents inférieurs. Ceux qui avaient opéré en grand s'étaient garantis par d'habiles moyens, ou en déplaçant les responsabilités. Il en est ainsi dans toutes les commotions politiques. Les petits paient leurs propres fautes et celles des grands qui les ont commandés ou employés.

La plupart des actes du gouvernement de la défense nationale à Paris et de la délégation de Tours ont été considérés comme légalement

accomplis. Le plus important, peut-être, par ses conséquences, fut le décret de Crémieux, accordant la naturalisation en bloc à tous les Juifs d'Algérie. La décision fut brusque et générale ; la question avait été posée auparavant et résolue avec plus de mesure sous l'Empire. Un sénatus-consulte du 14 juillet 1865 avait donné aux Juifs algériens la possibilité d'acquérir, en quatre années, la nationalité française. De 1865 à 1870, le nombre de ceux qui profitèrent de ce privilège s'éleva à 144, ce qui n'impliquait pas un désir bien général de recueillir ce bienfait. En 1870, Emile Ollivier avait proposé au conseil d'Etat un projet supprimant les formalités gênantes. Le conseil d'Etat fit une enquête auprès du gouverneur général, de la cour impériale d'Alger, des préfets et des généraux commandant les divisions. Les réponses constatèrent unanimement les dangers de cette mesure, et le gouvernement y renonça. Les consistoires Israélites eux-mêmes s'y étaient montrés peu favorables. En assimilant les Juifs aux citoyens français, la mesure leur donnait des droits politiques, mais elle leur enlevait le privilège de former une nation dans la nation, et leur imposait des obligations qui pouvaient gêner leur trafic ordinaire.

Les dangers du décret de Crémieux furent immédiatement signalés par ceux qui connaissaient la situation et l'état des esprits en Algérie, mais il n'en fut pas moins inséré au Journal officiel, et un décret du 7 octobre 1871, qui en adoucit quelques dispositions, en laissa subsister les principaux effets. Les Juifs obtenaient en masse ce que, pour des raisons d'ordre et de sécurité, on refusait aux Arabes.

Il faut compter parmi les actes arbitraires accomplis par le gouvernement provisoire ou ses délégués, la révocation des conseils généraux des départements, et leur remplacement par des hommes nouveaux. Si l'on n'était habitué aux inconséquences politiques, on s'en étonnerait, car c'était une atteinte au suffrage universel, dont les républicains sont les défenseurs, pour autant, il est vrai, qu'il leur est favorable ; mais la passion est aveugle, et elle se rue contre tout obstacle.

Quant aux destitutions de fonctionnaires, on devait s y attendre, chaque gouvernement nouveau étant tenu de donner satisfaction aux appétits de ses partisans. Mais jamais la course aux places ne fut si générale, et jamais elle n'obtint de plus abondantes faveurs.

-Sol.

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