IIL — LES TRAVAUX DE L'ASSEMBLEE
L'Assemblée nationale travailla, d'accord avec Thiers, à réparer les maux de la guerre et à rétablir l'ordre dans l'administration, dans les finances, dans le matériel et dans le personnel de guerre, en même temps que dans les esprits. La réorganisation de l'armée fut l'objet d'études sérieuses et de longs travaux. La guerre avait montré ce qui nous manquait. Les réformes adoptées par le maréchal Niel, d'après les indications fournies par la campagne de Bohême, qui en 1866 avait montré la supériorité de l'armement de la Prusse, étaient à peine en voie d'exécution en 1870. Le travail fut repris par l'Assemblée nationale, où siégeaient un certain nombre de combattants de tout grade, à la clarté de nouveaux et cruels enseignements. La loi du 27 juillet 1872 déclara le service militaire obligatoire pour tous les Français jusqu'à l'âge de quarante ans. De l'armée active on passait dans la réserve, et une armée territoriale était formée avec des soldats qui, connaissant les manœuvres, le maniement des armes et la vie militaire, pouvaient être facilement encadrés, si c'était nécessaire.
C'est le nombre qui nous avait accablé en 1870, mais ce n'était pas le nombre seul. Notre ennemi avait joint la qualité à la quantité. Tout avait concouru au succès : la discipline, l'organisation des services de ravitaillement, la connaissance des lieux, la précision dans les mouvements, l'unité sous la direction d'un chef suprême. Il fallait profiter de ces leçons qui nous avaient coûté si cher. On multiplia pour l'officier et le soldat les moyens d'instruction. On compta moins sur la valeur individuelle, et beaucoup plus sur la science. Nos victoires dans le passé étaient dues, généralement, moins à d'habiles combinaisons qu'au courage et à l'initiative du soldat, que l'on proclamait le premier du monde. Les conditions nouvelles de l'armement, le rôle prépondérant donné à l'artillerie, à cause de sa longue portée, obligeaient à réunir des masses considérables, et à les faire mouvoir facilement sur d'immenses espaces. Il s'agissait d'oublier notre expérience africaine et de se livrer à un nouvel apprentissage.
Toutes ces considérations furent faites, toutes ces questions débattues, et la loi nouvelle — qui ne devait pas être la dernière — parut aux hommes spéciaux offrir d'assez grands avantages, pour que la France pût envisager avec confiance des luttes à venir, si la nécessité les lui imposait.
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Il y avait un grand malaise dans l'Assemblée. Thiers intervenait fréquemment dans ses délibérations. Malgré les principes conservateurs dont il faisait parade en toute occasion, ses adversaires ne pouvaient oublier, indépendamment de ses premiers écrits et de certains actes de sa vie politique, sa profession de foi faite à la Chambre des députés le 3 février 1848. « Je suis, disait-il, du parti de la Révolution, tant en France qu'en Europe. Je souhaite que le gouvernement de la Révolution reste dans les mains des hommes modérés; je ferai tout ce que je pourrai pour qu'il continue à y être ; mais quand le gouvernement passera dans les mains des hommes ardents, fût-ce des radicaux, je n'abandonnerai pas ma cause pour cela ; je serai toujours du parti de la Révolution. ))
Il n'aurait rien fait assurément, de dessein arrêté, pour le triomphe prochain ou éloigné du radicalisme. Son bon sens, et aussi son patriotisme se seraient indignés contre l'avènement des « nouvelles couches sociales », de ceux qu'il avait appelés autrefois € la vile multitude ». Ce qu'il travaillait à établir, c'était la République conservatrice, et il la jugeait utile à la France, parce qu'il comptait la conduire.
Or, la République avait été proclamée le 4 septembre, son nom s'étalait partout, il figurait dans les actes publics, et les populations s'y habituaient. La droite de l'Assemblée se trouvait dans une situation fort difficile. Avait-elle le pouvoir constituant? Thiers n'en doutait pas, parce qu'il espérait qu'elle en userait conformément à ses désirs. II lui disait le 21 mars 1871 : « Jamais, non, jamais un pays n'a été interrogé plus sincèrement, et jamais il n'a répondu plus sincèrement que dans cette dernière occasion. » Si la consultation avait été sincère, la réponse ne l'avait pas été moins, ni moins significative. Aussi il ajoutait : « Vous êtes donc la souveraineté vivante, et le pays, en vous nommant, n'a songé à vous imposer aucune limite. Il n'est pas entré dans son esprit de vous en imposer aucune... Votre pouvoir est tout entier ; vous n'avez renoncé, vous n'avez le droit de renoncer à aucune partie de ce pouvoir. »
Le problème consistait à faire donner une existence légale et définitive à ce qui n'avait pas encore reçu la consécration des représentants de la nation. Une assemblée en immense majorité monarchique au début, devait être amenée à cette solution. Thiers croyait la droite assez affaiblie, le centre droit assez irrésolu, le centre gauche assez disposé à le suivre, et les gauches assez dociles, pour pouvoir y compter. Il s'agissait de trouver le moment et d'en profiter. Il croyait, comme Liborio Romano, le ministre du roi de Naples complice de Garibaldi, que la politique est
la « science des opportunités », et il préparait, avec autant de patience que d'activité, la solution qui devait combler ses vœux.
Une commission de trente membres fut chargée d'élaborer une résolution qui, sans faire sortir absolument du provisoire — ce qui paraissait encore prématuré — préparât un terrain d'organisation régulière. Les intrigues furent plus actives que jamais, et ceux qui avaient été longtemps alliés se regardaient déjà comme des adversaires. La résolution, connue sous le nom de loi des Trente, ne répondit pas absolument aux désirs de Thiers, mais la préparation des lois constitutionnelles lui restant confiée, il lui sembla que c'était assez pour tout obtenir.
Le piège était habilement tendu, et l'ancienne majorité devait y tomber et y périr. Le vote de ces lois entraînait, non pas la proclamation « fastueuse X' de la République, mais sa reconnaissance comme l'état légal du pays. C'était, comme le dit Dufaure le 23 mai 1873, « la substitution du droit au fait. » Le pacte de Bordeaux se trouvait dès lors rompu, la trêve des partis dénoncée, et la République acceptée, reconnue et proclamée par ceux-là mêmes qui avaient été élus pour faire la monarchie.
Pour acquérir de nouveaux renforts, Thiers avait précipité les élections partielles. Les conservateurs y avaient perdu ; il y avait peu gagné luimême, et les républicains de gauche étaient les seuls qui pussent se réjouir de leurs succès. Ces événements du dehors avaient leur contrecoup dans l'Assemblée. Les rapports se tendaient de plus en plus entre elle et le président. Plusieurs fois il parut décidé à donner sa démission ; des instances sincères l'y firent renoncer. Il recommença le jeu, mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'était pas sans péril, et il vint un moment où l'expérience tourna tout à fait contre lui et le renversa.
Cependant les élections à l'Assemblée, aux Conseils généraux et dans les communes, montraient un mouvement de plus en plus accentué vers la gauche. Le ministère avait sa part de responsabilité, parce que, dans le désir de constituer une majorité républicaine, comme c'était nécessaire pour les projets de Thiers, il avait combattu partout, secrètement sans doute, mais efficacement, comme le fait toujours l'administration, les candidats modérés ou monarchiques. Les électeurs étaient allés plus loin que le gouvernement ne l'aurait voulu, mais c'était dans la logique des choses, et, moins aveuglé par son ambition, Thiers n'aurait pas exposé son pays à cette redoutable épreuve.
L'Assemblée essaya de réagir. Elle donna la présidence à Buffet en
remplacement de Grévy, qui occupait ce poste depuis la première réunion de Bordeaux. Une modification du cabinet dans le sens du centre fauche, l'échec de Rémusat, ami particulier de Thiers, vaincu à Paris par un radical, ce qui prouvait que ceux qui avaient provoqué le mouvement n'en étaient plus les maîtres, une élection du même caractère à Lyon, déterminèrent un certain nombre de membres à déposer une interpellation sur la politique générale du gouvernement. Les signataires étaient, au début, cent soixante. Ils s'élevèrent rapidement à trois cent huit. Ce n'était pas le ministère qu'ils visaient, mais le président lui-même, et la crise devenait gouvernementale. Au reste, Thiers avait tout fait pour lui donner ce caractère. Il en était arrivé à se croire si nécessaire, qu'il ne ménageait plus rien. La majorité, que jusqu'alors il avait entourée des prévenances intéressées d'un esprit rompu à tous les expédients de la stratégie parlementaire, lui échappait complètement.
C'est ce que constata expressément le discours du duc de Broglie, interprète des sentiments, des désirs et des résolutions des signataires. L'attaque fut vive et précise ; la réponse de Dufaure embarrassée et vague. Cet esprit net et absolu portait, en ce moment, le poids d'une situation difficile. Thiers ne fut ni plus habile, ni plus heureux. Il sembla jouer avec le danger, et, plein de confiance en lui-même, il provoqua de gaîté de cœur ceux dont la patience était à bout, et qui tremblaient, non seulement pour la réalisation de leurs vœu.x de restauration monarchique, mais encore pour leur pays. Casimir- Périer, nouveau ministre de l'intérieur, essaya de porter le débat sur un terrain plus favorable, mais il ne conquit ni une adhésion, ni une sympathie.
Blessé par un ordre du jour de défiance, Thiers envoya sa démission, avec l'espérance secrète qu'elle ne serait pas acceptée. L'Assemblée l'accepta et, afin de montrer tout de suite une résolution propre à décourager les intrigues, elle procéda immédiatement à son remplacement, et nomma président de la République le maréchal de Mac-Mahon, que rien n'avait préparé à un rôle politique, et qui ne consentit à le remplir que comme un soldat occupant le poste qui lui a été assigné.
Le maréchal de Mac-Mahon est une des plus grandes et des plus pures illustrations de notre temps. Il n'a jamais voulu être que soldat, et il a porté si loin la vertu militaire, qu'il a pu trouver des envieux, mais pas un détracteur. L'Algérie, la Crimée, l'Italie, la France, savent jusqu'à quel point il fut brave et prodigue de sa vie. L'Empire, qu'il servit jusqu'à la fin, comme il avait servi les gouvernements précédents, avec une
inébranlable fidélité, n'obtint de lui que ce qu'exigeait le devoir. Peu fait pour la politique et ses détours, il ne fut d'aucun parti. Seul, il vota au Sénat contre la loi de sûreté générale, ne voulant pas mettre entre les mains du gouvernement, qu'il était prêt à défendre au péril de sa vie, une arme dont il était si facile d'abuser.
En Algérie, il est constamment en campagne, et ses expéditions contre un ennemi qu'il faut vaincre en rapidité, avant d'avoir raison de lui par la stratégie et le courage sur les champs de bataille, témoignent des qualités les plus brillantes et les plus solides. En Crimée, il prend le plateau Malakof.clé de Sébastopol, et il y reste. En Italie, il sauve à Magenta l'armée et l'empereur. Dans la dernière guerre, il supporte le premier choc, et si le nombre accable la valeur, il sort plus grand de la défaite que d'autres de la victoire. Aussi, l'opinion publique, juste cette fois, lui fait-elle une place à part au milieu de ceux qui ont bien mérité de la patrie. Lorsqu'il tombe blessé, mais non vaincu, sur le champ de bataille où il a été appelé malgré lui, car il croyait que l'intérêt de la défense lui imposait une autre direction, la France l'accompagne d'une sympathie douloureuse, et lorsque, à peine guéri, il lutte contre l'insurrection criminelle dont le triomphe aurait porté le dernier coup à la patrie épuisée, elle voit en celui qui a si rapidement refait l'armée et si complètement relevé son moral, un sauveur, d'autant plus digne de reconnaissance qu'il s'efface, laissant les hommes politiques recueillir le fruit des services qu'il a rendus.
Par son caractère public et ses qualités personnelles, par son indépendance de tout parti politique et l'éclat de son nom, il était digne du pouvoir. Ceux qui le lui ont donné ne se sont pas demandé s'il avait les qualités nécessaires pour l'exercer dans des circonstances aussi graves et une situation aussi difficile ; il leur suffit qu'il les délivrât de l'homme qui avait fait un si mauvais usage, après avoir travaillé avec tant d'intelligence et d'énergie à la reconstitution de la France, de l'autorité dont il avait été investi.
Mac-Mahon se montra plein d'une reconnaissance déférente pour l'Assemblée. « Le magistrat chargé du pouvoir exécutif, dit-il dans son premier message, n'est que le délégué de l'Assemblée, en qui réside la seule autorité véritable, et qui est l'expression vivante de la loi. » C'était une satisfaction donnée à ceux qui l'avaient élu, en même temps qu'une critique courtoise de la conduite de son prédécesseur, qui, quoique émanant de l'Assemblée, se considérait comme autorisé à lui imposer sa
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volonté. Le nouveau président voyait en elle € le boulevard de la société menacée en France et en Europe, par une faction qui met en péril le repos de tous les peuples. » Aussi ne négligera-t-il rien pour décourager les fauteurs de désordre, € faire respecter partout et à tout instant la loi, rétablir l'ordre moral, et constituer enfin un gouvernement énergiquement et résolument conservateur. »
Il terminait ainsi : «Je considère le poste où vous m'avez placé comme celui d'une sentinelle qui veille au maintien de l'intégrité de votre pouvoir souverain. » Ce langage était d'autant plus significatif, que la question du pouvoir constituant de l'Assemblée avait été vivement discutée. Pour qui se reporte aux conditions dans lesquelles l'Assemblée avait été nommée, il ne peut pas être douteux qu'elle n'ait reçu, de son élection, les pouvoirs les plus étendus qui aient jamais pu être confiés par un peuple à ses mandai res.
La France était à la merci de son vainqueur, l'empereur prisonnier, le gouvernement de la défense nationale sans autorité, le pays épuisé et le désordre menaçant. Seuls les représentants du pays, librement nommés, pouvaient traiter, consentir les sacrifices nécessaires à la paix, reconstituer le présent et sauvegarder l'avenir. Ils pouvaient donc tout, et il était de leur devoir de ne pas laisser perdre la moindre parcelle de cette autorité qu'ils avaient reçue des circonstances. Contester ce droit, c'était oublier les exigences de la situation la plus critique par laquelle la France fut jamais passée, et méconnaître la volonté nationale, qui ne s'était à aucune époque, ni plus librement, ni plus nettement manifestée.
C'est parce qu'ils avaient cette conviction profonde, que les membres monarchiques de l'Assemblée étaient résolus, dès leur arrivée à Bordeaux, à renverser l'œuvre du 4 septembre pour y substituer un gouvernement stable. Le rétablissement de l'Empire était impossible ; la monarchie de 1830 avait des partisans, mais le pays n'était pas disposé à renouveler une expérience qui n'avait pas réussi ; la République, dont on avait déjà constaté les violences à Paris pendant le siège et en province, au milieu des efforts faits pour la défense nationale, inquiétait tous les intérêts ; la monarchie traditionnelle s'offrait donc seule, comme en i8i4eten 1815, pour réparer les maux du présent et donner à la France les séduisantes perspectives d'un avenir pacifique et prospère^
Votée par l'Assemblée — et s'il y avait eu un homme vraiment prépondérant par son caractère et son ascendant pour prendre l'initiative, le résultat n'aurait pas été douteux, — la proclamation de la monarchie
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aurait été accueillie par la France avec une immense satisfaction par les uns, avec une confiance discrète par un grand nombre, comme une nécessité par d'autres. On était à un de ces moments où la vue du danger éclaire sur l'efficacité des résolutions. A part les révolutionnaires d'instinct et d'appétit, tous, depuis les hommes politiques, qui ont l'habitude des affaires, jusqu'à la foule, qui n'a que le sentiment de ses convictions et de ses intérêts, auraient applaudi à une solution qui semblait se présenter d'elle-même.
Mais Thiers veillait. Ses élections multiples, son voyage à travers l'Europe, ses négociations, son intervention en faveur des libertés nécessaires dans les dernières années de l'Empire, ses travaux historiques, .son rôle dans les Chambres de Louis-Philippe et ses ministères, lui assuraient, répétons-le, une prépondérance à laquelle nul autre ne pouvait atteindre. Il conçut le projet d'être le chef de la République, et toute son habileté, qui était grande, tendit à la réalisation de cette ambition. Il ne découragea personne, il montra toutes les solutions comme possibles, sans en favoriser aucune, et, en attendant, il s'efforça d'affermir sa situation. A force de neutraliser les uns par les autres les hommes qui avaient le plus d'influence, d'activité et d'énergie, il se rendit nécessaire, et se crut véritablement le maître. Il ne vit pas que si les républicains avancés lui accordaient leur appui, c'était pour qu'il les aidât à réaliser leurs aspirations. Les succès qu'ils obtinrent, grâce à lui, et qui leur inspirèrent une confiance absolue, firent rompre la trêve. C'était tard, sans doute, et le mal était fait, mais on le crut encore réparable, et la chute de Thiers donna un moment d'espoir. Si le Maréchal avait été autre chose qu'un brave soldat, cet espoir se serait réalisé. Malheureusement, l'homme politique n'était pas à la hauteur de l'homme de guerre, et celui qui, en présence de l'ennemi, avait montré une résolution si clairvoyante et une intrépidité si ferme, ne montra, dans ce poste souverain, aucune des grandes qualités qui saisissent toute la gravité du danger, et appliquent le remède sauveur.
L'Assemblée continua ses travaux, essayant péniblement de remonter cette pente sur laquelle Thiers l'avait fait insensiblement descendre.