‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 107 sur 132 · IL - DE 1876 A · texte numérisé non relu

IL - DE 1876 A

L'adoption de la loi constitutionnelle mettait fin à l'existence de l'Assemblée nationale. Les élections pour le Sénat eurent lieu le 30 janvier 1876. Elles portèrent sur deux cent vingt-cinq sièges. L'Assemblée, qui désirait ne pas mourir tout entière, avait élu dans son sein, après des scrutins fort mouvementés et à la suite de conventions singulières, mais qui ne sont pas rares, dans ce qu'on appelle la stratégie parlementaire, entre les partis les plus opposés, soixante-quinze inamovibles. Le nombre de ces inamovibles devait rester invariable, et le Sénat avait le privilège de combler les vides à mesure qu'ils se produisaient.

Les élections pour la Chambre des Députés eurent lieu le 20 février. L'impulsion donnée depuis le vote des lois constitutionnelles, qui avaient fait de la République la forme légale du gouvernement, donna une majorité républicaine. Le maréchal fut obligé de former un ministère en rapport avec la m.ajorité de la Chambre. Dufaure en fut le chef; et un des premiers actes du ministre de l'instruction publique, Waddington, futd'attaquerlaliberté de l'enseignement supérieur, reconnue etorganisée parla loi du 25 juillet 1875. Les Universités libres qui avaient au moins trois facultés, avec un nombre de docteurs égal à celui des Universités officielles qui en avaient le moins, pouvaient être représentées dans les jurys conférant les grades : la proposition de leur enlever ce droit fut accueillie par la Chambre. Le Sénat la rejeta.

Au mois de novembre, le budget des cultes fut attaqué. Ceux qui, au nom de l'Etat laique,demandèrent alors la suppression de la dotation de l'Eglise de Erance, ceux qui, depuis, ont renouvelé cette proposition, et ceux qui ont manifesté leurs passions sectaires par des diminutions annuelles, ont oublié, ou n'ont pas voulu reconnaître que, lorsque, le 2 novembre 1789, l'Assemblée constituante mit à la disposition de l'État les biens du clergé, elle contracta l'engagement de pourvoir, en échange, et d'une manière convenable, aux frais du culte et aux besoins des pauvres. Ils proposaient donc de violer un engagement formel et de renier une dette, ce qui n'est pas moins indigne d'un gouvernement que d'un particulier. Ainsi, du moins, le proclame la plus élémentaire probité.

Le ministère Dufaure était trop modéré pour les opinions de la

Cane t.

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Chambre. Il tomba le 3 décembre, et fut remplacé, le 13, par un ministère dont Jules Simon eut la présidence.

Forts de leur nombre, les républicains avancés manifestaient des exigences que le ministère subissait le plus souvent, et auxquelles il résistait quelquefois, en s'appuyant sur la majorité du Sénat et sur les groupes de la Chambre fidèles à leurs opinions conservatrices. Les discussions étaient vives et la séparation s'accentuait de jour en jour entre les violents et les modérés. Gambetta était, sinon le chef officiel de la gauche, du moins son inspirateur. Le rôle qu'il avait joué en province pendant la guerre, son activité, sa parole enflammée, une puissance de séduction incomparable, une audace que rien ne déconcertait, lui assuraient, dans une assemblée passionnée, une domination irrésistible. Tout obstacle qui l'irritait, par lui-même ou des fidèles il l'attaquait de front, ou le tournait. Les questions budgétaires donnaient lieu aux plus vifs débats. Son influence dans la commission du budget faisait adopter des réductions ou des augmentations que le Sénat ne trouvait pas toujours justifiées et qu'il rejetait, en prenant quelquefois l'initiative du vote de certains crédits. La Chambre contesta ce droit, en s'appuyant sur la supériorité qui résultait pour elle de son élection par le suffrage universel. Le suffrage restreint créait au Sénat, selon ses adversaires, une infériorité à laquelle il devait se résigner. Cette prétention souleva d'abord dans le Sénat une vive opposition, mais à mesure que les élections diminuèrent la majorité conservatrice, et lorsque les groupes de gauche furent devenus les plus nombreux, la résistance s'affaiblit, et la Chambre pardonna au Sénat son origine, en raison de sa docilité. Il resta officieusement convenu que le droit d'initiative, en matière budgétaire, était un privilège de la Chambre, et le Sénat ne fit guère, depuis, qu'enregistrer ses décisions.

Une interpellation, au sujet de prétendues menées ultramontaines, se termina, le 4 mai, par un ordre du jour qui inspira aux catholiques les plus vives appréhensions. Le cléricalisme devenait décidément « l'ennemi », et à la politique modérée se substituaient les idées les plus révolutionnaires.

Le Maréchal crut pouvoir arrêter ce mouvement. Il écrivit le 16 mai, à Jules Simon, une lettre qui amena la démission du ministère. Le lendemain, de Broglie remplaçait Jules Simon. La Chambre protesta et, le 18 mai, elle fut prorogée pour un mois. Il y eut aussitôt de nombreux changements dans les préfectures, les sous-préfectures, les cours, les tribunaux et les divers postes politiques ou administratifs. On espérait

éclairer l'opinion publique, agir sur elle, et lui permettre de se relever de la surprise dont elle avait été la victime aux élections du 20 février. Les ministres du 16 mai protestèrent qu'ils n'eurent jamais la pensée de sortir des voies légales. Ils espéraient, sans dépasser les limites des lois constitutionnelles, ouvrir les yeux du pays, lui découvrir les dano-ers qu'il courait, et le déterminer à reprendre possession de lui-même. Ils faisaient trop ou trop peu. Ils donnaient à leurs actes l'apparence d'un coup d'Etat, et ils n'en avaient pas le bénéfice.

La Chambre reprit ses séances le 18 juin, et adopta, par trois cent soixante-trois voix, un ordre du jour défavorable au ministère. Le Sénat fut aussitôt saisi d'une demande en dissolution, qu'après de longs débats il sanctionna le 22 juin.

La campagne électorale s'ouvrit aussitôt. Elle fut violente et acharnée. On ne se rendait pas un compte exact du but que poursuivait le ministère, et les partis monarchiques, indécis et troublés, ne lui accordaient qu'un appui incertain. Les divers groupes républicains, au contraire, faisant trêve à leurs divisions, unissaient leurs efforts contre l'ennemi commun. La presse ne lui ménageait ni les accusations, ni les menaces, et les procès qu'elle eut à subir, comme les condamnations dont elle fut frappée, n'eurent d'autre effet que d'accroître son action en irritant sa haine. Les réunions publiques se multipliaient. On y présentait la lettre du 16 mai comme un attentat contre la constitution, et, pendant que les uns dressaient d'avance l'acte d'accusation contre les ministres coupables d'avoir fait violence à la souveraineté populaire, d'autres, comme Gambetta, à Lille, signifiaient au Maréchal qu'il n'avait d'autre alternative que de se soumettre ou de se démettre. Ce discours fut suivi d'un procès et d'une condamnation à la prison, mais les artifices de procédure, qui furent épuisés, laissèrent au condamné la liberté jusqu'à la fin de la crise, et lui assurèrent ensuite l'impunité. Il put donc continuer sa campagne jusqu'au bout, entretenir la confiance de ses amis, diriger leurs efforts et préparer le succès.

Le ministère, si vivement attaqué, se contentait de demi-mesures. A l'audace de ses adversaires, qui lui prodiguaient les menaces ou faisaient appel aux passions les plus violentes, il opposait des raisons qui pouvaient convaincre les esprits éclairés, mais qui étaient sans effet sur la multitude. Il affirmait qu'il ne voulait pas du «gouvernement des curés» et, par cette concession qu'il croyait habile, il fournissait des armes à l'opposition, et s'aliénait ses amis les plus dévoués.

Le Maréchal essaya de gagner l'opinion publique en visitant, sous divers prétextes et pour des motifs différents, Orléans, Bourges, Evreux, Lisieux, Caen, Saint-Lô et Cherbourg. Il y fut accueilli par l'enthousiasme officiel, et ne gagna pas les populations à sa cause.

Thiers était à la tête de l'opposition libérale, mettant au service des républicains les plus avancés, dont il avait toujours condamné les principes et le but, la connaissance qu'il avait des hommes et des moyens par lesquels on les conduit. L'âge n'avait ni affaibli ses rancunes, ni diminué son activité, ni découragé son ambition. Il mourut subitement, le 3 septembre, après une longue carrière politique dans laquelle il avait déployé les qualités les plus brillantes et consacré trop souvent, au service de la Révolution, une puissance de parole, une habileté d'organisation et une soif du pouvoir qui ont été rarement égalées.

Les élections eurent lieu le 14 octobre. Elles envoyèrent à la Chambre trois cent dix-huit républicains de toutes les nuances de gauche, et deux cent huit conservateurs. Aux élections pour les Conseils généraux et les Conseils d'arrondissements, les républicains gagnèrent cent cinquante sièges. L'échec de la politique du Maréchal était complet.

La Chambre vota, au mois de novembre, une enquête sur les procédés électoraux du ministère, signalant la pression des préfets, et l'emploi de l'affiche blanche, en faveur des candidats agréables. Ce dernier moyen, puissant sous l'Empire, où l'administration était fortement organisée et le suffrage universel docile, avait été entièrement inoffensif. Ce n'est pas ainsi que l'on pouvait agir efficacement sur les populations. Les républicains ont d'autres procédés, et les organisations secrètes, les violences de la presse, les accusations des réunions publiques et les calomnies habilement semées, ont une action qui n'est pas plus légitime, mais qui est autrement puissante.

En présence de cette hostilité de la Chambre, qui paraissait la condamnation par le pays de la tentative du 16 mai, le ministère de Broglie se retira. Plus énergique, plus nettement accentué, plus habile, il aurait pu servir efficacement la cause conservatrice. Ses fautes la compromirent et donnèrent au parti républicain, dans le Parlement, une force qu'il n'avait pas dans le pays.

Le 24 novembre, le Maréchal constitua un ministère d'affaires, sous la présidence du général de Rochebouet. On touchait à la fin de l'année, et le budget de 1878 n'était pas voté. La Chambre refusa de le discuter, jusqu'à ce qu'elle eût devant elle un ministère parlementaire. Le Maréchal

se rendit et, le 14 décembre, le cabinet Dufaure fut constitué. Les lois qu'il présenta accentuèrent le mouvement vers la gauche, et l'instruction publique devint, dès lors, l'arme dont le parti républicain se servit de préférence. On avait dit, après les désastres de 1870, que c'était le maître d'école allemand qui nous avait vaincus. On savait bien

ÏHIERS.

que la victoire avait d'autres causes, mais la Révolution voulait se rendre maîtresse de l'enfance et de la jeunesse, et cet argument la servait. Tous ses efforts se sont concentrés depuis sur ce point, et, pour réussir, elle n'a reculé devant aucune atteinte aux droits les plus sacrés.

La victoire de la majorité républicaine s'était affermie par de nombreuses et iniques invalidations. Tout servit de prétexte à ces mesures

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révolutionnaires. On ne déportait pas, comme sous la république de 1792, les députés qui déplaisaient; on se contentait de déclarer leur élection irrégulière et, en les renvoyant devant leurs électeurs, on usait contre eux de tous les moyens qui devaient les faire succomber. Le suffrage universel était proclamé sincère et infaillible, alors seulement qu'il manifestait des préférences pour les amis de la majorité. Les autres ne pouvaient être qu'irrégulièrement élus.

Une Exposition universelle s'ouvrit le i«'' juin 1878. Elle l'emporta sur celle de 1867 par l'espace qu'elle occupa, la splendeur de son amén:igement, le nombre des exposants, la quantité des objets exposés et l'affluence des visiteurs. Des souverains et des princes étrangers témoignèrent, par leur présence, de l'intérêt qu'avaient pour eux ces assises de la paix et ces produits du travail. Les attractions y étaient nombreuses, et ceux qui ne venaient pas y chercher des sujets .d'étude y trouvèrent de nombreux plaisirs. La fête du 30 juin fut particulièrement brillante. La France montrait qu'elle était encore, par le bon goût et par un aimable accueil à l'égard des étrangers, à la tête des nations.

Le 5 janvier 1879, eut lieu le renouvellement du premier tiers des membres du Sénat. Les gauches y gagnèrent quarante - deux sièges et eurent, dès lors, la majorité dans la Chambre haute comme dans la Chambre des Députés.

Le gouvernement devenait impossible pour le Maréchal. Il ne pouvait se résoudre à sanctionner une politique en opposition avec ses convictions et ses principes. Pendant une longue et brillante carrière, en Afrique, en Crimée, en Italie, dans la campagne de France, il avait été l'esclave du devoir et le défenseur de l'autorité. Il était peu fait pour les subtilités de la politique et la stratégie des partis. Le 24 mai 1873, il avait accepté le pouvoir comme une consigne imposée par le pays à son patriotisme. Il s'était prêté à tout ce que conseillait ou commandait l'intérêt de l'ordre. Il avait lutté, et s'était finalement résigné à tous les sacrifices, tant qu'il avait espéré pouvoir arrêter ou modérer un mouvement qu'il savait devoir être funeste à la France. Réduit à une impuissance absolue, il ne consentit pas à garder, jusqu'à la fin de son mandat, un pouvoir qui lui imposait la responsabilité d'actes qu'il eût voulu empêcher. Le 30 janvier, le ministère soumit à sa signature des propositions relatives au renouvellement des titulaires des grands commandements régionaux. C'était toucher à l'armée, la grande famille dont il gardait jalousement le culte, et qu'il avait toujours tenu à élever au-dessus des querelles des partis. Il

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donna sa démission, emportant dans sa retraite, avec l'estime de tous ceux que n'aveugle pas la passion politique, le dernier espoir d'une république soucieuse des grands intérêts de la France et des plus respectables libertés.

Le même jour, le Sénat et la Chambre des Députés, réunis en Congrès à Versailles, nommèrent par 563 voix sur 713 votants, président de la République pour sept ans, Jules Grévy, président de la Chambre.

Si, parmi ceux qui votèrent pour lui, il y en eut qui se rappelèrent que celui qu'ils élevaient à la première magistrature du pays, avait proposé un amendement à la Constitution de 1848 supprimant la présidence de la République, ils durent trouver dans cette élection, et dans l'acceptation du bénéficiaire, une suprême ironie,

IIL — DE 1879 A 1888.

C^ .-VAiBETTA remplaça Grévy à la présidence de la Chambre, et le jr 5 février, Waddington reçut le portefeuille abandonné par Dufaure, qui ne se trouvait pas en état de répondre aux exigences d'une Chambre dont les dispositions l'effrayaient ajuste titre.

Le nouveau président fit, le 16 février, un acte qui prouvait son désir de plaire à la gauche, et de faire participer sa famille aux avantages de son élection. Son frère, Albert Grévy, fut nommé gouverneur civil de l'Algérie. La Révolution a peur de l'armée, et quand elle ne peut pas l'atteindre dans son organisation ou son prestige, elle la tient à l'écart. L'Algérie est assimilée, pour l'administration, à la métropole, mais la paix n'y est pas si solidement établie, ni l'assimilation si avancée, que la prépondérance de l'influence militaire n'y soit pas impérieusement réclamée comme absolument nécessaire. Le nouveau président en jugea autrement. Tout devait être pour le mieux, dès que son frère recevait des honneurs et de l'argent.

Le 21 février, la Chambre vota une amnistie en faveur d'un certain nombre d'individus condamnés pour participation à l'insurrection de la Commune. On ne peut qu'approuver un acte de clémence, mais il est dangereux et immoral d'en dénaturer le caractère, et de transformer une mesure de grâce en une justification. Il y a eu dans la Commune de

grands criminels, des égarés et des contraints. Les confondre dans une même réprobation, ou les traiter avec une égale indulgence, c'est manquer à la justice et à la vérité. La Chambre ne parut pas comprendre cette différence, ou du moins elle n'en tint pas compte.

La mort du prince impérial, tué le i^'' juin, dans une reconnaissance avec quelques soldats anglais au pays des Zoulous, produisit une iiTipression profonde, et excita les plus vifs regrets chez ceux qui n'avaient pas perdu l'espoir du rétablissement de l'Empire. Ce jeune homme montrait d'aimables et solides qualités. Il était allé chercher, au Sud de l'Afrique, un peu de gloire, et peut-être conquérir, dans la famille royale d'Angleterre, une alliance chère à son cœur. On a voulu voir dans cet événenement de guerre l'acte criminel d'une haine de parti. Aucun fait positif n'a confirmé ces soupçons, que bien des motifs pouvaient justifier.

Le 27 novembre, les Chambres rentrèrent à Paris, en vertu d'une décision du Congrès réuni à Versailles le 19 juin.

Le 29 décembre, le ministère Freycinet remplaça le ministère Waddington. Ces changements d'hommes ne sont guère que des satisfactions données à des personnalités plus ou moins remuantes, et à des groupes de la Chambre plus ou moins influents. La politique générale reste la même, et les ordres secrets des loges trouvent toujours des exécuteurs. C'est de là que partent, en effet, les résolutions qui paraissent spontanées, et ce que nous savons de ce qui s'y passe ne nous permet pas de douter de leur influence, ou plutôt de leur domination souveraine.

L'année 1880 fut remplie par des débats relatifs à l'enseignement secondaire, à l'organisation du Conseil supérieur de l'enseignement public, aux décrets contre les Congrégations religieuses, et à leur expulsion des bâtiments qu'elles occupaient. La loi d'amnistie pour les condamnés de la Commune fut étendue, et la date du 14 juillet fixée pour la célébration d'une fête nationale. La chute de la Bastille fut, en effet, un grand acte révolutionnaire, et, à ce titre, elle devait compter comme une victoire pour les députés de 1880. Ils oublièrent cependant qu'une fête nationale doit rappeler autre chose que la prise d'une forteresse qui ne se défendit que faiblement, la violation d'une capitulation, et le massacre de quelques assiégés qui s'étaient rendus à des conditions acceptées.

L^ne crise ministérielle, causée par l'exécution des décrets contre les Congrégations, amena, au mois de septembre, la démission du ministère Freycinet, qui fut remplacé par le cabinet Jules Ferry.

LA TROISIÈMK RÉPUBLIQUK.

Les élections pour la Chambre eurent lieu le 21 août 188 r. Elles augmentèrent la majorité républicaine. Un trait caractéristique et qui montre le chemin parcouru, c'est l'accueil fait à Belleville à la candidature de Gambetta. Belleville était son fief, et il semblait que rien ne pût le lui enlever. Mais il avait fait preuve de quelques vues gouvernementales

JULES GKEVY.

sages et modérées.et ses électeurs ne pouvaient lui pardonner une pareille défection. Ils le huèrent dans une réunion publique où il les haranguait, et il les traita « d'esclaves ivres » qu'il irait chercher jusqu'au fond « de leurs repaires ». Il fut ballotté dans une section et péniblement élu dans l'autre.

Le 21 novembre, Jules Ferry donna sa démission, et Gambetta fut mis en demeure de former un ministère. Ceux qui le poussaient à une

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situation devant laquelle il reculait, obéissaient à deux sentiments opposés. Ses amis, confiants en son habileté, et convaincus que son éloquence serait maîtresse de la Chambre, ne doutaient nullement du succès de ce qu'ils appelaient d'avance « le grand ministère ». Ses ennemis secrets, c'est-à-dire ceux qu'il gênait, et dont il combattait l'influence ou arrêtait les ambitions, étaient convaincus que son prestige ne résisterait pas à la pratique des affaires et aux difficultés qu'elles suscitent. Il céda aux nécessités de la situation et, le 26, il forma un ministère dans lequel entra Paul Bert. De nombreuses démissions de fonctionnaires furent la preuve des craintes qu'il inspirait à ceux qui n'avaient pas oublié les excès du « fou furieux » de 1870.

Le 8 janvier 1882, le troisième tiers du Sénat fut renouvelé. La Chambre haute se composa dès lors de deux cent sept républicains et de quatre-vingt-treize conservateurs.

Gambetta, dont la situation en présence de la Chambre était difficile, demanda la révision de la Constitution. La Chambre la repoussa le 26 janvier, par une majorité de cinquante-cinq voix. Il donna sa démission et, le 30, fut remplacé par de Freycinet. Il est vraisemblable que les difficultés de sa situation firent chercher à Gambetta un moyen d'en sortir. II crut le trouver dans une proposition dont il ne pouvait espérer le succès. C'est un procédé que le régime parlementaire met à la disposition de tous les ministres. Ces suicides politiques ne tuent pas, habituellement, d'une manière définitive.

Des conventions nouvelles furent faites entre l'État et les Compagnies de chemin de fer. Les députés ne s'oublièrent pas dans les charges qu'ils imposèrent, en compensation des avantages accordés. Moyennant un abonnement de dix francs par mois, ils obtinrent la libre circulation sur toutes les lignes.

Le 22 mai, la Chambre vota la démolition des ruines des Tuileries. Ce palais, commencé en 1564, continué sous Henri IV et achevé sous Louis XIV, ne fut la résidence des rois que depuis Louis XV. Pris le 10 août 1792, le 28 juillet 1830, le 24 février 1848, il fut brûlé par la Commune. Une assemblée républicaine ne pouvait ordonner la restauration d'une demeure royale. Elle jugea plus convenable de la faire disparaître. Il lui sembla qu'elle condamnait ainsi la monarchie elle-même.

Il fallait à la tyrannie jacobine, qui ne négligeait aucune occasion de s'affirmer des instruments dociles. Elle faisait bien des lois nouvelles, pour satisfaire ses rancunes et ses haines, mais elle avait besoin, pour

les expliquer conformément à ses vues, d'une magistrature qui n'eût, en fait d'indépendance, aucun des préjugés de l'ancienne. Aussi, le lo juin, la Chambre vota la suspension de l'inamovibilité de la magistrature. Cette mesure permettait au ministère de procéder à une épuration qui devait lui assurer des magistrats dociles. Elle fut large, et les nombreuses démissions d'hommes intègres, éclairés et justement respectés, qu'elle provoqua, permirent d'introduire, dans les tribunaux et les cours, des juges prêts à écouter les ordres reçus plutôt que la voix de leur conscience. On a vu depuis, par des arrêts et des jugements nombreux, de quoi était capable cette magistrature nouvelle.

Le 7 juillet, un décret organisa les bataillons scolaires dans les deux rangs inférieurs de l'enseignement. L'armée était suspecte, il était juste d'en faire une parodie. L'institution n'a pas résisté au ridicule, mais la pensée qui l'avait créée a été poursuivie, et sous des formes diverses, et par des procédés différents, on n'a pas cessé de travailler à la désorganisation d'un corps qui a valu à la France l'admiration et le respect de toutes les nations.

Pendant l'année 1883, la politique révolutionnaire s'accentue. Au dehors, nous avions laissé l'Angleterre s'établir en Egypte, où nous avions cependant des droits et des intérêts considérables. Au dedans, sous la direction de Jules Ferry, devenu le chef des opportunistes, les atteintes à la liberté et à la conscience se multiplient. Le premier janvier 1883, on avait appris la mort subite et mystérieuse de Gambetta, dont l'influence avait baissé, mais dont le nom exerçait encore, sur les républicains dont les principes souples se pliaient à toutes les exigences de la situation et se prêtaient à tous les expédients, une action considérable. Intelligence active que le jugement ne guidait pas, éloquence entraînante qui fut toujours au service des passions plutôt qu'à celui de la vérité, existence partagée entre les affaire^ et les plaisirs, vues de gouvernement sages et modérées mêlées aux utopies les plus dangereuses et aux préjugés les plus injustes, scepticisme universel qui marchait d'accord avec la haine contre l'Église, tout cela constitue une physionomie étrange, dont la puissance fut longtemps souveraine après la chute de l'Empire, et qui devait plaire à une époque troublée, s'imposer et séduire les masses. L'oubli s'est fait rapidement autour de son nom comme autour de celui de Thiers, qui, de 1873 à 1877, suivit la même voie politique ; et ceux dont il a servi les intérêts et les passions, tout en continuant d'obéir au mot d'ordre hypocrite et violent qu'il leur avait

donné : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » se sont tous empressés de porter ailleurs leur admiration et leur dévouement.

Le 24 août 1883 mourait le comte de Chambord, après une maladie cruelle, qui avait ému la France et l'Europe. Petit-fils de Charles X, il l'avait suivi dans son exil, en 1830, à l'âge de dix ans. Faite à l'étranger par des Français, son éducation avait été une longue préparation à son « métier » de roi. Son existence offre une unité morale et politique qui ne s'est démentie en aucune circonstance. Il aimait son pays, et son unique ambition était de le servir. Ses lettres et ses manifestes révèlent un esprit élevé et un cœur généreux, des principes de gouvernement sages et libéraux, un vif désir d'accorder ces deux choses qui paraissent inconciliables, l'autorité et la liberté, un constant souci pour les intérêts des ouvriers, un dévouement absolu à l'Église « qui a fait la France », une volonté éclairée d'opérer de sages réformes,et un ferme espoir d'unir, dans une étreinte fraternelle, le passé dégagé de ses abus, et le présent guéri de ses préjugés. Il ne lui a pas été donné de réaliser cet admirable et fécond programme. En 1873, la France crut son avènement prochain, et elle le saluait comme la promesse de pacifiques et glorieuses destinées. De misérables et criminelles intrigues firent échouer une restauration qui se serait faites sans larmes, et son unique regret, en mourant, fut de n'avoir pu se dévouer pour cette France dont le nom, mêlé à celui de Dieu, expira sur ses lèvres.

Le 4 août 1884, le Congrès fut réuni pour la révision de la Constitution, sur des points déterminés d'avance. Les prières publiques qui devaient être faites, tous les ans, à l'ouverture des travaux législatifs furent supprimées. La guerre que l'on faisait à Dieu, par les lois et les procédés administratifs, ne pouvait guère s'accorder avec une humble demande de lumières et de bénédictions. La forme récrulière du gouvernement républicain fut déclarée définitive, comme si un pouvoir humain avait le droit de croire, raisonnablement, qu'il n'a rien à craindre de l'avenir. Les membres des familles qui avaient régné sur la France furent déclarés exclus de la présidence de la République. Enfin, les prérogatives du Sénat, dont on avait renoncé à poursuivre la suppression, mais par qui on ne voulait pas être gêné, reçurent une diminution notable.

Les élections pour le renouvellement de la Chambre eurent lieu le 4 et le 18 octobre 1885, au scrutin de liste. La loi constitutionnelle du 25 février 1875 portait : <<: Les membres de la Chambre des Députés sont

élus au scrutin individuel. » Cette dérogation avait été décidée dans le but d'obtenir une consécration éclatante des décisions du Congrès, et une force anticipée pour les destructions que l'on méditait. Les républicains élus furent au nombre de trois cent soixante-quinze. L'opposition n'eut que deux cent trois représentants, mais l'écart entre les voix obtenues par les deux partis ne fut pas considérable, l'opinion parut se réveiller, et les républicains durent s'avouer que s'ils l'avaient emporté, ce n'était pas parce que la France était avec eux, mais parce qu'ils avaient en main des moyens dont ils s'étaient toujours servis sans scrupule, mais qui devaient finir par rester impuissants.

Les pouvoirs de Jules Grévy allaient expirer. Le Congrès, réuni le 28 décembre, le réélut par quatre cent cinquante-sept voix sur cinq cent quatre-vingt-neuf votants. La droite s'était abstenue.

Le II juin iS86, la Chambre, par trois cent quinze voix contre deux cent trente- deux, vota l'expulsion des chefs des familles qui avaient régné sur la France. Le Sénat émit un vote pareil, et, le lendemain de la promulgation, le comte de Paris quitta Dieppe, salué par une immense population, qui l'accompagna jusqu'au moment où son vaisseau disparut, par les cris de « Vive le Roi !» il avait affirmé, dans un manifeste, ses droits, et la volonté d'accomplir, avec l'aide de Dieu, les devoirs qu'ils lui imposaient.

Le 6 juillet, les ducs de Nemours et d'Aumale furent rayés des cadres de l'armée, et le prince de Joinville, ainsi que le duc de Penthièvre, de ceux de la marine. A la suite d'une noble protestation du duc d'Aumale contre cette radiation, il fut expulsé.

Le 3 décembre, le cabinet Freycinet, qui avait remplacé celui de Jules Ferry, tombé sous la réprobation publique, à la suite d'un échec militaire dans nos possessions d'Extrême-Orient, donna sa démission, et, le 13, un ministère fut constitué par Goblet.

Le 7, les diamants de la Couronne avaient été aliénés. La Chambre ne laissait échapper aucune occasion de se persuader à elle-même,et de faire croire au pays, que la royauté était proscrite à jamais.

Une Exposition universelle fut décrétée pour 1889, dans le but de célébrer, par cet appel à l'industrie du monde entier, la date de l'ouverture de la Révolution française. L'Allemagne, l'Angleterre, l'Autriche et la Russie refusèrent d'y prendre part.

Le 17 mai 1887, le cabinet Goblet fut renversé par deux cent soixantequinze voix contre deux cent cinquante-sept, sur une question de budget.

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Le cabinet Rouvier le remplaça le 29. Ces changements fréquents de ministères sont la conséquence inévitable du régime parlementaire. Ils peuvent donner satisfaction à l'ambition des chefs de partis et aux appétits de leurs partisans. Ils portent à la politique générale et aux affaires des particuliers un constant préjudice, parce qu'ils font douter de la stabilité et de la paix.

Le 5 juillet, le service de trois ans fut voté par une Chambre plus désireuse de conquérir de la popularité, que de former une armée solide et animée de l'esprit de corps qui assure le succès sur les champs de bataille et dans les péripéties d'une longue campagne.

Le 10 octobre, éclata un scandale. Wilson, gendre du président, et le général d'Andlau furent signalés comme s'étant compromis dans une affaire de décorations. On apprit, en même temps, que Wilson entretenait une immense et lucrative correspondance en usant du privilège de franchise reconnu au chef de l'Etat. Le 24, il quittait l'Elysée, et le 28, il restituait au trésor quarante mille francs qui, d'après lui, représentaient le tort qu'il lui avait porté. Cette réparation pécuniaire, eût-elle été suffisante, ne pouvait ni réparer, ni faire oublier des actes qui avaient justement indigné la conscience publique.

Le 5 novembre la Chambre vota, par quatre cent quarante-cinq voix contre quatre-vingt-quatorze, une enquête sur ces faits. Le 14, le général d'Andlau fut condamné à cinq ans de prison et à deux mille francs d'amende, et cinq cent vingt-neuf voix contre une autorisèrent des poursuites contre le gendre du président.

A la suite d'une interpellation sur la politique générale, le cabinet Rouvier donna sa démission, et Clemenceau accepta de former un ministère à condition que Jules Grévy donnerait sa démission. Le président se soumit, et reprit aussitôt sa parole. Le ministère en informa la Chambre et se retira. La Chambre, qui comprenait l'impression produite par ces faits en France et à l'étranger, en repoussa la responsabilité, et accorda deux heures au président pour donner à l'opinion publique la satisfaction qu'elle réclamait impérieusement. Cette mise en demeure ne laissa plus au président aucun espoir. Il se résigna, et annonça dans un message qu' « il descendait du pouvoir par patriotisme, quand son devoir et son droit seraient de résister, et qu'il en appelait à la France. » Il est difficile de tomber plus misérablement du pouvoir, et de montrer d'une manière plus éclatante ce qu'est l'austérité républicaine.

Le Congrès de Versailles, réuni le 3 décembre, nomma au second tour

de scrutin, par six cent seize voix sur huit cent quarante-deux votants, Sadi Carnot, qu'un acte d'honnête indépendance accompli pendant son ministère désigna comme une protestation contre les malversations dont le président déchu portait la responsabilité, en supposant qu'il n'eût pas connu ce qui se passait auprès de lui et qu'il ne fût pas le complice de son gendre.

Au premier tour de scrutin, Jules Ferry avait obtenu un certain nombre de suffrages, et son élection paraissait possible. Le Conorès recula devant la manifestation menaçante de l'opinion publique, et l'auteur de la persécution contre l'Eglise, ses prêtres et ses religieux, reçut, de l'indignation populaire, son premier châtiment. Ce jour-là, et plus honorablement qu'en d'autres circonstances, la foule imposa sa volonté à ses représentants.

Le 12 décembre, le cabinet Tirard prenait les affaires. Il fit appel, dans sa déclaration, à une « politique de paix, d'apaisement et de concorde. » Il la désirait peut-être, mais sa durée ne fut pas longue, et, d'ailleurs, il y a toujours loin de ce que l'on écrit quand on prend le pouvoir, à ce que l'on fait quand on l'exerce.

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