‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 110 sur 132 · SADI CARNOT · texte numérisé non relu

SADI CARNOT

l'article du code qui punit de la peine de mort tout attentat contre la forme du gouvernement. La défense de la République était déjà, depuis quelque temps, le moyen de rallier les troupes éparses de la Chambre. Le 4 février, fut dissoute la société du canal inter-océanique du Panama. Le créateur du canal de Suez avait voulu terminer sa carrière par la réalisation d'une entreprise non moins utile aux relations du monde tout entier, mais d'une exécution infiniment plus difficile. Soit que les études eussent été faites trop superficiellement, soit que le sol

Canet a4

fût moins solide sur certains points et plus résistant sur d'autres qu'on ne l'avait cru, soit que des inondations eussent détruit ce qui avait été péniblement creusé, soit enfin que l'administration eût manqué de prévoyance, d'ordre et d'économie, il fallut faire aux souscripteurs des appels réitérés. Toutes les combinaisons financières furent épuisées, et la Chambre dut intervenir pour autoriser de nouvelles émissions d'obligations, que l'on essaya de rendre alléchantes par des lots. A l'enthousiasme du début, avait succédé une défiance trop légitime. Les administrateurs ne trouvèrent pas de moyen plus efficace pour gagner des sympathies et des concours, au Parlement, dans la presse et parmi les hommes politiques, que de distribuer des faveurs qu'acquittait la caisse de l'entreprise. Les autorisations demandées furent accordées, mais le public ne répondit pas à l'appel. Les travaux durent être interrompus, et la dissolution de la société fut prononcée.

Il en résulta des plaintes légitimes de la part de ceux — et ils étaient nombreux — dont les espérances avaient été trompées et les économies dissipées. On parla de malversations, on signala des abus, on constata des marchés louches et des fournitures qui n'avaient pas été, et qui ne pouvaient être employées, on cria enfin à la corruption. Des procès furent engagés, des condamnations prononcées, et si quelques-uns des corrupteurs ou des corrompus eurent à subir des peines diverses, les hommes politiques dont les noms furent signalés par la presse, ou consignés dans des documents que le pouvoir eut entre les mains, restèrent impunis. C'est, par les sommes dépensées et le nombre des personnages publics compromis, l'affaire de corruption la plus grave et la plus criminelle dont notre histoire ait gardé le souvenir. Les scandales du Directoire, quelque nombreux et éhontés qu'on les rapporte, sont restés loin de ce colossal achat de consciences.

Le 1 1 février, la Chambre rétablit le scrutin d'arrondissement par deux cent soixante-huit voix contre deux cent vingt deux, et le 15, elle rejeta le projet de révision. Le ministère donna sa démission, et le 21, le cabinet Tirard le remplaçait.

La déclaration ministérielle lue le 23 contenait des menaces contre les défaillances des fonctionnaires, et opposait toutes les rigueurs des lois aux tentatives des factieux. Une agitation politique qui grandissait de jour en jour était la cause ou le prétexte de ces mesures. Le 7 mars, le duc d'Aumale fut autorisé à rentrer en France. Il avait légué à l'Institut le domaine de Chantilly, qui lui était échu après la mort du dernier

des Condés, trouvé suspendu, le 30 août 1830, à l'espagnolette d'une croisée dans son château de Saint- Leu,

Le général Boulanger, qui avait été ministre de la guerre, inspirait, par sa popularité, la plus grande terreur au gouvernement. Autour de lui s'étaient rangés, dans une aspiration commune qui était le renversement du régime établi, des hommes appartenant à des partis politiques opposés, et jusque-là ennemis. Son élection à Paris, le 27 janvier, aurait été, s'il l'avait voulu, une révolution. Après avoir tout fait pour la préparer, il se déroba au moment décisif, trompa les espérances de ceux qui s'étaient attachés à sa fortune, et, sur l'avis officieux qu'il allait être arrêté, il quitta la F"rance, le 8 avril, et se réfugia en Belgique. Une tentative audacieuse, et qui pouvait réussir, échouait ainsi misérablement.

Pour qu'un homme dont on connaissait la valeur morale, et qu'aucune supériorité ne recommandait à l'opinion politique, ait pu provoquer, en France, une agitation si générale, et réunir autour de lui des concours empruntés à tous les partis politiques, il fallait que le régime républicain fût bien discrédité. Si le général Boulanger avait été véritablement un homme politique, il était maître de la situation. Mais il n'avait ni un plan arrêté, ni un programme réfléchi, ni un souci réel des intérêts du pays. Enivré par la perspective du pouvoir souverain, dont il lui paraissait facile de s'emparer, il craignait d'avoir à l'acheter trop cher par les sacrifices que demande toute tentative politique. Le ministre de l'intérieur, Constans, avait compris ce qui rendait si pusillanime cette âme de soldat. Une menace suffit pour le déterminer à fuir, et après des velléités politiques incohérentes, il finit par se donner la mort, dans le cimetière d'Ixelles à Bruxelles, sur la tombe d'une femme !

Le procureur général demanda aussitôt à la Chambre d'autoriser des poursuites contre lui, et cette autorisation fut accordée par trois cent cinquante-trois voix contre cent quatre-vingt-dix. Le Sénat fut constitué en cour de justice pour connaître d'un attentat contre la sûreté de l'État, et le 19, par deux cent dix voix contre cinquante-cinq, il déclara qu'il serait procédé à l'instruction de la cause.

Le 17 juillet, le général Boulanger, le comte Dillon et Rochefort furent mis en accusation. Trois jours après, le chef du complot posait sa candidature au Conseil général dans quatre-vingts collèges, malgré le vote de la Chambre qui, le 13, avait interdit les candidatures multiples. Il fut élu dans douze. Le résultat eût été certainement plus significatif dans des élections législatives. Les élections cantonales offraient, en

effet, un terrain moins favorable aux questions politiques, et les influences locales y exercent une influence prépondérante, contre laquelle restèrent impuissants les efforts des amis du général. Il faut reconnaître aussi que sa fuite avait fait évanouir toutes les espérances que l'on avait pu fonder sur une action vigoureuse de sa part.

Le Sénat ayant refusé de laisser discuter sa compétence dans l'affaire Boulanger, cinquante-trois sénateurs déclarèrent, le 13 août, qu'ils ne participeraient pas aux délibérations, et se retirèrent, laissant à leurs collègues la responsabilité de la condamnation qu'on leur demandait.

Le 26 mai, la Chambre décida que les restes de Carnot, de Marceau et de Baudin seraient transférés au Panthéon. Les descendants de Marceau refusèrent cet « honneur », alléguant que Carnot avait fait traduire Marceau à la barre de la Convention. Il y avait sans doute un autre motif, plus religieux, qu'ils ne dirent pas, mais qui les honore.

Le 8 juin, Jules Ferry, qui, depuis sa chute du ministère et son échec au Congrès, avait été relégué dans un oubli qui pesait à sa vanité et à son ambition, fut élu président du Sénat. Il y affirma, dans son remerciement, des dispositions conservatrices, mais ne trompa personne. Le temps lui manqua, d'ailleurs, pour accomplir cette évolution, s'il l'avait en effet résolue, et il mourut peu de temps après, le 17 mai 1893, ^^'ssant le souvenir d'un sectaire haineux dont l'audace couvrait la médiocrité, dont le courage ne ménageait pas, ceux qui ne pouvaient se défendre, et d'un politicien aventureux dont les entreprises, même les meilleures et les plus avouables, eurent toujours quelque chose de louche et d'hypocrite. Il se vantait d'avoir ^ des opinions successives », ce qui lui permettait de se dire toujours d'accord avec lui-même, quelles que fussent ses contradictions. Si, par ces affirmations audacieuses, on se joue de la foule, qui se paie de mots, on n'échappe pas à la réprobation des honnêtes gens.

Les élections approchaient. Les maires furent convoqués à Paris, le 18 août, et invités à un banquet où ils se trouvèrent au nombre de dix mille. Ce n'était pas la première invitation à ces agapes politiques, dont les contribuables payèrent les frais. Ce ne fut pas la dernière, et, à mesure que l'on avançait, il fallait faire plus grand. A l'occasion de l'Exposition de 1900, vingt mille maires que la pression administrative, la curiosité et les facilités du voyage avaient amenés le 14 juillet à Paris, ont pris part à un festin qui rappelait ceux de la Rome impériale pen-

LA TROISIÈMK RÉPUBLIQUK.

chant à sa ruine. Néron n'y a pas fait entendre « sa voix divine », mais l'éloquence officielle y a prononcé des paroles qu'il serait difficile de mettre d'accord avec les actes gouvernementaux.

Le 2 2 septembre eurent lieu les élections. Les républicains obtinrent trois cent soixante représentants et l'opposition deux cents.

Le 20 janvier 1890, Déroulède, Millevoye et Laguerre sont expulsés de la Chambre à la suite d'une protestation violente contre l'admission

MONSEIGNEUR FREl'PEL.

de Joffrin, concurrent de Boulanger à Paris et proclamé élu, les voix données au général ayant été déclarées nulles, comme inconstitutionnelles. Quelques jours après, la majorité donna une nouvelle preuve de son respect pour le suffrage universel en invalidant, malgré un éloquent discours de Mgr Freppel, un député de la Vendée que le clergé, à qui on ne peut cependant ni enlever, ni contester ses droits de citoyen, avait soutenu de son influence discrète et loyale.

Le 14 mars, à la suite d'un échec au Sénat sur une question relative au traité de commerce entre la France et la Turquie, le cabinet Tirard

se retira, et fut remplacé par un ministère dont Freycinet eut la présidence. La déclaration des nouveaux ministres affirma leurs vues démocratiques, leur politique protectionniste, et leur volonté d'opérer des réformes sociales. La première de ces réformes fut une loi sur les syndicats, qui augmenta encore les difficultés entre le capital et le travail. Une loi, votée le 23 mai, soumit au tribunal correctionnel des délits de presse qui étaient de la compétence du jury. Les trois cent quarante-sept voix qui, contre cent quatre-vingts, se prononcèrent pour cette modification peu rassurante pour la liberté, ne se mettaient pas en peine de se montrer d'accord avec la doctrine des républicains quand ils formaient l'opposition. Ce n'est pas le seul cas dans lequel cette inconséquence s'est produite, et on a vu se justifier une fois de plus cette pensée de Tacite : € Pour renverser l'Empire, ils proclament très haut le nom de liberté. Dès qu'ils auront renversé l'Empire, ils attaqueront la liberté elle-même. »

Le 12 novembre, le Cardinal Lavigerie, après avoir fait jouer la Marseillaise dans un banquet où se trouvait réuni le monde officiel de notre colonie d'Afrique, prononça un toast qui eut alors un grand retentissement, et qui a, depuis, exercé une influence considérable sur l'attitude politique des catholiques. Il déclara qu'il se ralliait sans arrière-pensée à la République, que la volonté du peuple s'était plusieurs fois manifestée en faveur du régime nouveau, avec une autorité qui ne laissait aucune place à l'incertitude, qu'il n'y avait rien, dans les principes républicains, qui s'opposât à la religion, et que l'expérience étant faite, le ralliement devait être loyal. C'était un acte personnel qu'il accomplissait, mais l'opinion publique, qui n'ignorait rien de ses convictions antérieures, ne s'y trompa pas, et elle y vit une inspiration plus haute.

Une lettre du Cardinal Rampolla, secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, adressée le 4 décembre suivant à un évêque français, ne tarda pas à faire connaître toute la portée de cette manifestation. « L'Eglise, écrivait-il, dont la mission est divine et embrasse tous les temps et tous les lieux, ne répugne à aucune forme de gouvernement ; s'élevant au-dessus des questions de parti, elle s'attache, avant tout, au progrès de la religion, et, dans ce but, elle reconnaît les pouvoirs civils et entretient des relations avec eux. Mais l'accomplissement de ce ministère, dont l'importance dépasse les choses humaines, ne préjudicie rien quant aux droits qui peuvent appartenir à des tiers, ainsi que l'a sagement déclaré Grégoire XVI, dans sa Lettre apostolique Solliciiudo du 7 août 1831...

» Four ce qui regarde la France, il importe souverainement que les catholiques s'accordent entre eux, qu'ils prennent le rôle dans lequel ils pourront le mieux exercer leur activité et leur zèle, et qu'ils n'épuisent pas leurs forces, sans aucun fruit, dans des querelles suscitées par des rivalités de parti. »

Deux jours après, l'archevêché d'Alger faisait publier une note ainsi conçue : « C'est exclusivement au point de vue politique qu'il (le Cardinal) a fait son adhésion.... mais, au point de vue religieux, il entend conserver le droit de s'opposer à' tous les actes de persécution. » Le 2 1 décembre, l'ambassadeur de France à Rome alla remercier le Pape de ses récentes déclarations au sujet de la République, et Léon XIII, dans sa réponse, insista sur la nécessité de respecter les droits et la liberté des catholiques. L'adhésion se trouvait ainsi subordonnée à l'accomplissement de certaines conditions. Le i*^"' janvier 1891, Mgr Freppel, répondant aux vœux que lui exprimait son clergé, faisait la déclaration suivante : € En ce moment, la lutte dépasse les formes de gouvernement; elle est entre la franc-maçonnerie, qui règne, et le christianisme. » L'adhésion à la politique pontificale était complète dans l'épiscopat ; elle rencontra, chez les hommes religieux appartenant à divers partis politiques, de nombreuses oppositions.

Les élections sénatoriales du 4 janvier 1891 donnèrent soixantequinze sièges aux républicains, et six aux conservateurs.

Le 17 mars, mourut le prince Napoléon, fils de Jérôme, ancien roi de Westphalie. II avait une incontestable valeur intellectuelle, dont il ne se servit que pour combattre les causes qu'il aurait dû défendre ; en politique, ce « César déclassé » fut du parti des démagogues les plus avancés, tout en profitant des libéralités de son impérial cousin ; en religion, il se montra l'ennemi constant de l'Eglise. Son testament fut le digne couronnement de sa vie politique et privée, qui n'a rien ajouté à la gloire du nom de Napoléon.

Le 23 juillet, notre Hotte était à Cronstadt, et les bonnes relations avec la Russie prenaient une forme plus amicale et plus précise. Ce n'était pas encore l'alliance conclue et proclamée ; c'était un rapprochement significatif, qui annonçait et préparait un accord intime, prélude d'une entente formelle de vues et d'intéfêts par l'union militaire.

La mort de Jules Grévy, le 9 septembre, passa presque inaperçue. Ce républicain « austère », qui n'avait pas donné un grand éclata la magistrature du pays, et dont le nom reste attaché à un odieux attentat contre

les droits de l'Église et la liberté des citoyens, était descendu, sans dignité, d'un pouvoir compromis par de misérables abus et d'indignes calculs de lucre. On a prétendu qu'il ne pouvait être responsable des actes de son gendre. Il ne faut pas oublier que ces actes se sont produits sous ses yeux, à l'Elysée, pendant longtemps, et qu'il fallait être bien aveugle pour ne pas les voir, ou bien indulgent pour les tolérer.

Page 1