LE CARDINAL LAVIGERIE
Le iS février 1892, trois cent quatre voix contre cent deux votèrent l'ordre du jour suivant : « La Chambre, décidée à poursuivre sa politique républicaine et à défendre énergiquement les droits de l'Etat, vote l'urgence du projet de loi sur les associations. » Freycinet donna sa démission, et fut remplacé par Loubet. La déclaration du nouveau ministère affirmait sa volonté de défendre toutes les lois républicaines, repoussait la séparation de l'Église et de l'État, et protestait de son respect pour le Concordat.
Un décret du Président de la République, en date du 13 juillet, arrêtait qu'une Exposition universelle des œuvres d'art et des produits industriels et agricoles s'ouvrirait, à Paris, le 5 mai 1900. Cette nouvelle ne fut accueillie avec faveur que par ceux qui pouvaient en attendre un profit personnel pour leur travail ou leurs spéculations.
Le 20 novembre, la mort du baron de Reinach, qui avait entre les mains les preuves de la corruption d'un grand nombre d'hommes polititiques dans l'affaire de l'émission des valeurs à lots pour le canal interocéanique du Panama, produisit une profonde impression. Le lendemain, un député, Jules Delahaye, évaluait à cent cinquante le nombre des députés qui avaient vendu leur voix. La Chambre ordonna une enquête, par une commission de trente-neuf membres. Le ministère, qui avait
entre les mains les preuves de la corruption et les noms des corrompus, ne permit pas à la justice d'exercer son action, et laissa impunis pour le plus grand nombre ces actes déshonorants. Le 27, un ordre du jour ainsi conçu : « La Chambre, s'associant au désir de la commission d'enquête pour faire la lumière sur les affaires du Panama, passe à l'ordre du jour, » contraignit le ministère Loubet à se retirer, et, le 5 décembre, un ministère fut constitué sous la présidence de Ribot.
Dans un meeting de protestation tenu à Paris le 1 2 décembre, La Marzelle déclara que, sur quatorze cents millions dépensés par la compagnie du Panama, cinq cents ne pouvaient être justifiés. Le 16, les administrateurs de la compagnie furent arrêtés, et le 20, la Chambre et le Sénat autorisèrent des poursuites contre dix de leurs membres, cinq de chaque assemblée. Rouvier, ministre des finances, qui venait de donner sa démission, fit alors, en séance, la déclaration suivante, qui n'étonna personne, mais qui peint tout un système : « Quand les Chambres ne donnent pas suffisamment d'argent à un ministre pour gouverner, on est heureux d'en trouver par ses relations personnelles. » La politique peut permettre d'agir et de parler ainsi, la morale a d'autres exigences.
La presse, par ses allusions, ses affirmations et la reproduction des propos de personnages d'une plus ou moins grande valeur morale, qui avaient joué un rôle dans cet achat des consciences ou en avaient surpris le secret, désigna ou nomma, sans provoquer des poursuites, un certain nombre d'hommes politiques compromis. Le 7 février 1893,1a Chambre des mises en accusation renvoya devant les assises dix des inculpés, et en relaxa cinq. Beaucoup de ceux qui avaient eu leur part de ces largesses coupables avaient pris leurs précautions, et n'avaient pas laissé de trace de leur infamie. D'autres trouvèrent dans les pouvoirs publics une complaisance qui leur permit d'attendre, sans trop d'inquiétude, la date de la prescription.
Le lendemain, Cavaignac proposa l'ordre du jour suivant, qui fut voté à l'unanimité : « La Chambre, décidée à soutenir le gouvernement dans la répression de tous les faits de corruption, et résolue à empêcher le retour de pratiques gouvernementales qu'elle réprouve, passe à l'ordre du jour. »
La Chambre, pour donner satisfaction à l'opinion publique justement indignée, ordonna l'affichage du discours de Cavaignac et de l'ordre du jour. Ce n'était pas assez pour flétrir une corruption qui
déshonorait le régime parlementaire et rejaillissait jusque sur le pouvoir.
Le ministère Ribot était tombé le lo janvier, et s'était réconstitué le lendemain, allégé de Freycinet, Loubet et Burdeau.
Le 2£ mars, le jury acquitte les inculpés dans l'affaire du Panama, et reconnaît coupables Charles de Lesseps condamné à un an de prison, Blondin à deux et Baïhaut à cinq. Ce dernier, qui avait reçu une somme considérable, dut subir, de plus, la dégradation civique, et payer sept cent cinquante mille francs de dommages. Ceux qui avaient reçu, à des taux différents, le prix de leur forfaiture sur les onze millions distribués par le baron de Reinach, restèrent impunis.
Le ministère Ribot se retira, le 30 mars, en présence de la volonté de la Chambre de poursuivre la réforme de l'impôt sur les boissons. Le ministère Dupuy lui succéda le 5 avril.
La loi sur les accidents, votée le 9 juin, imposa aux patrons l'obligation de s'assurer pour garantir une indemnité aux ouvriers victimes, et établit, par circonscription, un tribunal arbitral, composé de trois chefs d'entreprise et de trois ouvriers, sous la présidence du président du tribunal civil ou de son délégué. Il est juste de prendre des précautions pour réparer les conséquences des accidents. Des législateurs moins avides de popularité auraient laissé à chacun la responsabilité résultant de son imprudence, et rendu, ainsi, les fraudes impossibles.
Les élections du 20 août envoyèrent à la Chambre quatre cents républicains ou radicaux, soixante-dix-neuf radicaux-socialistes ou socialistes, vingt-neuf ralliés et soixante-quatre conservateurs.
La déclaration faite par le ministère Dupuy, le 20 novembre, à la rentrée du Parlement, repousse la séparation de l'Église et de l'État, et se prononce contre les socialistes, les radicaux, les collectivistes et les internationalistes ; elle voit, dans les lois scolaire et militaire, « la pierre de touche de l'esprit républicain. » C'est sur ce terrain que se fait la rencontre, et que s'opère l'union de tous les groupes républicains.
Ce ministère ne dura pas. Il dut se retirer le 25 novembre, après avoir été mis en demeure de choisir entre la politique libérale et la politique radicale. Le 2 décembre, Casimir-Périer, nouveau président du Conseil, déclare au Parlement que rien ne peut être entrepris, sans le consentement du pays, relativement à la séparation de l'Église et de l'État, et qu'il est opposé à la révision de la Constitution.
A la suite d'un attentat commis par un anarchiste, qui avait lancé une
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bombe, le 9 décembre, dans la salle des séances de la Chambre, une loi rendit la presse responsable de la provocation, même « non directe ^, à commettre des crimes par des explosifs, et le i'^"' janvier 1894, deux mille perquisitions furent opérées simultanément chez des anarchistes de la province. Il y eut cent arrestations, et quelques jours après dixneuf à Paris. L'opinion publique s'agitait, les attentats par des explosifs se multipliaient, et personne ne se trouvait en sûreté. La Chambre, qui s'était montrée justement indignée du péril qu'elle avait couru, aurait dû ne pas oublier que ses lois antireligieuses, les discours prononcés et les projets déposés par plusieurs de ses membres, étaient des encouragements à des actes de violence. On ne manque jamais impunément à la raison, à la justice et à la vérité. Aux idées fausses succèdent inévitablement des faits criminels, et il se trouve toujours des hommes pour mettre en pratique toutes les théories, même les plus absurdes et les plus mauvaises.
Casimir-Périer, ayant à se prononcer sur la conduite du maire de Saint- Denis, qui avait interdit l'exhibition d'emblèmes religieux aux enterrements, s'éleva vivement contre tous les fanatismes, fit appel à «un esprit nouveau », plus large, plus libéral, et rendit hommage au Pape, dont l'attitude et le langage étaient dignes d'admiration. Mais il déclara, le 30 avril, qu'il « continuerait à s'inspirer des grands principes de la Révolution », et le 19 mai, il décidait que les autorités civiles et militaires ne devaient pas prêter leur concours à la fête célébrée annuellement, à Orléans, en l'honneur de Jeanne d'Arc. Il redoutait l'accusation de cléricalisme, que ne lui avaient pas ménagée les journaux radicaux et socialistes après son discours.
Le 23 mai, la Chambre vota par deux cent cinquante et une voix contre deux cent vingt-trois l'ordre du jour motivé sur la participation des ouvriers de chemin de fer à un Congrès dans lequel devaient être exposées leurs plaintes et discutés leurs intérêts. Le ministère l'avait interdite. Casimir-Périer donna sa démission, et fut remplacé le 30 par Charles Dupuy.
Interpellé le 5 juin par Goblet, le nouveau président du Conseil répondit qu'il permettrait aux ouvriers de l'Etat de se syndiquer, qu'il protégerait les droits de l'État contre l'envahissement de l'Église, qu'il ferait des réformes démocratiques, et qu'il défendrait les droits de la société laïque.
Le 24 juin, le président Carnot se rendit à Lyon pour visiter l'Expo-
sition. Au moment où il quittait le palais du Commerce et se dirigeait vers le théâtre, un Italien, nommé Caserio, s'approcha de sa voiture et le frappa d'un coup de couteau. Transporté à la préfecture, il y mourut quelques heures après ; le cardinal-archevêque de Lyon avait pu lui donner les dernières consolations religieuses.
Ce crime provoqua une indignation générale, et à Lyon, à Grenoble, à Toulon et à Marseille, des manifestations anti-italiennes se produisi-