‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 114 sur 132 · FÉLIX FAURE · texte numérisé non relu

FÉLIX FAURE

revenu, l'impôt progressif sur les successions, et la réglementation des associations, comme moyen d'arriver à la séparation de l'Église et de l'Etat. Ce programme, comme tant d'autres, du reste, ne fut exposé?que pour n'être pas suivi. Il était destiné à donner une satisfaction platonique aux groupes les plus avancés de la Chambre, et à conquérir leur concours ou leur neutralité. Le ministère, il faut le reconnaître, mit autant de modération dans ses actes qu'il avait manifesté de radicalisme

Canet.

dans sa déclaration. Il espérait ainsi prolonger son existence, ce qui est le but suprême de tous les cabinets.

Il se trouva, au mois de février 1896, en opposition avec le Sénat, qui réclama son droit de contrôle, sans pourtant refuser au ministère son appui. Ce mélange de fermeté et de condescendance était la garantie d'une capitulation prochaine. C'était peut-être habile, mais assurément peu fier. A quoi sert, d'ailleurs, une demande que l'on fait, en l'accompagnant de l'assurance qu'on ne sera ni étonné, ni mécontent de la voir rejetée } C'est un des jeux du régime parlementaire, et à coup sûr un des plus inoffensifs.

Au mois de mars, Félix Faure fit une visite, dans le midi de la France, au tzaréwitch et à l'empereur d'Autriche. Harangué par le vénérable d'une loge, il déclara qu'il appréciait et aimait la franc-maçonnerie. Cette société a eu, depuis lors, sa place dans les réceptions officielles, et c'est justice, car elle gouverne la France.

Trois anciens ministres, Develle, Loubet et Ribot,se trouvèrent atteints par un jugement du tribunal de la Seine dans l'affaire du policier Dupas, chargé de rechercher Arton, dépositaire des secrets du Panama, et,quoiqu'il eût été vu à Venise avec lui dans une espèce d'intimité, de ne pas le trouver.

Un ordre du jour du Sénat, le 3 avril, porte qu'il ne peut accorder sa confiance au cabinet qui, appuyé par la Chambre, reste aux affaires. L'opinion publique se prononce pour le Sénat, qui, momentanément tort de cet appui, refuse de voter les crédits demandés pour l'expédition de Madagascar, jusqu'à ce qu'il ait devant lui un cabinet constitutionnel, ayant la confiance des deux Chambres. A la suite de ce vote, qu'il ne regarda pas, cependant, comme définitif, le président du Conseil remit à Félix Faure une démission conditionnelle, en attendant le jugement des députés.

Le 23, la Chambre, par trois cent neuf voix contre trente et deux cent quarante abstentions, déclara que les élus du suffrage universel devaient l'emporter sur les élus du suffrage restreint, et dénia au Sénat le droit de renverser les ministères. C'était une victoire pour le président du Conseil, mais un paragraphe de l'ordre du jour, relatif aux réformes démocratiques, ne fut voté que par deux cent cinquante-huit voix. 11 y eut trois cent vingt-trois abstentions. Le cabinet Bourgeois se retira devant cette condamnation des deux Chambres, et, le lendemain, le Sénat vota les crédits pour Madagascar.

Le conflit avait duré du ii février au 23 avril. Le 11, le Sénat avait repoussé le projet de loi voté par la Chambre, qui garantissait le droit de grève aux employés de l'État. Le 15, il blâmait le garde des sceaux, Ricard, pour le remplacement illégal du juge d'instruction Rempler, qui n'avait pas répondu à ses espérances, et peut-être à ses recommandations, relativement aux poursuites à exercer, et à l'information à faire contre des personnages impliqués dans les affaires des chemins de fer du Sud. La Chambre avait approuvé le ministère. Le défaut d'entente s'accusait ainsi, plus marqué de jour en jour.

Le vote de l'impôt progressif par la Chambre, et l'approbation qu'elle donna au ministre des affaires étrangères, Berthelot, dont l'indiscrétion avait amené des difficultés avec l'Angleterre relativement à l'expédition de Dongola, que les Anglais voulaient faire supporter aux porteurs de la dette égyptienne, donnèrent au conflit plus d'importance et d'acuité. Le Sénat, qui ne voulait pas être diminué, espéra maintenir ses droits en refusant sa confiance au ministère, et fixa sa prochaine séance au 21. Par cent soixante et onze voix contre quatre-vingt-dix, il maintint sa première résolution.

Le conflit se termina par la soumission du Sénat, dont la résistance n'avait pas fort effrayé la Chambre. Sa composition devait faire pressentir ce résultat. Les élections successives avaient écarté le plus grand nombre des voix indépendantes, et le Sénat n'était plus qu'une Chambre d'enregistrement. Établi par la Constitution pour exercer un contrôle, et modérer les excès possibles d'une assemblée dont les passions sont plus vives, et où les partis sont plus exigeants, il a eu, de temps en temps, quelques velléités d'indépendance, auxquelles il s'est hâté de renoncer dès qu'il y a eu menace de dissentiment. Ce n'est pas ainsi assurément que les auteurs de la loi constitutionnelle de 1875 comprenaient son rôle. Il ne faut pas oublier que, fidèles à la tradition jacobine, la plupart des républicains sont partisans d'une Chambre unique, et que le Sénat, quel qu'il soit, les gêne. Aussi ne négligent-ils aucune occasion de lui rappeler qu'il n'est qu'un rouage secondaire, et de menacer son existence. Cette menace manque rarement son effet.

Le cabinet nouveau, dont Méline eut la présidence, avait des allures modérées. Il n'obtint à la Chambre que trente voix de majorité, et se crut obligé à des concessions qui lui aliénèrent quelques-uns de ses amis, et ne lui concilièrent aucun de ses adversaires. En plantant «son drapeau» au centre de la Chambre, et en appelant autour de lui tous ceux qui

voulaient servir la France, son chef avait agi en homme politique aux vues larges et à l'esprit conciliant. Si des actes persévérants de fermeté avaient appuyé cette déclaration, il aurait pu entraîner les indécis, réparer bien des injustices, et gouverner dans l'intérêt de l'ordre et de la pacification.

Sa faible majorité, et le désir de ramener à lui les membres flottants de la Chambre, le déterminèrent à des actes qui, en prolongeant son existence, n'augmentèrent pas la sympathie de ceux qui croient les expédients dangereux, et les doctrines radicales et socialistes funestes à la République et à la société.

Au mois de juillet 1896, la Chambre repoussa par deux cent soixantecinq voix contre deux cent cinquante-quatre l'impôt progressif. Elle maintint le Concordat et le budget des cultes, tout en approuvant le projet d'étudier les moyens de les supprimer.

Le 3 octobre, mourut en Bretagne le général Trochu. Depuis la capitulation du 28 janvier 1871, il s'était renfermé dans le silence et l'isolement. Gouverneur de Paris pendant la guerre, il était devenu, après le 4 septembre, le chef du gouvernement, et il eut à défendre contre une armée nombreuse une ville immense, dont les approvisionnements étaient insuffisants et les travaux de fortification inachevés. Écrivain militaire distingué, il avait donné une haute idée de sa compétence, et on avait une grande confiance dans un « plan de défense et d'attaque » dont on prédisait, sans le connaître, le succès assuré, et dont on ne parla bientôt plus que pour le tourner en ridicule.

Si les sorties, habilement préparées, ne réussirent pas, il ne faut en accuser ni les généraux ni les soldats, car tous firent leur devoir et provoquèrent l'admiration de l'ennemi. Le mérite de Trochu, c'est d'avoir formé une armée avec des mobiles, des fractions de régiments et la garde nationale. Il a rendu compte lui-même, avec la sincérité d'un soldat, de sa conduite dans ces circonstances difficiles, où l'on ne fait pas toujours ce que l'on veut, et où l'on est contraint souvent de se prêter à ce que l'on voudrait éviter.

Le renouvellement d'un tiers du Sénat, en janvier 1897, ne modifia pas sa constitution. Soixante-deux républicains de toutes les nuances, douze conservateurs et trois socialistes furent élus. L'entrée des socialistes dans la Chambre Haute étonna ceux qui ne se rendent pas compte des évolutions des partis.

Les ministères s'appuient de plus en plus sur les groupes de gauche,

qui leur paraissent plus accessibles à des compromissions et plus maniables. Ils accroissent ainsi leur importance politique, et plus les individualités penchent vers les extrêmes, plus les faveurs les ramènent à ceux qui les distribuent. L'influence dans leur circonscription de ces hommes politiques, dont le programme est irréductible et la conduite souple, s'affirme ainsi, et les populations séduites font des choix qui ne répondent ni à leurs opinions, ni à leurs sentiments. D'ailleurs, sous le régime du suffrage universel, les nuances s'effacent vite, et le mouvement imprimé arrive rapidement aux limites extrêmes. Indépendamment de ces jeux de la politique qui les favorisent, les socialistes ont d'autres éléments de succès. Ils s'adressent aux passions, ils flattent les intérêts, ils promettent des satisfactions sans mesure aux appétits les plus exigeants, ils s'engagent à établir le règne d'une égalité absolue, rêve de toutes ces médiocrités envieuses : comment ne s'empareraient-ils pas des masses, et n'en feraient-ils pas les instruments de leur élévation ? Comment ne trouveraient-ils pas grâce, même dans un milieu plus restreint ? Le suffrage est crédule. Ceux-là le gagnent qui le trompent avec le plus d'audace.

L'année 1897 est marquée par la conclusion d'une alliance entre la France et la Russie. Le mot fut prononcé pendant la visite du président à Saint-Pétersbourg, et le caractère en fut signalé comme essentiellement pacifique. Il est vraisemblable pourtant qu'une convention militaire obligeant à des devoirs réciproques a été une des conditions de cet accord intime. La paix n'est pas troublée en Europe, mais les armements de toutes les puissances, les alliances formées, le besoin d'expansion par des colonies dans les autres parties du monde, particulièrement en Asie et en Afrique, peuvent susciter des difficultés et amener des conflits. Il faut donc être prêt à tout événement, et ne pas oublier que le meilleur moyen d'assurer la paix, c'est d'être en état de faire promptement la guerre, et de réunir tous les éléments de succès.

C'est ce qui a rendu facile, malgré la différence des principes qui président au gouvernement des deux peuples, l'alliance entre la France et la Russie. Le moyen de la maintenir et de la resserrer, c'est donc que, des deux côtés, l'armée réponde aux exigences actuelles.qu'ellesoitpourvuede tout ce qui fait sa force, qu'elle ait le concours le plus large et le plus sympathique du gouvernement, avec le respect de la presse et des populations, et qu'elle reste fidèle aux traditions d'honneur et de discipline qui constituent pour elle le plus précieux des patrimoines. Ces conditions ne sont pas certainement écrites dans le traité, mais celui des deux

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contractants qui y manquerait romprait inévitablement l'accord, puisque le but qui l'a déterminé ne pourrait plus être atteint, et que les avantages de l'alliance n'en compenseraient pas les charges.

L'armée ne manquera certainement pas à ce que l'on a le droit d'attendre d'elle, mais les ministères qui se succèdent si rapidement, et qui se forment avec des compromissions si étranges, n'offrent pas les mêmes garanties.

Au mois de janvier i8g8, les manifestations anti-sémites qui s'étaient produites depuis quelques années dans la presse, prirent un caractère plus général et plus aigu. Sous Louis-Philippe, on avait dénoncé les Juifs « rois de l'époque ». Depuis, leur fortune s'était accrue dans de vastes proportions ; ils étaient devenus les maîtres du crédit, et leur influence politique, secrète mais efficace, avait alarmé ceux qui, non sans raison, redoutent le danger du cosmopolitisme. Ils ne croyaient pas qu'on pût aimer et servir le pays dans lequel on réside, quand on ne le considère pas comme une patrie. Mêlés par leur argent et le génie traditionnel de leur race aux affaires du monde entier, les Juifs exercent sur les transactions de toute sorte une influence considérable ; maîtres d'une grande partie de la presse, sans distinction de nuance ou de couleur républicaine, ils dirigent l'opinion, et il n'est pas possible de nier qu'ils ne l'aient soulevée contre les conservateurs, les catholiques et l'armée. En les combattant, les anti - sémites affirment qu'ils ne font pas une œuvre religieuse, mais une œuvre patriotique, et qu'ils poursuivent, non un culte que la loi reconnaît et que la tolérance doit respecter, mais une action politique et sociale dont ils constatent les effets désastreux pour le présent, et dont ils appréhendent l'action dissolvante pour l'avenir.

Les élections du 8 mai 1898 amenèrent à la Chambre deux cent cinquante républicains, cent quatre radicaux, soixante-quatorze radicauxsocialistes, cinquante-sept socialistes, trente-huit constitutionnels, quarante-quatre monarchistes et dix nationalistes. Cette classification est celle du lendemain du scrutin, mais elle a subi, depuis, des modifications nombreuses, la fidélité à leur programme n'étant pas, en général, la vertu des hommes politiques, et l'instabilité étant une des vertus du régime parlementaire.

Le cabinet qui avait présidé aux élections manquait d'unité, et l'action du ministre de l'intérieur s'était exercée, dans plusieurs collèges,en faveur de candidats qui étaient secrètement, ou notoirement, ses ennemis. Aussi,

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lorsque le 14 juin la question de confiance fut posée, ne fut-elle résolue en sa faveur qu'à la condition qu'il s'appuierait uniquement sur les groupes républicains. Il donna sa démission, et fut remplacé, le 29, par un ministère dont Brisson était le chef. La franc-maçonnerie prenait ouvertement le gouvernement de la France.

La déclaration faite aux Chambres fut modérée, et une majorité de quatre-vingts voix la sanctionna.

Alors commença, contre l'armée et ses chefs les plus recommandables et les plus appréciés, une campagne qui n'est pas finie, et dont les conséquences peuvent être désastreuses pour la sécurité du pays. Le prétexte fut et est encore la condamnation de Dreyfus, que l'on prétendait innocent malgré la déclaration unanime des sept membres du conseil de guerre. Trois ministres, convaincus de sa culpabilité. Cavaignac, •Zurlinden et Chanoine, donnèrent successivement leur démission en présence de l'hostilité de la Chambre.

Au mois de septembre, le capitaine Marchand, à la tête d'une mission organisée par le ministère, était arrivé à Fachoda, sur le Nil, dans le Kordofan, à cinq degrés au-dessous de Khartoum, après avoir traversé l'Afrique de l'ouest à l'est. Cette expédition, faite à travers des régions inconnues, des forêts, des déserts, des marais, des montagnes, au milieu de peuplades hostiles, avait été accomplie après des fatigues inouïes et des dangers de toute espèce. C'était un de ces actes qui honorent un pays, et qui font la gloire de ceux qui les ont exécutés. Le point auquel étaient arrivés les hardis et braves explorateurs était d'une grande importance, nous assurait la suprématie dans une contrée qui appartient au premier occupant, et nous permettait d'établir, à travers le centre de l'Afrique, des communications avec nos possessions du Congo. Les journaux anglais s'en émurent, parce que le prestige de leur pays se trouvait atteint, et que le projet d'une ligne de communication du Caire au Cap, qui doit leur livrer l'Afrique orientale, pouvait en souffrir. Le gouvernement anglais, qui avait suscité cette campagne de presse, fit des observations d'abord courtoises, et bientôt comminatoires. Le gouvernement, plus disposé que le pays à rester en bons termes avec l'Angleterre et à la laisser poursuivre, même à notre détriment, sa politique d'expansion universelle, ordonna secrètement à l'expédition d'évacuer immédiatement la position qu'elle avait conquise au prix de fatigues et de sacrifices héroïques.

Le cabinet, si complaisant pour l'étranger, fut cependant mis en

minorité par deux cent quatre-vingt-six voix contre deux cent cinquante-quatre, et celui qui lui succéda, présidé par Charles Dupuy, laissa pressentir l'abandon résolu, mais non encore effectué de Fachoda (8 novembre 1898). Il fallait habituer l'opinion à une concession aussi déshonorante qu'impolitique. Les Anglais n'avaient parlé si haut que parce qu'ils se sentaient en présence d'un gouvernement qui

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