I. - L'EGLISE ET LA RÉVOLUTION
A Révolution est l'ennemie de l'Eglise, ennemie toujours active et irréconciliable. Elle est, en effet, le changement, et l'Éelise est la stabilité. Elle donne libre carrière à tous les appétits, et l'Église prescrit de réprimer ceux que condamne la raison. Elle divise, et l'Eglise unit. Elle crée, par la haine, deux partis irréconciliables sur le même sol, et l'Église commande, à ceux qui vivent sous les mêmes lois, de s'aimer fraternellement, et de servir avec un égal dévouement la patrie commune. Elle donne, pour but suprême à toutes les aspirations, des jouissances matérielles, et l'Église, en secondant les efforts de l'homme pour rendre son existence ici-bas plus tranquille et plus heureuse, ne manque pas de lui rappeler qu'il a été créé pour une destinée plus haute et un bonheur plus durable.
Il y a donc incompatibilité entre la Révolution et l'Église. Ce sont deux forces qui se combattent, comme la lumière et les ténèbres, comme le vrai et le faux, comme le bien et le mal. Il n'est donc pas étonnant que là où la Révolution est maîtresse, elle persécute l'Église, et travaille de toutes ses forces à l'anéantir. Proudhon, qui la connaissait, a dit qu'elle était le « dévêtissement de l'humanité », et ce « dévêtissement » est le plus souvent brutal, quelquefois hypocrite, toujours actif. L'Église, au contraire, qui n'a pas un moindre soin de l'humanité que de l'homme,
travaille à la mettre à l'abri de ses misères, à la relever de ses défaillances, et à lui fournir les moyens d'accomplir, pacifiquement et sûrement, la mission providentielle qu'elle a reçue.
L'histoire du monde est pleine de révolutions, c'est-à-dire de changements brusques et violents, dans la situation des hommes, les institutions, les lois et les formes de gouvernement. Ces changements s'accomplissent sous la pression des intérêts, de l'ambition, de l'amour de la nouveauté ou d'inspirations généreuses. Ils peuvent donc être avantageux ou funestes, légitimes ou condamnables. L'histoire les juge d'après leur principe et les caractérise d'après leurs conséquences. Les peuples les approuvent ou les maudissent, d'après le bien ou le mal qui en résulte pour eux. Ils peuvent y perdre la paix, la prospérité et même l'existence; ils y trouvent quelquefois une cause puissante de relèvement, de progrès, de sécurité et de grandeur.
Ce que l'on désigne, depuis plus de cent ans, sous le nom de Révolution, a un autre caractère. La Révolution, que de Maistre appelle « satanique ^, est la négation des droits de Dieu sur la société et sur la conscience humaine. Elle a la prétention de revendiquer exclusivement les droits de l'homme et de les lui restituer, oubliant que l'homme n'est pas tout, et qu'il n'y a pas de droit sans un devoir correspondant. La notion du devoir supprimée, il n'y a d'autre frein à la violence que la crainte. Tout est donc légitime pour elle quand elle a la force, et elle travaille à l'acquérir.
C'est la doctrine et la justification de toutes les tyrannies. Quand les empereurs romains proscrivaient par leurs édits les chrétiens, les bannissaient, les emprisonnaient, leur faisaient subir d'atroces tortures, les livraient aux bêtes dans les amphithéâtres, ils commettaient ces horreurs en vertu de ce qu'ils appelaient leur droit, et pour la défense de leur pouvoir. Ils étaient la force; la faiblesse n'avait qu'à s'incliner, à souffrir et à mourir. Ils avaient devant eux une doctrine qui les condamnait, et qui s'efforçait de leur enlever, non pas l'empire, auquel elle ne prétendait pas plus alors qu'aujourd'hui, mais les âmes, qu'elle mettait à plus haut prix, et qu'elle éclairait pour les donner à Dieu et les sauver. Une pareille prétention était un crime, parce qu'en enseignant aux hommes que leur origine et leur destinée étaient égales pour tous, et qu'ils avaient des devoirs à remplir envers leur Créateur et lei r prochain, elle leur assurait la liberté des enfants de Dieu, et port ut ainsi une atteinte mortelle à la tyrannie.
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Ce n'était pourtant pas sans donner des raisons et sans invoquer des motifs que les édits de persécution étaient envoyés dans toutes les provinces de l'Empire. Les chrétiens étaient les ennemis du genre humain, ils avaient des mœurs infâmes, ils formaient un peuple à part, ils n'honoraient pas les dieux officiels, ils n'adoraient pas l'auguste divinité impériale vivante ou morte, ils avaient leurs écoles où ils enseignaient des doctrines différentes de celles des juristes et des sophistes de l'Etat, ils pratiquaient des vertus condamnant la vie de l'empereur, des courtisans et de ceux qui formaient la haute société. C'était, comme le disaient dans un autre sens des délateurs en accusant Thraséas, « une scission, et si beaucoup l'osaient, le renversement assuré de l'Empire. > On ne pouvait leur reprocher aucune violence à l'égard des personnes, des biens et du pouvoir, aucun complot, aucune sédition ; ils mouraient dans les supplices sans se plaindre, ils faisaient même des vœux pour ceux qui les persécutaient ; mais ils n'en étaient pas moins coupables, car ils étaient l'honneur, le désintéressement, la charité, le dévouement, et il fallait laisser la place libre à ce qui n'était rien de tout cela.
.Les hommes de la Révolution, malgré leurs protestations en faveur de la liberté, la différence des temps et les progrès de la civilisation, suivent la politique des empereurs romains. Depuis le renversement de l'ordre des choses qui avait duré treize siècles, ils essaient de former une société nouvelle, et ils prétendent l'établir sur les ruines du christianisme, qui, après avoir élevé l'ancienne, l'avait maintenue, malgré les plus violents orages. Rien de ce qui portait l'empreinte religieuse n'avait trouvé grâce devant eux. Quand ils n'ont pas pu détruire, ils ont ébranlé. Quand ils ont jugé la force imprudente ou impuissante, ils ont eu recours à l'hypocrisie. Ils ont travaillé de tout temps à pervertir les âmes, afin de les dompter plus facilement. C'est ce qui explique les ménagements qu'ils ont gardés, la neutralité qu'ils ont affectée, et les trompeuses faveurs dont, à certains moments, ils se sont montrés prodigues.
Ils n'en ont pas moins poursuivi obstinément leurs projets. L'Eglise n'a pas cessé d'être pour eux un obstacle qu'il fallait renverser, une force qu'il fallait abattre, une ennemie dont l'anéantissement pouvait seul assurer leur domination. € Ceci tuera cela, )> ont- ils dit dans leur confiance orgueilleuse. Ils ont raison, mais < ceci » n'est pas la Révolution, quelque puissante qu'elle soit par la satisfaction qu'elle promet aux pires instincts de notre nature, et par l'absence de tout scrupule dans les moyens dont elle se sert.
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La Révolution n'est pas un accident, elle n'est pas, comme on l'a dit, une ère : elle est une doctrine. Mais une doctrine ne se répand, ne dure et n'a de puissance, qu'à la condition d'être enseignée et défendue par des apôtres, et ces apôtres ne la conservent intacte et ne lui font des adeptes, que s'ils sont envoyés par quelqu'un qui a autorité, et qui se perpétue. La doctrine révolutionnaire n'est pas livrée aux caprices de la multitude, toujours mobile, ni aux volontés des hommes politiques, toujours incertaines. Elle est gardée, elle est propagée par un corps dont l'autorité est reconnue, et dont les ordres sont fidèlement exécutés, grâce à une discipline implacable.
Ce corps est la franc-maçonnerie. ïl est uni, malgré des groupements qui semblent révéler des antagonismes, et s'il a paru passer par des phases diverses, il est resté immuable dans sa doctrine et constant dans ses haines. Quelle que soit son origine, ou remontant aux Templiers, ou se rattachant à une organisation plus récente, elle a la force que donne le secret, et la persistance dans une même doctrine, qu'assure une hiérarchie vigoureusement constituée.
Edmond Burke, dans un livre publié à la fin du XVII fe siècle ('), a montré le rôle que cette société secrète a joué en France dans les années qui ont précédé la convocation des Etats-Généraux. L'Angleterre ne nous pardonnait pas l'appui que nous avions donné aux iusut'gejtis, dans la guerre qui les a délivrés d'une domination oppressive. Le traité de Versailles, qui reconnut en 1783 l'indépendance des États-Unis, blessait à la fois son amour-propre et ses intérêts. Elle se vengea parles moyensdont disposait une secte organisée chez elle dans la première partie du siècle, et déjà puissante par le nombre et le fanatisme. Il y eut des ambitions à exciter, des défections à provoquer, des dévouements à acquérir. Elle n'y manqua pas, et les guinées assurèrent le succès de l'opération. On répandit des bruits calomnieux sur les plus hauts personnages de France, on ouvrit la perspective séduisante d'une ère de liberté politique, on fit circuler des mots d'ordre mystérieux, on envenima les. mécontentements, on exploita la misère, et partout, au même moment, les mêmes symptômes apparaissaient, les mêmes faits se produisaient, les mêmes violences s'accomplissaient. Les esprits clairvoyants s'attendaient à une explosion prochaine, sans découvrir la main secrète qui la préparait, et sans chercher, ou sans trouver le moyen de s'y opposer..