IL — LA PRESSE
CONTRAIREMENT à ce qui s'était passé en 1848, la révolution du 4 septembre ne fut pas respectueuse de la religion. Sans doute sa haine ne se manifesta pas tout d'abord. Les Prussiens occupèrent, dès le 16 septembre, les abords de la capitale, et le 20, le blocus était complet. Les prêtres séculiers et réguliers, les congrégations d'hommes et de femmes soignaient les malades et relevaient les blessés sur les champs de bataille. On profitait de leur dévouement sans croire à la nécessité de la reconnaissance, mais quel motif aurait pu justifier ou expliquer la persécution ?
Il en fut autrement sous la Commune. Les excitations anciennes avaient porté leur fruit, et la haine religieuse se donna libre carrière. Elle fit des martyrs, et depuis l'évêque jusqu'au séminariste, tout ce qui représentait la charité, le zèle et le dévouement, paya son tribut à la Révolution. Quand on niait Dieu, comment aurait-on pardonné à ceux qui croient en lui, et enseignent à le connaître, à l'aimer et à le servir?
Le calme revint, l'ordre se rétablit, mais la haine persista. Il y avait déjà un plan formé dans les sociétés secrètes, et il a été suivi avec la plus constante fidélité. Le commandement a été d'abord discrètement transmis, mais l'obéissance n'a pas été moins absolue, et bientôt il s'étala audacieusement. On est effrayé quand on étudie ce que la presse et les réunions publiques ont demandé, et ce que les municipalités, le Parlement et le pouvoir lui-même ont fait, dans les trente dernières années, particulièrement pour combattre l'Eglise, l'opprimer et la réduire à l'impuissance. Les auteurs de cette guerre ont montré autant d'habileté que d'obstination. Il n'est pas étonnant qu'ils aient cru le succès assuré.
La presse a été l'arme la plus puissante. Les sectes s'en sont servies avec un art consommé, auquel les conservateurs et les catholiques n'ont pu atteindre, ou qui a été le privilège de quelques-uns. Les journaux et les pamphlets avaient préparé le mouvement de 1789, et ils lui ont donné une direction qui a substitué une révolution violente à une réforme sage et pacifique. Pendant la Terreur, ils ont soutenu la tyrannie odieuse et sanglante. L'échafaud ou la déportation a eu raison des voix libres qui osaient faire entendre quelques vérités. Sous l'Empire, comprimée par une main vigoureuse, la presse se tut. La Restauration lui rendit la liberté sans autoriser la licence, et si les journaux libéraux s'inspirèrent de la philosophie et de l'impiété du XVIII' siècle, s'ils prirent pour modèle, dans leurs procédés comme dans leur style, l'ironie de Voltaire, les journaux monarchiques, qui malheureusement ne s'adressaient qu'aux esprits cultivés, défendirent avec une conviction ardente, et un grand respect pour les saines traditions littéraires, le trône et l'autel.
Sous le régime de 1830, le rôle de la presse s'étendit et son influence s'accrut. L'incrédulité était à la mode. La raillerie paraissait de bon goût quand on attaquait la religion et le clergé. Les journaux républicains, afin de se distinguer de la presse ministérielle, évitaient généralement les questions religieuses et, tout en agissant en libres-penseurs, ne faisaient pas montre de leur scepticisme. Les organes saint-simoniens euxmêmes, quoiqu'ils ne négligeassent rien pour propager des doctrines nouvelles, ne faisaient pas la guerre à l'Église, et leur chef n'hésitait pas à dire que la grande réforme sociale ne pouvait être accomplie que par le Pape. Il n'y mettait qu'une condition, difficile à remplir, il est vrai : c'est que le Pape se fît saint-simonien. Les journaux catholiques, peu nombreux, et d'une publicité restreinte, n'exerçaient pas une grande influence, malgré le talent de leurs rédacteurs, et leur attention à traiter tout ce qui, dans les discussions des Chambres et de la presse, touchait à la religion et à la morale. Indifférents, pour la plupart, sur la forme politique du gouvernement, ils appuyaient l'autorité quand elle ne blessait pas la conscience.
La seconde République vit se multiplier les journaux et s'étendre leur action. Les journées de Juin furent préparées par les excitations de la presse, autant que par les appels directs à l'insurrection dans les réunions publiques. L'expédition de Rome, et le vote de la loi sur la liberté de l'enseignement, donnèrent lieu à un débordement d'injures et de calomnies contre le Pape, les religieux et les prêtres; mais la question politique
et sociale prima bientôt la question religieuse, et s'il y eut, comme toujours, quelques irréductibles, on compta surtout beaucoup d'indifférents.
Sous le second Empire, la presse, condamnée au silence sur les actes du gouvernement, put, avec une entière liberté, discuter, railler, condamner, outrager tout ce qui touchait à la religion, les doctrines et les hommes, les institutions et les usages. L'Eglise était une proie sur laquelle on pouvait impunément s'acharner. Cette liberté dédommageait de toutes les autres dont on était privé, et certains journaux acquirent, à ce prix, une popularité que le talent et la défense des grands intérêts sociaux ne leur avaient pas donnée. La popularité s'acquiert vite quand on parle aux passions.
Les journaux étaient devenus une entreprise commerciale. Les Juifs et les francs-maçons s'en emparèrent, et ce qui, dans les derniers temps de l'Empire, était encore une exception, fut bientôt la règle. On pouvait voir leurs capitaux, leurs haines et leur main dans un grand nombre de publications. C'est ainsi que se forme l'esprit public, qu'il est détourné de la vérité, qu'il vit de préjugés et que, l'ignorance aidant, il se nourrit de toutes les erreurs et se prête, sans paraître en avoir conscience, aux pires injustices.
Il y a dans la presse irréligieuse de la troisième République un double système qui tend au même but, c'est le silence et la publicité la plus large. Quand un fait honorable pour le clergé et les congrégations se produit, quand un de ces actes héroïques, comme en enfante sans cesse l'esprit de foi et de dévouement, est signalé, la presse maçonnique passe dédaigneuse, sans rien voir. Les agences, qui sont, pour le plus grand nombre, à la disposition de la secte, les ignorent, ou si elles rapportent ce qu'il serait difficile de taire, parce qu'elles paraîtraient mal informées, c'est de manière à ne pas attirer l'attention.
Si un scandale éclate, au point de vue de la morale ou de la probité, parmi les hommes ou dans les établissements que la foi catholique et la morale évangélique ne peuvent réclamer, il est prudemment négligé ou nié ; et si l'éclat est trop grand pour qu'il soit possible d'en détourner l'attention, le récit est entouré de tant de précautions, enveloppé d'explications si habiles, atténué si fort, que les esprits superficiels ne se doutent pas de ce qui se cache sous des interprétations complaisantes et des réflexions qui ressemblent à un plaidoyer.
En revanche, tout ce qui peut servir à la réputation et à la popularité
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des amis, est raconté, répété, transmis dans le monde entier. On exalte par tous les moyens ceux dont on veut faire de grands hommes. Il n'est pas une publication, quelque modeste qu'on la suppose, qui ne reçoive la communication de ce qui peut les placer sur un piédestal. Les fidèles s'empressent de reproduire la nouvelle, de la commenter et de la signaler par tous les moyens à l'admiration de leurs lecteurs. Les journaux d'une opinion opposée y mettent sans doute plus de discrétion, et se permettent des commentaires moins enthousiastes ou des critiques justifiées ; ils montrent le revers de la médaille ; mais ce qu'ils en disent ne sert pas moins les vues de la secte. Ils ne savent que ce que les agences leur envoient, et, en l'absence de renseignements plus précis, à la suite même de polémiques habilement engagées, ils finissent par donner l'appui de leur publicité à ce qu'ils auraient mieux aimé et qu'il eût peut-être mieux valu ne pas dire.
Après avoir élevé ses amis sur le pavois, la presse maçonnique a pour mission de dénigrer ses ennemis. Elle ne recule, pour y rester fidèle, ni devant les insinuations perfides, ni devant les affirmations formelles de faits qu'elle sait absolument faux. Elle a constaté, par expérience, combien, malgré la diffusion de l'instruction telle qu'elle est aujourd'hui officiellement distribuée, l'ignorance est commune pour les choses les plus essentielles. Elle peut donc impunément déverser la calomnie sur les pouvoirs, les institutions, les doctrines et les hommes qui lui déplaisent. Le mensonge est une semence qui tombe toujours sur une terre où elle germe, s'élève et porte des fruits.
Il y a dans tout corps, quelque régulier, désintéressé et saint qu'il soit, des membres qui le déshonorent. On sait avec quel soin, après avoir épuisé tous les moyens qu'inspire la charité pour les relever et les sauver de leurs erreurs ou de leurs fautes, les institutions religieuses retranchent et rejettent ces membres indignes. Ils n'en sont pas moins outragés par leurs adversaires, qui accusent leur complicité et étendent à tous la réprobation qu'un seul a méritée. Ces faits immoraux ou criminels sont racontés, avec une complaisance qui multiplie les détails scandaleux, dans tous les journaux dont ils disposent. Les scandales réels ne leur suffisent pas, et ils n'hésitent pas à en inventer, en prenant les précautions nécessaires pour que la vérité ne puisse pas leur être opposée, et que l'impunité leur soit assurée. Ils les attribuent à des personnages imaginaires, ou leur donnent pour théâtre des localités dont on chercherait vainement le nom dans les communes ou les hameaux de France ; mais
les faits n'en sont pas moins affirmés comme véritables, et le public y croit. Les corps ainsi compromis, et voués à l'exécration des âmes honnêtes, se trouvent désarmés, et la calomnie reste.
Le clergé et les congrégations d'hommes et de femmes ont fait trop souvent preuve, sous ce rapport, d'une charité, d'une longanimité ou d'un dédain qui ont encouragé ces procédés infâmes. Si des poursuites ont été parfois exercées, elles ont contraint la justice, aujourd'hui trop généralement disposée à l'indulgence pour des actes de cette nature, à prononcer des condamnations et à exiger des réparations ; mais ces condamnations n'ont jamais été en rapport avec la gravité du délit ou du crime, et ces réparations sont restées illusoires. Tous ceux qui ont répété la calomnie ne l'ont pas retirée et, pour le plus grand nombre, le fait imputé est acquis, malgré la répression judiciaire.
Deux exemples mettent en lumière cette triste vérité. La presse quotidienne avait plusieurs fois accusé le saint et glorieux Pie IX d'avoir été franc-maçon. Une volumineuse compilation, le dictionnaire de Larousse, avait recueilli cette affirmation, que repoussent à la fois une impossibilité morale et l'absence de toute preuve. Un homme politique qui a eu l'honneur d'entrer dans les conseils du gouvernement et de présider la Chambre, Floquet, n'en a pas moins publiquement affirmé le fait, en s'appuyant sur cette autorité suspecte. Il connaissait certainement les démentis, et ne pouvait avoir aucun doute à cet égard, mais la calomnie, après avoir couru la presse, se trouvait consignée dans une publication importante. C'était assez pour qu'elle fût acceptée par le grand nombre, et il n'hésita pas à s'en faire l'écho. La manifestation ironique ou indignée de la Chambre ne le détermina pas à une rétractation, qui seule pouvait atténuer l'erreur ou faire oublier la légèreté. Il croyait sur la foi de Larousse, et on crut sur sa foi.
Au mois de février 1899, "" jeune enfant disparut, après avoir assisté à une réunion de patronage chez les Frères des Écoles chrétiennes à Lille. Son corps fut trouvé, deux jours après, dans une pièce du rez-dechaussée, voisine de la porte extérieure de l'établissement donnant accès dans une vaste cour. On accusa immédiatement le personnel de la maison, et lorsque le Frère chargé de la classe à laquelle appartenait la victime se trouva en sa présence, ému d'une pitié trop profonde pour n'être pas expansive, et par conséquent imprudente, il attira sur lui, par son trouble et sa douleur, les soupçons du magistrat instructeur. Dès lors il fut coupable. Rien ne fut négligé pour l'obliger à un aveu. A toutes les
questions, à tous les moyens d'intimidation, à des procédés aussi étranges qu'odieux, il opposa la ferme affirmation de son innocence. Rien ne put être relevé contre lui, pas même une apparence; et une longue détention pendant laquelle, malgré d'affreuses souffrances morales, il resta calme et confiant, entouré de l'admiration et du respect des détenus mêmes de toute espèce avec lesquels il se trouva confondu, n'émut pas le cœur des magistrats et n'éclaira pas leur conscience. Ils persistèrent dans leur première opinion, et il fallut que la Chambre des mises en accusation, qui avait déjà relevé des erreurs significatives de procédure, se prononçât sur le fond et, après un examen approfondi, ordonnât la mise en liberté immédiate du Frère Flamidien.
Or, le jour même de la découverte du corps, les journaux du monde entier reçurent des télégrammes identiques, qui leur annonçaient le crime et leur donnaient le nom du criminel. Certains journaux de la région, malgré l'absence absolue de preuves, affirmèrent la culpabilité de l'innocent ; une manifestation, qui n'eut rien de spontané, fut dirigée contre plusieurs établissements religieux de la ville appartenant à des congrégations diverses d'hommes et de femmes, essaya d'en forcer les portes, fit des dégâts importants, et menaça la sécurité des citoyens paisibles : rien, de la part de l'autorité locale, ne s'opposa au débordement de passions surexcitées par les meneurs des sociétés secrètes. Certains journaux, le parquet, la municipalité, la rue, étaient d'accord.
Il semblait qu'une réparation fût due à l'innocent. Il n'en a rien été. Les journaux qui l'avaient désigné comme coupable, qui, pendant de longs mois, avaient déversé les outrages contre lui et sa congrégation, se sont bornés — et combien de ceux qui avaient raconté le crime et nommé le prétendu criminel, s'en sont dispensés ! — à faire connaître sa mise en liberté. Les magistrats instructeurs, dont la Chambre des mises en accusation a condamné la conduite, ont reçu la croix de la Légion d'honneur; les enfants des écoles laïques chantent la Flamidienne, chanson infâme et calomniatrice ; l'assassinat, dont on aurait dû chercher l'auteur en dehors de la maison, est resté impuni, et le Frère, odieusement poursuivi par une haine sectaire qui pourrait bien avoir commandé ce crime inexplicable pour jeter l'odieux sur une congrégation religieuse, n'a eu d'autre réparation que l'estime des honnêtes gens, le témoignage de sa conscience et le mérite d'avoir souffert avec une inébranlable et pieuse résignation.
La campagne dirigée par la presse contre l'Église a été longue et
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universelle. Rien ne lui a échappé. On a essayé de soulever le clergé séculier contre le clergé régulier, le vicaire ou le desservant contre l'évêque, le paroissien contre le curé. Tout a servi de prétexte. Le maigre casuel a été signalé comme assurant des revenus considérables, le moindre incident des obsèques ou des cérémonies religieuses a fait crier à l'intolérance, et l'accusation la plus vague atteignant la moralité du prêtre a trouvé des propagateurs complaisants, affirmant la vérité de ce qu'ils ne savaient pas, ou de ce qu'ils ne croyaient pas. Tout discours prononcé en chaire est étudié, commenté, interprété, de manière à devenir criminel. Si la parole ne prête pas à l'accusation, on s'en prend à l'attitude, au silence même. Ceux qui s'en tiennent aux apparences prennent en pitié ces attaques, ou se demandent comment des esprits sérieux peuvent descendre à de si misérables puérilités. Ceux qui savent que la secte, maîtresse de ces journaux, ne fait rien en vain, ne peuvent méconnaître les conséquences de cette conduite universellement suivie. On ne renverse pas par ces petits moyens, mais on ébranle. On ne fait pas, tout d'un coup, haïr l'Eglise et le clergé qui la sert, mais on insinue le doute, on fait pénétrer le soupçon, on rend accessible à la défiance, et il vient un moment où les esprits égarés trouvent légitime tout ce qui pourra être tenté contre ce que, jusqu'alors, ils avaient aimé et respecté.
Les ennemis de la religion catholique sont légion. Il y en a partout, et partout ils se donnent la main. Unis par la haine, fidèles à une même tactique, ils emploient, dans tous les pays du monde, les mêmes procédés. Les agences internationales portent, par le télégraphe ou par des correspondances régulières, le mot d'ordre qui règle la conduite, et on en voit immédiatement les effets. Ainsi se déclarent ces courants d'opinion qui deviennent rapidement irrésistibles, parce qu'on les croit spontanés. Ils résultent cependant d'une impulsion unique, qui s'est subdivisée de manière à se manifester simultanément sur tous les points. La presse les produit, les signale, les modère, les active, et les fait servir aux desseins de la puissance secrète dont elle est l'instrument.
Cette presse, qui s'adresse aux passions, a une supériorité incontestable sur celle qui n'obéit qu'à la raison, et ne veut défendre en tout que la vérité. La lutte contre elle est difficile, mais elle est nécessaire. Les foules sont à ceux qui leur parlent, et il n'est personne qui n'entende tous les jours des voix qui lui disent ce qu'il faut penser, croire et faire. Si ces voix donnent de mauvais conseils et de coupables inspirations, il faut qu'elles trouvent une infatigable contradiction. Le bien ne doit pas
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être moins actif que le mal. La liberté de la presse ne peut être tempérée que par elle-même, et c'est un devoir pour ceux qui aiment l'Église et leur pays, d'y travailler. A l'époque où l'on avait encore des souvenirs classiques, on la comparait à la lance d'Achille, dont le bois guérissait les blessures que le fer avait faites. Il vaut mieux prévenir le mal qu'employer le remède, quelque efficace qu'on le suppose. Une presse véritablement indépendante, proclamant les droits de Dieu sur les sociétés humaines et défendant, avec les libertés politiques nécessaires, les libertés religieuses qui ne le sont pas moins, a un important ministère à remplir et beaucoup de bien à réaliser, et c'est pour tous un devoir rigoureux de la soutenir et de la propager.
Toutes les tentatives des sectes secrètes contre la liberté, les droits et les intérêts des catholiques, ont été préparées par une campagne de presse. L'Italie était depuis longtemps travaillée par les idées révolutionnaires et par des projets d'insurrection contre le pouvoir temporel du Pape, lorsque se produisit l'affaire Mortara. Un enfant appartenant à une famille juive, originaire de Modène, était, à l'âge de trois ans, en danger de mort, lorsqu'une servante catholique le baptisa. C'était en 1854. Il guérit, et la servante révéla en 1857 ce qui s'était passé. L'enfant fut retiré à sa famille par l'autorité pontificale, amené à Rome et placé dans un couvent, où ses parents purent le voir et communiquer avec lui. La presse s'empara aussitôt de ce fait, le dénatura, y vit un enlèvement criminel, et en fit le thème des accusations les plus violentes et des calomnies les plus odieuses contre le gouvernement du Pape. L'importance qu'on attacha à un fait isolé qu'expliquait un souci légitime pour l'âme de l'enfant, les commentaires dont on l'entoura, l'insistance avec laquelle on y revint pendant de longs mois, et les conséquences contre le pouvoir temporel auxquelles on aboutit, révélèrent une direction occulte, dont le but n'était pas douteux. Un gouvernement, quelque fort qu'il soit, résiste difficilement à des attaques aussi générales, aussi perfides, et aussi persévérantes. En Italie, en France, dans le monde entier, l'opinion était révoltée contre le Pape, et le succès de la révolution prochaine, ainsi habilement préparé, était certain. Les défenseurs de la Papauté furent nombreux, éloquents, infatigables, mais leurs efforts restèrent impuissants devant des préventions entretenues depuis longtemps. D'ailleurs, le mal est toujours accepté plus facilement que le bien, et la passion n'a-t-elle pas été, dans tous les temps, plus écoutée que la raison ?
Le travail de désorganisation politique, religieuse et sociale, qui se poursuit en France, avec un plan arrêté, depuis plus de vingt ans, a été habilement préparé par la presse. Quand la franc-maçonnerie a dirigé ses efforts contre la liberté de l'enseignement, on a vu partout en même temps, à Paris et en province, les établissements libres de tout ordre accusés de former une jeunesse ne comprenant pas ses devoirs envers la patrie et n'étant pas en état de les remplir. Il en a été de même quand les décrets contre les religieux ont suivi le rejet de l'article 7. Le président Grévy fit ce qu'exigeait la presse, et s'appuya sur les motifs qu'elle avait invoqués. La suppression momentanée de l'inamovibilité de la magistrature a été précédée de la même campagne. Les injures et les calomnies contre l'armée se sont étalées, sous tous les prétextes et avec une persistance passionnée, dans tous les organes de cette puissance mystérieuse qui forme et conduit l'opinion, avant que des mesures contraires aux règlements, à la justice et aux traditions, aient atteint à la fois nos institutions militaires, et les officiers de tout rang qui en faisaient l'honneur et la force.
La même tactique a été employée, les mêmes moyens ont été mis en œuvre pour diviser et rendre ennemis les ouvriers et les patrons. Leurs intérêts sont communs, et la prospérité du capital doit assurer celle du travail. L'industrie a pris de nos jours d'immenses développements, et des fortunes considérables se sont élevées avec une rapidité auparavant inconnue. Tous les patrons ont- ils compris les devoirs de justice et de chanté que leur imposaient à la fois leur situation et les avantages qu'elle leur procurait ? Il serait imprudent de l'affirmer. Pour quelques-uns, pour un trop grand nombre, l'égoisme et la cupidité ont fait taire tout autre sentiment, et ils n'ont vu dans leurs ouvriers que des instruments dont ils avaient le droit de se servir en leur accordant ce qu'ils ne pouvaient leur refuser. Mais combien d'autres, inspirés par des sentiments plus généreux et plus chrétiens, ont compris que leur titre même de patrons les oblisfeait à rendre meilleure la situation de leurs ouvriers, à mesure que leurs propres bénéfices s'élevaient ! La vie est devenue plus chère, les besoins ont augmenté, il était donc juste d'ajouter aux anciens salaires, et de compléter par la charité ce que ne commandait pas la justice.
Des plaintes se sont fait entendre dans les grandes agglomérations, plaintes timides d'abord, puis fermes, et enfin menaçantes ; des revendications ont été formulées, quelquefois légitimes, souvent exagérées.
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Isolé, l'homme est accessible à la raison et à la vérité ; réuni à d'autres, il est exposé aux suggestions les plus mauvaises et aux inspirations les plus violentes. Dans les grands chantiers, dans les usines, dans les mines, les ouvriers forment une véritable armée. Le nombre fait leur force. Ils le sentent, et s'il leur vient du dehors des excitations, il est rare qu'ils y puissent résister, alors surtout qu'elles parlent à leurs intérêts, et qu'elles s'adressent à l'envie que provoque naturellement la vue d'une situation meilleure.
La loi du 25 mai 1864 sur les coalitions avait assuré, ce qui était juste, la libre discussion du salaire entre le patron et l'ouvrier. Celle de 1868 avait accordé une autorité égale à leurs affirmations, dans les procès qui pouvaient s'élever entre eux pour leurs intérêts. Les grèves se multiplièrent alors, et si plusieurs aboutirent à la misère pour ceux qui les avaient provoquées ou partagées, d'autres eurent d'heureux résultats, parce que la presse n'avait pas alors la liberté que la loi lui a donnée depuis. Les bons patrons n'eurent pas en souffrir. Ceux qui avaient pour leurs ouvriers moins de bienveillance durent se soumettre, et on put croire que la paix finirait par s'établir entre le capital et le travail.
Les conditions changèrent après le 4 septembre. Les passions politiques étaient ardentes. Les ouvriers qui formaient le nombre, et dont il importait de s'assurer le concours, puisque leur action était considérable dans les élections, furent, dès lors, l'objet de constantes sollicitations. On essaya de les conquérir par la presse, et par les réunions que l'on forma dès qu'il y eut, dans une ville ou dans une usine, quelque sujet de mécontentement et un commencement d'agitation. L'histoire des grèves est instructive quand on les étudie dans leurs causes, leurs phases et leur issue. Le motif est quelquefois sérieux et le grief réel. Souvent il n y a qu'un prétexte, mais grâce à la presse, qui tous les jours attaque le capital, le patron, le contre-maître, grossit les faits, entretient l'irritation, fait appel aux pires sentiments, souffle la discorde et repousse tout ce qui pourrait amener la conciliation, la grève se prolonge, la misère s'accroît ; et si, après de longs jours de chômage, quelques avantages pécuniaires sont obtenus et des revendications satisfaites, des années suffisent à peine pour faire oublier les souffrances et réparer la brèche faite au modeste budget ouvrier.
Il faut joindre à cette influence détestable d'une presse qui ne veut n^ le bien de l'ouvrier, ni la paix du pays, celle des réunions publiques, dans lesquelles des agitateurs venus du dehors, et complètement étrangers à la
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profession.dont ils prétendent être les protecteurs, poussent à la résistance, vouent à l'animadversion de leurs camarades ceux qui voudraient travailler, et promettent la victoire. Ils annoncent ou portent des subsides, fournis le plus souvent par nos âpres voisins d'au-delà de la Manche ou du Rhin, qui profitent de tout ce que perd le travail national. Ainsi, l'avenir de nos maisons de production se trouve compromis par ceux-là mêmes qui prétendent défendre le pain de l'ouvrier.
La presse, qui pousse à la grève ou l'entretient, essaie de corrompre ou d'éteindre la vieille foi religieuse, qui conseille et établit la paix entre les hommes en ne tlattant personne, et en rappelant à chacun les devoirs auxquels il est tenu. Aussi voyons-nous, à chaque instant et à tout propos, reparaître les calomnies tant de fois répétées, et des accusations que rien ne justifie. Les derniers jours du siècle ont été, sous ce rapport, témoins d'un débordement d'injures et d'une recrudescence d'excitations haineuses contre l'Église et ses ministres. Elles se sont accentuées à l'occasion du dépôt d'un projet de loi sur les associations, dont la discussion occupera les premiers jours du XX<= siècle.
Le droit d'association est un droit naturel. Un gouvernement digne de ce nom a le devoir de le respecter et de le favoriser, car il est une des conditions de la paix sociale, et la garantie des intérêts des particuliers. Il y a, sans doute, des précautions à prendre, pour que l'association ne soit pas formée dans le but de troubler l'ordre public, ou de créer un danger politique ; mais il faut que la loi soit égale pour tous, et ne porte aucune atteinte à ce qui est loyal, honnête, utile et moral.
Les sectaires ont une autre idée du droit d'association, et pour eux, comme pour les rédacteurs du projet, la loi préparée est une arme de guerre contre l'Église et les institutions qu'elle inspire de son esprit, et qui sont nécessaires à son existence. Pour préparer l'opinion, la fausser et la dominer, la presse a entrepris et poursuivi, avec toute l'ardeur d'une haine aveugle, une campagne de calomnies. Les congrégations religieuses qui possèdent ce qu'exigent leurs œuvres et l'entretien de leurs membres, ont été représentées comme propriétaires d'immeubles dont la valeur s'élève à plusieurs milliards. Pour justifier les lois fiscales d'accroissement et d'abonnement, lois iniques et vexatoires, la presse avait déjà signalé à l'envie des uns, à l'âpreté des autres, ces prétendues richesses. Que des citoyens isolés ou réunis aient des propriétés, c'est leur droit, et, dans une nation civilisée, personne ne peut honnêtement
le leur contester. Les lois scolaires et les impôts extraordinaires ne suffisant pas pour détruire ces congrégations, on a eu recours à un moyen que l'on a cru plus sûr et plus rapide. La presse a demandé leur spoliation au profit d'une caisse de retraite pour les ouvriers. Elle a espéré d'abord que la destination couvrirait l'iniquité du vol ; puis, elle a invoqué, pour justifier cette mesure criminelle, le tort que faisait à la société la possession de ces biens qui ne changeant pas de mains, nuisent au mouvement des affaires et diminuent les ressources du trésor ; la nécessité de défendre l'Etat laïque contre les empiétements du pouvoir religieux, l'inutilité de ces associations qui ne produisent rien, le danger qu'elles font courir à la République par l'esprit qui les dirige et l'enseignement qu'elles donnent. Leur constitution, leur but, leurs moyens, ont été également dénaturés ; et, avec un cynisme révoltant, les organes collectivistes, socialistes, radicaux et ministériels ont, à Paris et en province, produit tous les jours les mêmes arguments, prodigué les mêmes injures, répété les mêmes calomnies, et proclamé nécessaire la même proscription spoliatrice. Il a été facile de voir que, pour eux, ce n'est pas aux congrégations seules qu'ils en veulent, c'est à l'Église catholique. Quelques-uns l'ont nié avec indignation, d'autres ont laissé entendre que cela pourrait bien être, d'autres enfin l'ont dit expressément, et on peut être certain d'avance que, dans la discussion à la tribune, les raisons exposées par les orateurs ne différeront pas. Ce que la presse a dit, ils le répéteront, peut-être avec moins de cynisme dans la forme, mais, au fond, avec un égal mépris de la justice et de la vérité.
En employant contre les croyances religieuses, et les hommes qui les pratiquent, des moyens aussi peu honorables, en demandant la proscription ou la spoliation de l'Église et des congrégations, les politiciens de la presse et des assemblées délibérantes se déclarent pourtant les partisans de la liberté et les défenseurs de l'égalité, deux vertus républicaines. Plus ils les outragent dans leurs actes, plus ils les glorifient dans leurs paroles. Toutes les époques profondément troublées nous offrent le même spectacle. Dans la bouche des agitateurs et des ambitieux, les mots perdent leur signification, les notions les plus claires sont obscurcies, les distinctions les plus nécessaires supprimées, le bien et le mal, le vrai et le faux se confondent, et ceux-là deviennent les maîtres, qui parlent avec le plus d'hypocrisie et osent avec le plus d'audace. La foule les suit aveuglément, sans se douter des mensonges par lesquels on fait taire ses sentiments les plus chers, ni de l'œuvre détestable dont on la rend
complice. La scélératesse de quelques-uns est ainsi aidée par la complicité inconsciente du grand nombre.
C'est ce qu'on a vu en i8So, à l'occasion des décrets du 29 mars ; -c'est ce que nous voyons à la veille des débats sur la loi des associations.
Un document d'une haute valeur par l'autorité de celui qui l'a écrit, comme par les arguments qu'il contient et la sollicitude touchante qui l'a inspiré, est venu donner à l'opinion publique une autre direction. C'est la lettre adressée, le 23 décembre 1900, au Cardinal-archevêque de Paris par le grand Pape Léon XIII. Les catholiques l'ont accueillie avec une joie respectueuse, sans espérer qu'elle éclaire ceux qui se refusent obstinément à voir la lumière. Elle restera comme la voix d'un père qui conseille, d'un docteur qui défend la vérité, et d'un souverain vigilant qui voudrait épargner à un pays à qui il a donné de si nombreux témoignages de son affection, les catastrophes que rendent inévitables des préjugés obstinés, des passions aveugles et d'iniques projets de spoliation.