III. — LES POUVOIRS PUBLICS
DEPUIS iSyojusqu'àla fin du siècle, des manifestations anti-religieuses se sont produites dans les municipalités, au Parlement et dans le -gouvernement, d'abord peu nombreuses et peu menaçantes, bientôt plus générales et plus passionnées. A chaque élection pour la commune, le département, la Chambre et le Sénat, le nombre des opportunistes, des radicaux et des socialistes a augmenté, particulièrement depuis 1879, et la passion sectaire est devenue plus audacieuse à mesure qu'elle sentait la résistance s'affaiblir.
La loi de 18S4 sur les conseils municipaux a étendu leurs attributions, •et donné aux tyranneaux de village, comme aux politiciens des grandes villes, le moyen d'exercer leurs rancunes et de satisfaire leurs haines. Les maires se sont arrogé le droit de pavoiser, quand il leur a plu, les églises, et de faire sonner à l'occasion de certaines fêtes les cloches qui, jusqu'alors, avaient pour les chrétiens une destination pieuse.
Les instituteurs, soustraits à l'action bienveillante du curé, dont ils étaient, pour le bien religieux et moral de leurs élèves, des auxiliaires utiles, en ont été séparés, et sont bientôt devenus ses ennemis et trop souvent ses dénonciateurs. Les services qu'ils rendaient à l'église leur ont été interdits, et l'intérêt de leur avancement les a rendus, dans un très grand nombre de communes, hostiles à la religion et au clergé. L'enseignement ayant été déclaré neutre, c'est-à-dire sans Dieu, les prêtres ont dû, pour conserver la foi de leurs paroissiens, ouvrir ou favoriser des écoles libres. Il en est résulté des antagonismes violents ; on leur a opposé toute sorte d'obstacles, on ne leur a épargné aucune vexation, et des divisions profondes ont succédé à l'entente, à la paix et à l'union. Pour favoriser les écoles officielles, on a exercé sur les familles une pression souvent menaçante, et les fonctionnaires les plus humbles, les plus intéressants et les plus respectables, ont été réduits à la cruelle nécessité de renoncer à leur pain ou à leur liberté de pères de famille. Les libéralités faites par les communes ou les bureaux de bienfaisance aux familles indigentes ont été partialement distribuées, et quiconque ne se résignait pas à l'école officielle se voyait, dans un très grand nombre de localités, privé des secours que recevaient abondamment ceux dont les opinions s'accordaient avec celles des maîtres du jour, ou dont la conscience se prêtait à une capitulation dont l'âme des enfants était la victime.
Les cérémonies du culte, dont le Concordat garantit la liberté, ont eu le privilège d'irriter, de tout temps, ceux qui se disent libres-penseurs, et qui s'octroient audacieusement la liberté qu'ils refusent à d'autres. Maîtres dans les communes, ils ont prétendu enfermer le prêtre dans son église, méconnaître ses droits comme citoyen, et exercer sur ses paroles et ses actes une constante et peu loyale inquisition. Les grandes manifestations extérieures du culte, les processions faites pour attirer les bénédictions de Dieu sur les fruits de la terre, rappeler le vœu de Louis XIII, ou honorer la présence réelle de Notre-Seigneur dans le Saint-Sacrement, ont été interdites, sous prétexte qu'elles blessaient les convictions des libres-penseurs et qu'elles pourraient être une occasion de troubles. Le port du Saint Viatique en habits sacerdotaux, et avec une escorte de fidèles, est devenu une contravention. Des robes blanches paraissant dans la rue après avoir figuré dans un exercice religieux à l'église, ont été déclarées séditieuses, et il s'est trouvé un certain nombre de maires qui n'ont pas compris qu'ils joignaient le ridicule à l'odieux
en ordonnant des poursuites contre l'apparition, sur le territoire de leur commune, du costume ecclésiastique. Le Français d'autrefois avait une réputation universelle d'esprit, de bon sens et d'urbanité. II n'était pas alors sectaire.
La délation, qui se cachait comme une chose honteuse, s'étale aujourd'hui avec une impudence qui la rend redoutable. Malheur au fonctionnaire qui ose accomplir ses devoirs religieux! Sa carrière est arrêtée, si elle n'est pas brisée. Il y a dans toutes les communes des suspects, et depuis le curé, dont tous les mouvements sont épiés, jusqu'au dernier de ces malheureux inscrits sur les listes du bureau de bienfaisance, il n'est pas un seul citoyen qui ne risque, à la suite d'une dénonciation, d'être l'objet de quelque tracasserie ou de quelque persécution. C'est ainsi qu'après la liberté et l'égalité de la devise républicaine, est mise en pratique la fraternité.
Les Conseils généraux n'ont pas un rôle politique, et après l'administration des finances du département, leur pouvoir se borne à émettre des vœux. La complicité des préfets a permis cependant que des propositions ayant un caractère politique fussent faites par des esprits intempérants, ou avides d'une certaine popularité. Il est vrai que ces propositions étaient, pour la plupart, des actes d'hostilité contre l'Eglise, et dès lors elles cessaient, aux yeux des dépositaires du pouvoir, d'être illégales. Elles avaient droit, non seulement à leur tolérance, mais encore à leur sympathie.
A la Chambre, les projets anti-religieux commencèrent à trouver de l'appui après la séparation, à la fin de 1875, de l'Assemblée nationale. En novembre 1876 le budget des cultes fut attaqué, et il se trouva des députés pour en demander la suppression. Ils oubliaient ou ne voulaient pas savoir l'origine de ce budget. Lorsque les biens du clergé furent, le 2 novembre 1789, mis à la disposition de la nation, afin de parer aux nécessités présentes, il fut stipulé qu'il serait pourvu par l'État, d'une manière convenable, aux besoins du culte, du clergé, des hôpitaux et des pauvres. Le budget des cultes est donc une dette. Le diminuer, et à plus forte raison le supprimer, ce serait commettre un vol.
Quelle assemblée l'oserait et quel État y consentirait? On a vu pourtant, et on verra longtemps encore, la proposition de le supprimer précéder la discussion des différents chapitres. Elle donne lieu à un vote, mais la discussion est, en général, peu animée, la Chambre acceptant en majorité, pour des motifs également puissants, quoique divers, la néces-
site des allocations inscrites. Mais la haine anti-religieuse a besoin de quelques satisfactions, et elle les trouve dans la diminution de certains crédits.
Ainsi les traitements des chanoines formant le conseil de l'évêque ont été supprimés à mesure des extinctions. Les bourses dans les séminaires pour la formation du clergé ont été refusées, pendant que l'on maintenait celles des séminaires protestants et que l'ont augmentait celles des facultés. Les secours aux prêtres vieux et infirmes ont été réduits, et les allocations pour construction ou entretien d'églises et pour les grands travaux de restauration des monuments historiques religieux, qui sont des chefs-d'œuvre de l'art, ne suffisent plus à des besoins urgents. La majorité reconnaît la nécessité de faire des économies, mais elle se borne à les faire subir au budget des cultes.
C'est sur la question de l'enseignement que les sectaires ont porté les plus grands efforts, et c'est Jules Ferry qui s'est fait l'initiateur ou l'exécuteur de leurs projets. Il attaqua d'abord l'enseignement supérieur, en enlevant aux universités libres leur titre, en supprimant la participation de leurs professeurs à la collation des grades, et en composant le Conseil supérieur de l'instruction publique de manière à diminuer son indépendance.
Il profita de la réaction provoquée par l'acte du i6 mai, hardiment engagé, mais mollement ou maladroitement soutenu, pour exciter les passions anti-religieuses. Il crut aboutir à la suppression de la disposition la plus importante de la loi de 1850, en faisant voter par la Chambre l'article 7, qui excluait de l'enseignement les membres des congrégations religieuses.
La joie fut grande dans les loges après cette victoire, qu'elles crurent définitive, mais le Sénat refusa de s'associer à cette œuvre de proscription, et la Chambre répondit à ce vote par un ordre du jour qui appelait contre les congrégations les sévérités du pouvoir. Le Président de la République s'empressa de se conformer à cette injonction et, le 29 mars, \& Journal O/^ct'e/ publia, les décrets ordonnant, « en vertu des lois existantes, » aux congrégations non autorisées de se disperser, et aux autres de régulariser leur situation dans un délai de six mois. Une d'entre elles eut l'honneur d'être frappée à part et après un court intervalle. Le jour même où le délai expirait, le 29 juin, jour de la fête des Apôtres Pierre et Paul, la police se transporta dans les résidences. Les portes ne s'ouvrirent pas, malgré un grand déploiement de forces et des sommations
Canet. '^
réitérées. Les Jésuites avaient le droit de croire que le domicile du citoyen est inviolable, et ils restèrent chez eux pendant que leurs serrures étaient crochetées et leurs portes forcées. Leurs protestations et celles des amis, en grand nombre, qui remplissaient leurs cellules, n'empêchèrent pas l'iniquité de s'accomplir. Les scellés furent mis sur leurs chapelles, et pendant qu'on les jetait à la rue, on laissait dans leur demeure violée un gardien, en qui l'on affectait de voir plutôt le représentant de l'autorité, qui venait d'accomplir un brigandage, que celui des propriétaires ou des locataires, dont on foulait les droits aux pieds.
Les Jésuites, mis ainsi hors la loi, recoururent aux tribunaux, gardiens des intérêts de tous. Si des magistrats indépendants accueillirent leur plainte, d'autres, plus désireux de servir le ministère et les passions auxquelles il obéissait que la justice, les repoussèrent. Le conflit élevé porta l'affaire devant le Conseil d'Etat. Le résultat n'était pas douteux, et le Conseil, oubliant qu'il était un tribunal, rendit le service demandé.
Les autres congrégations avaient un délai de six mois pour solliciter leur autorisation. Aucune ne répondit, et ne pouvait répondre. La loi ne reconnaît pas les vœux, qui sont du domaine exclusif de la conscience. La vie en commun d'un certain nombre de personnes liées entre elles par des engagements que rien d'extérieur ne peut ni sanctionner, ni rompre, échappe à toute action légale. Le citoyen peut vivre où il veut, comme il veut, avec qui il veut, pourvu qu'il ne porte aucune atteinte à autrui, et qu'il ne trouble pas l'ordre public. Comment irait-il soumettre à l'autorité civile des règles qui ne la regardent pas, et lui demander de le protéger, ou de le surveiller, lorsque, non content de suivre les préceptes de l'Evangile, il s'est attaché à observer ses conseils, sous une forme déterminée, avec un costume particulier,et dans un but de dévouement, d'apostolat ou de pénitence ?
Le silence des congrégations fut le signal de leur condamnation. Au mois de novembre, les Ordres qui, comme les Jésuites, forment l'avantgarde de l'armée sacerdotale, furent sommés de sortir de leurs couvents, et sur le refus qu'ils opposèrent, afin de conserver tous leurs droits, ils virent les portes forcées, les cellules envahies, les scellés apposés. Chassés de chez eux, sans qu'on osât formuler une accusation, ils trouvèrent chez des catholiques généreux l'asile que le gouvernement leur enlevait.
Pour eux aussi, la justice fut sourde; mais ils eurent, en compensation, l'opinion des jurisconsultes, la démission significative d'un certain nombre de magistrats, — le 27 juillet il y en avait cent quatre-vingt-dix-sept,
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et ce nombre s'accrut, — en même temps que la sympathie de ceux qui aiment la justice, admirent le dévouement et croient à la vertu.
Un célèbre avocat, E. Rousse, examina, discuta et jugea les décrets dans une consultation qui est une œuvre de haute raison et de rigoureuse logique. Un grand nombre de barreaux et de jurisconsultes isolés y adhérèrent, montrant ainsi que, si le gouvernement avait la force, le droit était contre lui, et que l'opinion indépendante des hommes compétents le condamnait.
On vit en peu de jours l'aumônerie militaire supprimée, les évêques et les magistrats exclus des conseils académiques, les diocèses perdant l'existence légale, les dons et legs faits aux fabriques, autorisés par décision du Conseil d'Etat dans le cas seulement où ils seraient destinés à l'entretien du culte.
L'épiscopat protesta énergiquement contre ces atteintes portées à la liberté des cultes et aux droits de l'Eglise. La question fut portée devant la Chambre, et on entendit un magistrat faire, pour défendre les décrets et la guerre à l'Église, l'apologie de Danton et des lois de 1792. Il s'appelait Cazot.
L'abrogation de la loi de 18 16 sur l'observation du dimanche fut votée par le Sénat, qui obéit à une meilleure inspiration, et fit preuve d'équité, lorsqu'il condamna la prétention du Conseil d'État d'exclure du nombre des candidats à l'auditorat, les jeunes gens dont le diplôme, en droit ou en lettres, avait été décerné par le jury mixte. Le Conseil d'Etat allait trop vite, mais la pensée avait été accueillie avec joie dans les loges, d'où elle était sortie. Elles la propagèrent par tous les moyens dont elles disposent, et, depuis, la presse et les plus impatients des membres des gauches n'ont cessé de demander que tous les emplois officiels fussent réseï vés aux jeunes gens sortis des établissements officiels, à l'exclusion de ceux, quelle que fût leur supériorité, qui devaient leur éducation à des maisons religieuses. C'est ce que l'on appelle l'égalité républicaine.
Si le gouvernement et les Chambres avaient uniquement obéi à des motifs politiques dans leur guerre contre l'Église, ils auraient été éclairés par une déclaration collective des congrégations,affirmant qu'elles étaient restées et qu'elles resteraient étrangères à tout ce qui n'était pas de leur domaine, par les explications d'un grand nombre d'évêques, et par la lettre adressée, le 22 octobre i88r, au cardinal Guibert par le pape Léon XIII, Mais la passion ne voit et n'entend que ce qui la flatte.
Le 14 août 1881, le Conseil d'État décida que les libéralités faites.
dans un but charitable, à des établissements ecclésiastiques, ne seraient plus reconnues, et que les clauses testamentaires confiant la distribution d'aumônes à des membres du culte seraient réputées nulles, comme contraires aux bonnes mœurs et aux lois.
Le 14 septembre, une circulaire de Ferry soumettait à la visite des inspecteurs de l'instruction publique les pensionnats tenus par des religieuses, même cloîtrées, sous peine de fermeture.
Le i^^' décembre, Paul Bert enjoint aux préfets de veiller à ce qu'aucun membre du clergé ne puisse quitter sa résidence sans autorisation, sous peine de privation de traitement.
Le 6, une décision du ministre de la marine enlève les pupilles à la direction du clergé. La marine, gardienne de l'honneur comme l'armée, était déjà suspecte.
Quelques jours après, un député déposait une proposition interdisant la continuation des travaux de la basilique de Montmartre, dédiée au Sacré-Cœur.
Les ministres ne négligeaient aucune occasion d'intervenir dans les affaires du culte. Pendant qu'ils soumettaient les religieuses à une inquisition qui violait leurs règles, et qu'ils prétendaient surveiller tous les actes du prêtre, ils exigeaient de lui des prières, à l'efficacité desquelles ils ne croyaient pas. Ainsi, une circulaire de Paul Bert, en date du 23 décembre 1881, enjoignait au clergé paroissial de faire chanter le Domine, salvam fac rcmptiblicam à tous les offices. Les rois étaient moins exigeants ; ils se contentaient du psaume, ou du verset chanté à la messe.
Le 22 janvier 1882, un décret organise les lycées de filles, et le 24, une circulaire de Paul Bert ordonne que l'instruction religieuse ne soit donnée, dans les lycées et les collèges, qu'aux élèves dont les parents l'auront demandé.
Jules Simon avait proposé au Sénat d'obliger les instituteurs à enseigner aux élèves leurs devoirs envers Dieu et la patrie. Sa proposition fut rejetée le 1 1 mars, et le 14, le Sénat votait l'enseignement obligatoire.
Ces mesures et ces dispositions inquiétaient l'épiscopat, qui ne pouvait se faire illusion sur le but poursuivi. Le 3 juin, les cardinaux de Bonnechose et Guibert adressèrent au Sénat un mémore dans lequel ils rappelaient toutes les atteintes portées à la liberté du culte, et exprimaient leurs craintes pour l'avenir. Presque tous les archevêques et évêques donnèrent leur adhésion à cet acte inspiré par le souci légitime des intérêts religieux du pays. Ni les raisons invoquées, ni l'autorité des vénéra-
LA PERSÉCUTION RKlllGIKUSK.
bles signataires n'eurent accès auprès du Sénat, qui montrait peut-être moins de passion anti-religieuse que la Chambre, mais qui finissait par accepter les lois qu'elle votait contre l'Église.
Le 6 septembre 1885, le cardinal Lavigerie, rappelant aux fidèles qu'ils
sont citoyens, leur traçait, dans une lettre pastorale inspirée par le zèle apostolique et un ardent amour de son pays, les devoirs que la situation leur imposait, et leur signalait la faute qu'ils commettaient en n'usant pas, ou en usant mal du bulletin de vote.
Il est nécessaire que la conscience soit éclairée à ce sujet, et on ne
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saurait trop répéter à l'électeur que sa responsabilité est engagée dans le vote qu'il émet.
Une circulaire de Goblet, en date du 28 septembre, enjoint aux évêques de ne promulguer les constitutions apostoliques et les décrets de la Congrégation des Rites, que lorsqu'ils ont été revus et enregistrés par le Conseil d'État. Ainsi l'Épiscopat ne pourrait communiquer officiellement aux fidèles des documents ou des actes que la presse aurait publiés, discutés, combattus, ou respectueusement acceptés. Le ministre de la République retardait de quelques siècles. Mais il témoignait sa malveillance pour l'enseignement religieux, en chargeant les préfets de surveiller les séminaires. Ces établissements, qui préparent aux fonctions ecclésiastiques, ont des surveillants autorisés, qui sont les évêques. En quoi les préfets, qui, par leurs fonctions, doivent avoir d'autres préoccupations, pourraient-ils être juges de l'enseignement ou de la discipline des maisons où l'on forme les clercs ?
Le 4 janvier 1886, une circulaire de Goblet supprime le traitement des vicaires dans les communes de plus de cinq mille âmes, et du troisième vicaire dans toutes les paroisses. On ne pouvait douter de la nécessité de ce personnel pour le service religieux, mais cette mesure avait l'avantage d'imposer une charge nouvelle aux fidèles ou aux fabriques.
Les ministres ont cru pouvoir triompher du clergé français en diminuant ses ressources, et en supprimant, en certains cas, le modeste traitement que leur fait le budget des cultes. Toutes les fois qu'un acte indépendant se produit, par une mesure prise, une parole prononcée ou un conseil donné, la caisse est fermée pour le ministre du culte qui a mis le devoir au-dessus de l'intérêt. Le gouvernement prétend exercer un droit ; il commet une injustice, car toutes les dépenses faites pour le culte ne sont que le paiement incomplet d'une dette contractée en 1789, et reconnue par tous les régimes qui se sont succédé depuis.
Le 6 janvier 1886, un nouveau ministère était formé sous la présidence de Freycinet. La déclaration ministérielle renfermait, à l'égard du clergé, des accusations qui ne reposaient sur aucune preuve, mais qui se renouvellent constamment dans la presse et au Parlement, afin d'égarer l'opinion publique, et de donner satisfaction à des inimitiés exigeantes. Les cardinaux Guibert, Caverot et Desprez protestèrent avec énergie, mais sans succès.
La suppression des Sœurs dans les hôpitaux, pour le service des malades, se généralise. L'exemple donné à Paris par le conseil municipal est
suivi dans la province. Presque partout, le corps médical proteste contre ces mesures. Témoin du dévouement des religieuses, il ne peut croire que des infirmières, qui ne sont pas animées par l'esprit de sacrifice que donne la consécration à Dieu, soient en état d'affronter, quelle que soit leur bonne volonté, la fatigue et les dangers qu'impose le service des malades. Mais sa voix reste sans écho.
Le 20 mars, le Sénat exclut des écoles publiques, de tous les degrés, le personnel ecclésiastique ou congréganiste.
Le 30, le cardinal-archevêque de Paris proteste contre les mesures iniques et vexatoires prises, depuis cinq ans, pour entraver la liberté du culte^ contrairement aux prescriptions du Concordat.
Le 9 avril, le sous-préfet de la Tour-du-Pin, dans l'Isère, envahissait à main armée, à Châteauvillain, une usine, afin de fermer une chapelle destinée au personnel. Il rencontra une résistance légitime. Une jeune fille tomba victime de son zèle pour la défense des droits de sa conscience, et plusieurs personnes furent blessées. Il est rare que les actes dirigés contre les croyances n'aboutissent pas à du sang versé, mais les sectaires supportent, d'un cœur léger, cette responsabilité.
Le pape Léon XIII donna, le 4 juillet, un témoignage précieux de son estime particulière pour un Ordre qui a le privilège, depuis trois siècles, de provoquer la haine des ennemis de l'Église. Il renouvela et confirma tous les privilèges, exemptions et immunités accordés à la Compagnie de Jésus, « source et soutien de la saine et solide doctrine, féconde nourrice d'hommes éminents par la sainteté et la science, qui, malgré de violentes persécutions endurées pour la justice, ne cesse jamais de travailler dans la vigne du Seigneur avec une ardeur joyeuse et un courage invincible. »
A ce même moment, l'administration faisait procéder à une enquête sur les biens des congrégations, leur nature, leur valeur, leur contenance, le mode de location, le nombre et le nom des Religieux, et, le 12 juillet 1889, la Chambre adoptait une proposition tendant à la suppression des congrégations religieuses, et à la confiscation de tout ce qu'elles possédaient.
Pendant que ces mesures et ces menaces se multipliaient contre les croyances, les personnes et les institutions des catholiques, les œuvres de piété, de zèle, de protection et de propagande se continuaient en France et dans tous les pays du monde où s'exerce son apostolat. Les hommes politiques ne paraissent pas s'en douter, ni soupçonner tout ce
que notre pays en retire d'influence et d'autorité. Le cardinal Lavigerie, chargé par le pape Léon XIII de poursuivre l'abolition de l'esclavage, prêche une véritable croisade. Il parle à Londres, à Bruxelles, dans plusieurs villes de France, en Espagne, en Italie. Il signale à Bismark le lieu où se centralise le commerce des esclaves ; c'est Ujiji, dans les possessions allemandes de l'Afrique. Le 13 décembre, un comité anti-esclavagiste s'organise en France, sous la présidence de Keller. Le gouver-