LA BASILIQUE DE MONTMARTRE
diate et définitive, tout membre du clergé qui se serait compromis par des manœuvres et des prédications politiques. Les délateurs se trouvaient avertis, et ils pouvaient se livrer à cette œuvre ténébreuse, qui répugne à la loyauté française, mais que toutes les démocraties encouragent. Un certain nombre d'évéques firent entendre de vives et éloquentes protestations, signalant les conséquences inévitables de cet appel à toutes les rancunes et à toutes les basses passions.
A l'approche des élections, plusieurs évéques crurent devoir, sans
descendre à des questions de personnes, tracer à leurs diocésains la conduite qu'ils avaient à suivre pour ne pas engager leur conscience. Le gouvernement s'en plaignit au Pape, qui déclara que les évêques n'avaient fait qu'un usage légitime de leur autorité.
Le comte de Mun avait jeté les bases de la constitution d'un parti catholique, dont le programme ne différait pas de celui du centre allemand. Il dut y renoncer, soit parce que sa pensée ne fut pas comprise, soit parce que les hommes appartenant aux anciens partis, et qui ne pouvaient abandonner leurs convictions, refusèrent de se vouer exclusivement à la défense religieuse.
La circulaire Thévenet portait ses fruits, et, au mois de janvier, trois cents prêtres dénoncés, pour des faits démesurément grossis ou inventés, étaient privés de traitement. La charité catholique répara, pour la plupart, l'injustice gouvernementale, mais elle ne découragea pas la délation occulte, ni la campagne effrontée et impunie de la presse sectaire, qui n'a pas cessé de déverser la calomnie sur les prêtres et les religieux.
Les interpellations à la Chambre et au Sénat sur ces abus de pouvoir donnaient lieu à des débats violents, et rétablissaient la vérité audacieusement altérée par les ministres, mais n'obtenaient ni une réparation pour les victimes, ni l'abandon d'accusations calomnieuses, ni l'application de mesures plus justes.
Le 2/ août 1890, le Conseil d'État refusa d'accorder la délivrance, à l'archevêque de Paris, d'un legs de dix mille francs destiné à la basilique de Montmartre. L'érection de ce monument de la France « dévouée et pénitente » avait été pourtant autorisée par une loi. Les légistes, qui obéissaient à la pression gouvernementale, avaient eu de la peine à prouver que la destination de cette libéralité était illégale, ou condamnée par la morale. Ils n'en consacrèrent pas moins une iniquité.
La loi scolaire de 1886 ordonnait la laïcisation des écoles de villes, où une vacance se produisait dans les départements pourvus, depuis quatre ans, d'une école normale. Depuis cette époque, les laïcisations se sont multipliées sous les prétextes les plus futiles, et pour les motifs les moins avouables. On n'a tenu compte ni des vœux des populations, ni de l'opposition des municipalités, ni de la volonté formelle des donateurs des locaux scolaires. Il en est résulté de flagrantes injustices et de nombreux procès. Les tribunaux ont trop souvent écouté le ministère public, soutenant les prétentions gouvernementales, et lorsqu'ils ont reconnu le droit de ceux qui réclamaient l'exécution des clauses de la donation, ils
LA PKRSÉCUTION RELIGIKUSE. 443
ont été signalés comme des adversaires de la République. Il y a des époques où il faut du courage pour être juste.
Le 27 janvier 1891, le ministre des cultes fit connaître à la Chambre qu'il avait interdit aux prêtres d'appeler à Rome, conformément aux prescriptions du droit canonique, dans leurs différends avec leurs évêques. Ce droit, consacré par une longue pratique, et qui prouve que l'Église n'a jamais voulu laisser sans recours les inférieurs dans leurs difficultés avec les supérieurs, paraissait au pouvoir civil un empiétement qu'il ne devait pas tolérer. Peu soucieux des intérêts du clergé français, il aimait mieux le laisser sans défense, que lui permettre de s'adresser à des congrégations dont la composition et l'éloignement offraient toutes les garanties désirables.
Le 2 mars 1891, le cardinal Richard répondait à des catholiques qui l'avaient consulté sur le devoir social : « Apportons un loyal concours aux affaires publiques, mais demandons que les sectes anti-chrétiennes n'aient pas la prétention d'identifier avec elles le gouvernement républicain, et de faire, d'un ensemble de lois anti-religieuses, la constitution essentielle de la République. »
Presque tous les évêques, en s'appropriant ce sage conseil, signalèrent le péril, protestèrent contre la domination, dans les conseils publics, de la franc-maçonnerie, et déclarèrent qu'il s'agissait, non de rechercher quelle était la meilleure forme de gouvernement, mais de savoir si la France demeurerait chrétienne ou cesserait de l'être.
C'est sur ces principes que s'était constituée, à Lille, l'Union de la France chrétienne, dont le programme, publié le 9 avril 1891, avait pour but de réunir dans une communauté de vues et d'action les catholiques étrangers à toute préférence sur la forme politique du gouvernement, et dévoués à la défense religieuse.
Le 20 avril, Jules Ferry dit, dans un discours à Vie de Bigorre, qu'il n'abandonnera pas l'œuvre qui est la seule raison d'être des républicains dans l'histoire et devant la patrie. « Cette œuvre, c'est la laïcisation des écoles, par laquelle la République a voulu refaire l'union de la nation. » Plus sincère et plus explicite, il aurait ajouté que cette union devait, selon lui, se faire dans l'hostilité contre la religion catholique.
A mesure que cette hostilité s'affirme avec plus de vivacité, dans la presse, dans le Parlement et dans les actes gouvernementaux, le Conseil d'État multiplie ses refus d'acceptation, pour les églises et les écoles, de dons et de legs. On veut, non seulement restreindre la liberté du culte
et des œuvres catholiques, mais encore, en attendant la spoliation, tarir la source des libéralités qui leur permettent de vivre, et d'exercer leur influence ou leur action bienfaisante.
Thiers avait dit que les pèlerinages n'étaient plus dans nos mœurs. Les événements, il put le voir, lui donnèrent un éclatant démenti, et pendant que les foules se portaient avec un empressement que la persécution n'a pas ralenti, à Rome, à Jérusalem, à la Salette, à Lourdes, d'anciens sanctuaires retrouvaient une célébrité dont la Révolution n'avait pas entièrement effacé le souvenir. Rome a été visitée par des pèlerins de toutes les nations, d'autant plus désireux d'aller porter leurs hommages au Pape, qu'ils saluent en lui le souverain dépouillé de son pouvoir temporel, et entouré d'ennemis. La France a gardé le premier rang dans ces manifestations de piété filiale et de dévouement religieux. Au mois d'octobre 1891, un incident se produisit au Panthéon, qui renferme les restes de Victor-Emmanuel.
Un des pèlerins avait écrit sur le registre : Vive le Pape ! On prétendit que l'inscription portait : Mort au roi ! On y crut, ou on feignit de le croire, car la vérité éclata aussitôt. Mais le mouvement avait été préparé ; il devait se produire au premier incident, et il eut l'emportement dont la population romaine a donné de nombreux exemples. Des pèlerins furent maltraités, et, mal défendus, ils durent précipitamment reprendre le chemin de la France, accueillis sur leur passage, dans les villes d'Italie, par des vociférations et des menaces qui n'avaient rien de spontané.
Le devoir du gouvernement français était de protéger ses nationaux et de demander des réparations au pays qui les avait laissé insulter et maltraiter. Le ministre des cultes fit mieux. Il adressa aux évêques une lettre pour les inviter à s'abstenir désormais de toute participation aux pèlerinages de Rome. Il devenait évident que les catholiques, persécutés à l'intérieur, devaient renoncer au dehors à toute protection, et que les témoignages de dévouement au Souverain Pontife étaient suspects.
La constatation faite à la Chambre, le 9 novembre, que les lycées et les collèges avaient perdu huit mille élèves, et que les établissements religieux en avaient gagné douze mille, eut pour résultat, non de faire rechercher les causes de la diminution et de l'augmentation, mais de donner une acuité nouvelle à la haine anti-religieuse. On ne pouvait pardonner au succès.
Le 9 décembre, le Sénat vote, par deux cent huit voix contre trente-
trois, un ordre du jour, accepté par le président du Cabinet, déclarant qu'il « compte que le gouvernement usera des pouvoirs dont il dispose, ou qu'il croira nécessaire de demander au Parlement, afin d'imposer à tous le respect de la République et la soumission à ses lois. » C'est contre les évêques et les prêtres qu'était dirigé cet ordre du jour menaçant. Ils avaient, en effet, osé réclamer contre les mesures et les lois portant atteinte à la liberté du culte et aux droits des catholiques. Une pareille liberté ne pouvait rester impunie.
La question se présentait le même jour à la Chambre, et aboutissait au même résultat.
Le 15, la Chambre soumit à la vérification des préfets la comptabilité des fabriques, conseil d'administration des paroisses, s'occupant de leur revenu pour faire face aux dépenses du culte. Le conseil, composé de laïques, est, en vertu du décret du 30 décembre 1809, tenu de rendre compte chaque année, à l'évêque ou à l'archevêque, de ses opérations financières. L'ingérence du pouvoir civil dans les affaires particulières des paroisses ne peut qu'être une occasion de difficultés, et même de conflits. Les sectaires y ont vu un moyen de gêner les curés et de rompre une tradition ecclésiastique, et ils en ont fait un article de loi.
Il n'est pas de session parlementaire dans laquelle ne reviennent des propositions relatives à la suppression du budget des cultes, de l'ambassade auprès du Vatican, et des évêchés créés après le Concordat de 1801. Le Parlement les repousse en général à une assez forte majorité, mais leurs auteurs espèrent exercer sur l'opinion publique une action conforme à leurs vues.
Tout ce que l'Église commande est attaqué, uniquement à cause de son origine. On discutait à la Chambre sur une condition à introduire dans les contrats, pour un repos hebdomadaire. Un protestant, Léon Say, demanda que le dimanche fût indiqué. La Chambre s'y refusa, parce que c'est le jour fixé par l'Église pour l'accomplissement des devoirs religieux.
La mort de Mgr Freppel, arrivée le 22 décembre, fut une grande perte pour les catholiques. Professeur éminent, il avait jeté de vives lumières sur les temps apostoliques, et fait connaître les apologistes et les docteurs des premiers siècles. Évêque, il avait donné une vive impulsion aux études, et tracé à son clergé et aux fidèles les directions les plus fermes et les plus sages. Député, il avait défendu l'Église dans ses droits et ses libertés, avec le dévouement d'un fils et l'éloquence d'un
apôtre. Il n'avait jamais oublié l'Alsace, ea patrie, et après avoir essayé pour elle tout ce que son cœur lui inspirait, il garda jusqu'au bout l'espoir de la voir rentrer dans la grande unité française.
Le i6 janvier 1892, les Cardinaux publièrent un exposé de la situation faite à l'Église, en France, depuis douze ans. Ils en montrèrent la gravité et signalèrent, avec autant d'exactitude que de modération, les actes de toute nature de la part des municipalités, des Chambres et du gouvernement, qui portaient atteinte à la religion et entravaient la liberté du culte. Neuf archevêques et cinquante-deux évêques donnèrent leur adhésion à cette manifestation du zèle apostolique. Le gouvernement n'en tint aucun compte.
Les excitations de la presse, et les mesures de persécution de l'administration contre le clergé et les œuvres catholiques, devaient avoir pour conséquence des attentats contre les prêtres et les édifices religieux. Le costume ecclésiastique provoquait des huées et des insultes. Les cérémonies du culte étaient troublées par des individus dont l'impunité accroissait l'audace. Mgr d'Hulst raconta ces faits à la tribune de la Chambre, et demanda quelles mesures le gouvernement était disposé à prendre pour garantir la paix publique, la sécurité des citoyens et la liberté religieuse. Le ministre des cultes répondit par de vagues déclarations, et une circulaire, dénaturant les faits et déplaçant les responsabilités, attribua ces désordres aux conférences sociales, qui étaient « de nature à transformer la chaire en centre de controverses ».
Le 15 mai, à la suite d'un télégramme du cardinal Rampolla portant que « le Saint- Père, dans la ferme confiance que les catholiques français suivront la conduite tracée dans ses dernières Lettres pastorales, en se plaçant sur le terrain constitutionnel, leur envoie sa bénédiction,» l'Union chrétienne témoigna de son obéissance en prononçant sa dissolution.
Le 14 juin, le droit d'abonnement est substitué au droit d'accroissement : sous un terme plus hypocrite, le but et les effets sont les mêmes.
Le 4 juillet, le ministre Bourgeois, faisant allusion aux catholiques qui se plaçaient sur le terrain constitutionnel, et demandaient seulement des lois justes, déclara dans un discours à Sarlat : « Quant à ceux dont l'adhésion à la République n'est qu'une manœuvre pour arriver à supprimer, dans la République, ce qui est la République elle-même, nous ne pouvons leur faire très bonne figure. »
On voit, à la suite de cette déclaration, le gouvernement ordonnant la mise en vente des biens de la mense épiscopale d'Angers, supprimant
des traitements pour refus d'absolution, fermant des chapelles, multipliant les tracasseries pour les œuvres religieuses, et soumettant les comptes et les budgets des fabriques à toutes les règles de comptabilité des autres établissements publics, moins dans le désir d'assurer leur régularité que pour les soustraire à l'autorité des évêques.
La loi autorisant le divorce avait été votée en 1888, après une série de tentatives de la part de quelques sectaires, qui voulaient multiplier les traits de ressemblance du temps présent avec la grande Révolution. En 1893, le nombre des divorces s'élevait à vingt-sept mille. Le 17 mai, la Chambre, supprimant certaines formalités qui pouvaient être un obstacle pour ceux qui désiraient la rupture du lien conjugal, vota une loi portant qu'au bout de trois ans, toutes les demandes en séparation de corps seraient obligatoirement transformées en divorce, sur la demande d'un seul des deux intéressés. Cette loi du divorce est, comme la loi scolaire et la loi militaire, le patrimoine essentiel et intangible de la République.
Les poursuites commencent, et se continuent pendant les années suivantes, contre les congrégations qui ne se sont pas soumises au droit d'accroissement, et qui regardent comme non moins injuste la loi d'abonnement. Les congrégations autorisées : les prêtres de Saint- Lazare,les Missions Étrangères, les Pères du Saint-Esprit, Saint-Sulpice, les Frères des Ecoles chrétiennes, s'étaient soumises en protestant contre l'injustice du traitement auquel on les soumettait. Les autres congrégations gardèrent une attitude passive, et un grand nombre eurent à soutenir des procès contre les revendications du fisc. Plusieurs tribunaux durent reconnaître l'illégalité de l'assiette de cet impôt, imaginé pour les congrégations seules et ajouté à tous les autres.
Le budget des cultes, déjà considérablement diminué, subit en 1897 une nouvelle et importante réduction ; les laïcisations d'écoles se multiplièrent, et, par un calcul dont les espérances furent toujours trompées, elles n'étaient signifiées qu'à la veille de la rentrée. L'instruction étant obligatoire, et une école libre ne pouvant être immédiatement ouverte, on comptait que l'école officielle recevrait tous les élèves. Eclairés sur leurs devoirs, et conscients de leur responsabilité, les pères de famille sont restés, presque partout, fidèles aux institutions congréganistes, et les autres n'ont eu que les élèves appartenant aux familles des fonctionnaires, à qui les autorités ne permettaient pas le choix.
Le 17 janvier 1897, 1^ cardinal Richard renouvela, en présence de
sept mille hommes, le vœu national à Montmartre. La Chambre s'émut, et un débat s'ouvrit sur le grave péril que faisaient courir à la République de pareilles manifestations. L'expropriation de la Basilique fut demandée et, par trois cent trente-deux voix contre cent quatre-vingt-seize, la Chambre repoussa cette odieuse proposition.
Une demande faite au Sénat d'accorder aux communes le droit de choisir leurs instituteurs, fut rejetée comme contraire à l'esprit de la