LES RELATIONS ETRANGERES
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lorsqu'il engagea la guerre qui devait amener sa chute et coûter si cher à la France, Napoléon III se croyait assuré d'alliances fondées sur un juste désir de représailles, ou sur la reconnaissance pour les services rendus. Soit que les choses ne fussent pas aussi avancées qu'il le pensait, soit que les premiers revers eussent fait, des amis de la veille, des neutres du lendemain, la France resta seule en présence de l'Allemagne unie et, depuis plusieurs années, en état d'engager ou de soutenir une lutte qu'elle désirait.
Cette lutte fut pour nous héroïque et malheureuse. Lorsque Thiers visita les cours de l'Europe, il vit aussitôt que sa démarche n'aboutirait pas. Les succès de l'Allemagne pouvaient inspirer des craintes aux uns, mais ces craintes mêmes commandaient la prudence ; ils faisaient naître chez les autres le désir de devenir les amis du vainqueur, et la France resta isolée.
Le traité de Francfort, qui coûta à notre malheureuse patrie deux provinces, cinq milliards d'indemnité et des conventions commerciales onéreuses, paraissait devoir la réduire pour longtemps à l'impuissance. Grâce aux habiles combinaisons financières de Thiers et à la sagesse de l'Assemblée nationale, elle supporta sans fléchir cette charge écrasante,
et réorganisa rapidement les services qui avaient souffert de la guerre et de la Commune.
Sa politique extérieure consista dès lors à éviter tout ce qui aurait pu causer quelque perturbation dans ses relations avec les autres États. La France ne pouvait peut-être pas dire, avec autant de vérité que la Russie après la guerre de Crimée et le traité de 1856, qu'elle « se recueillait », mais, du moins, elle évitait tout ce qui aurait pu être, au dehors, une occasion de désaccord et d'embarras.
Elle courut un grand péril en 1875. Le « chancelier de fer », jaloux des ressources que la France trouvait en elle-même, de la rapidité avec laquelle elle refaisait son armée et ses finances, et de la confiance qu'elle montrait, préparait une attaque soudaine. L'intervention d'Alexandre II de Russie, qui voyait déjà peut-être dans la France une future alliée, et la sagesse de Guillaume le"", qui ne voulut pas compromettre ce que lui avait donné la guerre de 1870, arrêtèrent les projets belliqueux de notre implacable ennemi. La paix ne fut pas troublée, et la France ne connut que plus tard ce qui s'était passé dans les sphères officielles.
Le traitement infligé par le vainqueur à l'Alsace et à la Lorraine, qui ne consentent pas à renier leurs vieilles affections, a plusieurs fois donné lieu à des incidents de frontière qui n'étaient pas absolument fortuits. Ils se sont pourtant toujours dénoués pacifiquement. La France regarde sans doute avec douleur au-delà des Vosges et du côté de Metz, où elle sait que les cœurs battent à l'unisson du sien, mais, sans perdre ses espérances, elle se résigne à la situation que la guerre lui a faite, et se prête à tout, quoi qu'il en coûte parfois à sa vieille fierté.
La Russie avait obtenu, en 187:2, la révision du traité de Paris et la suppression des clauses qui entravaient le développement de sa puissance maritime dans la mer noire. Les révoltes qui, en 1875 et 1876, éclatèrent dans les provinces turques, les atrocités commises en Bulgarie et les massacres de nombreux chrétiens sur plusieurs points des possessions ottomanes, la déterminèrent à prendre les armes. Elle entra dans la Roumanie le 24 avril 1877, franchit le Danube le 27 juin, envahit la Bulgarie et, du 20 juillet au 10 décembre, fit le siège de Plewna, que les Turcs défendirent héroïquement. Ils durent finir par céder, et l'armée russe arriva jusqu'aux portes de Constantinople, au bourg de San-Stefano, où un traité, démembrant la Turquie, fut signé le 3 mars 1878.
Effrayée des succès qui compromettaient son influence en Orient, l'Angleterre intervint par sa diplomatie, et obtint la réunion, le 13 juin,
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d'un Congrès à Berlin. La Russie se vit enlever, par la jalousie des puissances, ce que le sang de ses soldats lui avait donné, et dut se contenter d'agrandissements en Asie. L'Angleterre avait reçu de la Turquie le 4 juin, avant la réunion du Congrès, pour les bons offices qu'elle promettait et sans qu'il lui en coûtât rien, la cession de l'île de Chypre.
La France joua un rôle plus généreux. Elle se montra bienveillante pour la Russie, dont elle s'efforça de ménager l'amour-propre, sans abandonner la Turquie, qu'elle avait défendue en 1854. Elle prit en main la cause des chrétiens, et revendiqua les droits séculaires qu'elle avait à leur protection. C'était un honneur pour elle de rester fidèle à ses traditions chrétiennes dans la situation affaiblie où elle se trouvait, et ce fut une occasion de prouver qu'elle comptait encore, malgré tout, dans les conseils de l'Europe.
En 1882 fut soulevée la question Égyptienne. Depuis le percement de l'isthme de Suez, le gouvernement de l'Egypte intéresse toutes les nations européennes, et particulièrement la France et l'Angleterre, qui ont des capitaux considérables engagés dans cette entreprise, et des nationaux, en grand nombre, établis sur les bords du Nil. Des emprunts faits par le Khédive avaient reçu la garantie des deux nations, qui devaient veiller à la rigoureuse exécution des engagements contractés. Un ministère européen avait été imposé, dans ce but, à Ismaïl -Pacha, qui régnait depuis 1863. Au mois d'avril 1879 il congédia son ministère, et se mit en lutte ouverte avec les puissances dont il avait accepté la protection ou la surveillance. Il fut obligé de se démettre, et eut pour successeur son fils Tewhck.
L'entente ne fut pas de longue durée. Un homme audacieux, agissant de sa propre autorité, ou secrètement d'accord avec le Khédive, Arabi- Pacha, prétendait rendre l'Egypte à elle-même. C'était nier les obligations contractées et supprimer toutes les garanties. Le 13 février 1882, la France et l'Angleterre adressèrent aux puissances une note déclarant « qu'elles désiraient maintenir le statu quo en Egypte, mais faire respecter les arrangements internationaux. »
Le 14 mai, l'escadre française quitte le Pirée pour les côtes d'Egypte, où elle se rencontre avec l'escadre anglaise. En présence de l'agitation qui se produit, et du réveil toujours facile du fanatisme musulman, les amiraux déclarent au Khédive qu'ils le rendent responsable de la vie des Européens.
La Porte proteste : « La France et l'Angleterre, dit-elle, ont certaine-
ment des intérêts à défendre en Egypte, mais c'est à la Porte de prendre les mesures efficaces, et elle est prête à le faire. » C'était promettre plus qu'elle ne pouvait, mais elle espérait éviter ainsi une intervention dont elle redoutait, non sans raison, les conséquences probables.
Le 19 mai, les deux escadres sont en rade d'Alexandrie, et le 22, les canonnières françaises occupent l'entrée du canal de Suez. Arabi-Pacha déclare aux consuls anglais et français que le pays est avec lui, et qu'il s'oppose à toute intervention. Le cabinet dont il fait partie comme ministre de la guerre, refuse de poursuivre les négociations tant que les escadres ne se seront pas retirées, et, pour protester, il donne sa démission. Sous la pression du parti militaire, Tewfick rappelle Arabi. Les deux puissances proposent une conférence diplomatique pour régler le différend. La Porte s'y refuse et, le 5 juin, elle invite le Khédive à ordonner à Arabi de cesser ses préparatifs militaires. Elle envoie en même temps Dervish-Pacha comme commissaire, avec les pouvoirs les plus étendus.
Le 12 juin, tout est en effervescence à Alexandrie ; la population est déchaînée ; on massacre, on pille ; quarante-neuf Européens sont tués, les consuls de Grèce et d'Italie sont blessés. La police n'intervient pas, la force armée arrive quand tout est fini. Dervish promet la punition des coupables, mais on sait ce que cela veut dire pour les Orientaux. On pourra exécuter quelques malheureux, mais, pour les véritables instigateurs des massacres, qui osera les arrêter ? Les événements d'Alexandrie répandent la terreur au Caire, que les Européens abandonnent.
Le 1 7, le Khédive charge Ragheb-Pacha de former un ministère, et de confier le portefeuille de la guerre à Arabi. La conférence, d'abord refusée par la Porte, se réunit, le 23, à Constantinople, et le ministère égyptien rassure l'administration du canal de Suez, s'efforce de ramener la confiance à Alexandrie, et rappelle qu'il faut obéir au Sultan.
Le 6 juillet, l'amiral Seymour avertit que les hostilités s'ouvriront contre Alexandrie, si les travaux de fortification ne cessent pas. La Porte donne le même avis, et rend le Khédive responsable. La conférence invite la Porte à intervenir militairement, et déclare que, sur son refus, les grandes puissances débarqueront vingt-cinq mille hommes.
Le II, un ultimatum exige la remise des forts dans les vingt-quatre heures. La Porte proteste, le Khédive déclare qu'il ne se défendra pas ; les forts sont bombardés et occupés. Les soldats égyptiens rendent leurs armes, et la ville est à la merci des Anglais.
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Le i8 juillet, Ragheb déclare qu'Arabi est seul responsable, et qu'il a agi contre la volonté du Sultan. Sommé de se retirer, Arabi exige que le Khédive ait obtenu auparavant la retraite des Anglais. En même temps, et comme s'il exerçait un pouvoir légitime, il écrit aux gouverneurs de province pour leur demander leur concours dans la guerre qu'il va soutenir. Le 23, le Khédive le déclare rebelle, et la bataille de Tel-el- Khébir, gagnée, dit-on, par l'or anglaisplutôt que par les canons, consomme la soumission de l'Egypte.
La France avait été d'abord engagée dans cette affaire. Après les premières démonstrations de ses vaisseaux, elle laissa l'Angleterre poursuivre, seule, des opérations auxquelles elle avait lé plus grand intérêt. L'Angleterre a besoin, en effet, de la neutralité, de l'alliance, et, mieux encore, de la possession de l'Egypte. Le canal qui joint la Méditerranée à la mer Rouge est la route des Indes, et l'Angleterre, qui ne l'a pas fait, ne veut pas le laisser en d'autres mains. Elle n'a pas cessé d'acquérir les actions, et elle est parvenue à s'emparer de celles que l'administration avait dû remettre au Khédive pour prix de la concession.
La France, par crainte de complications, ou par une condescendance difficile à expliquer, lui a laissé toute liberté d'action ; elle en a profiité avec l'avidité qui est le trait distinctif de sa politique envahissante. Nous avions pour nous la sympathie des populations ; elle s'est imposée par la force, ou par l'argent. Elle occupe aujourd'hui l'Egypte, et y exerce un protectorat hautain qui a remplacé la vague et débile suzeraineté de la Porte, ne laissant au Khédive qu'une autorité nominale. Maîtresse de Gibraltar, de Malte, de Chypre, de l'Egypte, l'Angleterre peut considérer la Méditerranée comme un lac anglais. Le gouvernement français, qui n'a rien fait pour restreindre ou contrebalancer cette dernière usurpation, ne paraît avoir aucun souci des conséquences qu'elle doit avoir dans un avenir plus ou moins éloigné.
La politique de l'Empire avait été, en Extrême-Orient, d'accord avec celle de l'Angleterre. Elle nous donnait des avantages commerciaux, et nous permettait d'exercer une protection constante sur les Communautés chrétiennes de ce vaste empire, et sur les missionnaires qui, au péril de leur vie, propageaient, avec la foi chrétienne, notre influence civilisatrice. La tâche de nos résidents à Pékin, toujours difficile, devait être protégée par des démonstrations armées. La République n'a pas répudié cet héritage de la Monarchie et de l'Empire, et toutes les fois que des mouvements populaires ont abouti à la persécution ou à des massacres,
elle est intervenue, et a obtenu des châtiments personnels, des réparations pécuniaires et des promesses.
Mais les engagements ne sont contractés par la Chine que pour être violés. Qu'il s'agisse de nos négociants ou de nos missionnaires, les Chinois voient en eux des étrangers, contre lesquels tout est permis. Les négociations terminées, les conventions conclues, nos vaisseaux se retirent, elles infractions au traité recommencent. Les vice-rois n'ont ni la force, ni la volonté de les prévenir ou de les réprimer. Le plus souvent, ils en sont les inspirateurs secrets. Les commerçants sont entravés dans leurs affaires ou lésés dans leurs intérêts. Les chrétiens sont inquiétés dans l'exercice de leur culte, et les missionnaires traités en suspects, quand ils ne sont pas chassés ou maltraités. Il y a des mouvements populaires que rien n'a pu faire prévoir, et dont les mandarins connaissent les instigateurs. Après des pillages et des massacres, une expédition est nécessaire. Les vaisseaux européens se présentent devant un port ou à l'embouchure d'un fleuve, menaçant de bombarder les forts ou la ville. On négocie avec les commandants, on déplore les événements que l'on n'a pu empêcher, on se répand en promesses, et on s'engage à punir les coupables, qui ne sont jamais que des agents secondaires, et à payer, dans un délai fixé, une indemnité convenue.
C'est l'histoire de toutes nos interventions en Chine. Le 5 août 1884, à la suite de satisfactions dérisoires offertes par le gouvernement impérial pour des attentats contre nos nationaux et les missionnaires, l'amiral Lespès prend position devant Ké-Lung, dans l'île Formose. Le 1 8, un ultimatum est signifié à la Chine, et le 21, son ambassadeur à Paris reçoit ses passeports, pendant que le nôtre quitte Pékin. Le 22, l'amiral Courbet notifie aux consuls, à Fou-Tchéou, l'ouverture des opérations dans la rivière de Min. Le 23, Fou-Tchéou est bombardé et son arsenal détruit. La guerre, menée vigoureusement par l'amiral Courbet, infligea aux troupes, aux forts et aux villes des pertes considérables. Il eût voulu prendre pour gage des promesses faites l'île de Formose, mais la diplomatie, dont la préoccupation constante est de ne pas mécontenter l'Angleterre, trouva cette politique trop aventureuse, et il dut se contenter d'avoir fait beaucoup de mal à cet ennemi toujours vaincu, et toujours prêt à recommencer ses attentats.
En 1885, notre colonie du Tonkin fut attaquée par les pirates et les réguliers chinois. Il fallut défendre ce que nous avions conquis, et nous éprouvâmes des échecs, dont le plus retentissant détermina la chute du
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cabinet Ferry. Nous eûmes pourtant raison des envahisseurs. Nos armes valent mieux que notre politique.
La paix fut signée le 9 juin, mais la persécution contre les étrangers n'a pas cessé. Il n'est pas d'année où l'on n'ait eu à déplorer des violences et des massacres. L'empereur a publié des édits de tolérance, mais les vice-rois en ont tenu compte dans la mesure de leur intérêt, et du fanatisme des populations. Aussi est-ce toujours à recommencer, et la France, l'Angleterre, la Russie et l'Allemagne doivent avoir constamment, dans les eaux chinoises, des vaisseaux prêts à faire respecter leurs nationaux ou à les venger,
La guerre de 1900 a eu un autre caractère, une signification plus grave. Il semble que la Chine soit une proie à partager, tant les liens de l'obéissance sont relâchés, et les causes de dissolution politique nombreuses. L'Allemagne, l'Angleterre et la Russie ont montré des prétentions inquiétantes pour un peuple qui, malgré ses désordres intérieurs, et les échecs qu'il a constamment subis sur terre et sur mer, s'est toujours cru supérieur à l'étranger. Nous l'avons, nous-mêmes, armé contre nous. Le Chinois est venu en Europe étudier nos industries, nos machines, nos armes, notre tactique militaire, et il a importé chez lui ce qui, jusqu'à présent, a fait matériellement notre supériorité. Son amour pour sa patrie est devenu plus jaloux, à mesure qu'il a pu réunir plus de moyens de la défendre, et il n'est pas étonnant qu'en présence des tentatives d'acquisition de certaines puissances européennes, il ait senti croître sa haine.
C'est ce qui explique le mouvement des Boxers, et la sympathie qu'il a rencontré dans les provinces les plus voisines de la mer, où a particulièrement pénétré l'influence européenne. Nos légations ont été assiégées et bombardées, des églises et des établissements religieux saccagés ; des milliers de chrétiens ont péri, des missionnaires, des religieux et des religieuses sont tombés sous les coups de soldats révoltés, ou d'une populace fanatisée ; le pillage a suivi le meurtre, et nous ne savons pas toutes les abominations dont ce vaste empire a été le théâtre. Les puissances européennes ont envoyé des vaisseaux et des troupes de débarquement. Elles ont rencontré une résistance qu'explique la surexcitation de l'esprit national. Au lieu d'une courte et vigoureuse expédition, il a fallu faire une véritable guerre.
Après des combats où la victoire a été disputée, mais qui se sont tous terminés par la défaite des Chinois, des négociations ont été entamées. Comme toujours, la duplicité asiatique s'est efforcée de lasser et de
tromper la diplomatie européenne. Elle s'est heurtée à une entente parfaite, et à une volonté arrêtée d'en finir avec une situation pleine d'incertitudes et de périls. Puisse cet accord se maintenir !
La conférence de Berlin avait indiqué un rapprochement entre la Russie et la France. Ces symptômes ne tardèrent pas à se multiplier, et à prendre un caractère plus significatif, grâce à la- sympathie qui s'était tant de fois affirmée entre les deux races. Tout était une occasion, avi-