L'AMIRAL GERVAIS
dément saisie, de montrer l'entente entre l'armée, la marine et la diplomatie des deux nations. Le 23 juillet 1891, la flotte française était à Cronstadt, qu'elle avait inutilement menacé en 1854, et qu'elle visitait en amie. Le 25, l'empereur Alexandre III était, avec l'impératrice, sur le vaisseau-amiral, qui lui faisait une réception enthousiaste. Le 27, il adressait au président Carnot un télégramme de félicitations. Des paroles de sympathie et d'amitié avaient été prononcées, et ne laissaient aucun doute sur la portée de ces manifestations. Le 30, l'amiral Gervais et cent vingt officiers étaient reçus à Saint-Pétersbourg, et le 5 août, ils visitaient Moscou, la ville sainte, qui paraissait avoir perdu tout souvenir de 1812.
Ce n'était pas seulement le monde officiel' qui faisait à nos marins un accueil chaleureux, c'était la population tout entière, et lorsque notre flotte quitta le golfe de Finlande, l'opinion, toujours hâtive en France et facilement enthousiaste, considéra l'alliance comme conclue.
Le 1 1 août, le grand-duc Alexis visitait Paris au milieu des ovations. Le 17 octobre 1893, une délégation de la marine russe était accueillie avec des fêtes et des démonstrations de la plus vive sympathie, à Paris, à Lyon, à Toulon, et lorsque la flotte stationna devant -Ajaccio, ce fut du délire.
Au mois d'octobre 1896, le Tzar vient à Paris, qui lui fait un chaleureux accueil, et les paroles échangées dans le monde officiel constatent que l'entente est complète ; mais il fallait davantage à l'opinion publique, et à l'intérêt des deux nations. Du 23 au 26 juillet 1897, le président Félix Faure est l'hôte du Tzar, à Cronstadt et à Saint-Pétersbourg, où les manifestations ne sont ni moins vives, ni moins grandioses que celles de Paris pour le Tzar. Les deux diplomaties, les deux pays sont d'accord, et, dans un banquet à bord du Pothuau, le mot d'alliance est prononcé, dans les toasts solennellement et cordialement échangés. Cette alliance, qui repose sur des affinités de race, de caractère et d'intérêts, semble être pour l'Europe la garantie de la paix. L'accord de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie, est une menace continuelle contre les autres États. L'Angleterre, toujours en quête d'agrandissements, est prête pour toutes les coalitions, et si elle n'aime pas la France, elle redoute sa puissance militaire, et voit d'un œil jaloux les progrès de la Russie, dont l'expansion au centre de l'Asie lui inspire de vives inquiétudes. La France a besoin de la paix, la Russie la désire ; leur étroite union peut l'assurer, et leurs forces combinées doivent l'imposer, malgré les haines et les appétits.
Notre diplomatie a constamment évité, au risque de blesser par ses concessions le sentiment national, tout ce qui pouvait fournir à l'Allemagne une occasion, ou un prétexte de soulever des difficultés. En juin 1895, Guillaume II inaugurait le canal qui joint, à travers le Jutland, la Baltique à la mer du Nord. Ce canal est une route stratégique d'une grande importance, puisqu'il ouvre l'Occident aux vaisseaux prussiens. Toutes les nations maritimes furent conviées à cette cérémonie, et la France, comme elles, fut représentée à Kiel.
Au mois d'octobre 1896, la population arménienne était victime du fanatisme turc. Les massacres d'hommes, de femmes et d'enfants se pro-
LES RKLATIONS ÉTRANGÈRKS ET L'EXTENSION COLONIALE. 459
longèrent pendant près d'une année, et provoquèrent la douleur et l'indignation de tous les peuples civilisés. Ces atrocités sont restées impunies. La France est pourtant la protectrice des chrétiens d'Orient. Elle n'osa pas élever la voix quand les autres puissances se taisaient, et la fin du XIXe siècle a vu des horreurs devant lesquelles pâlissent celles des plus sanglantes invasions des Barbares.
En 1899, l'Angleterre a, par des attentats multipliés et par des exigences excessives, rendu inévitable une guerre avec un petit peuple de réfugiés hollandais qu'elle avait chassés de leurs possessions dans l'Afrique du Sud, et obligés à chercher, dans le massif montagneux du Transvaal, une nouvelle patrie. En 1845, elle s'était emparée du Natal. En 1848, elle essaya de déposséder les Boërs de l'Etat libre d'Orange, dont elle dut pourtant reconnaître l'indépendance en 1852, ainsi que celle du Transvaal. Une insurrection des Matébélés, peuplades indigènes dont l'or anglais n'eut pas de peine à exciter les susceptibilités, menaça l'existence de la nouvelle république.
Les Anglais en profitèrent pour proclamer leur protectorat sur le Transvaal (12 avril 1877), mais ils furent expulsés à la suite d'une guerre qui remplit les deux années 1881 et 1882. Des tentatives isolées, qu'ils ne manquèrent pas de désavouer après l'insuccès, obligèrent plusieurs fois ce petit et vaillant peuple à défendre par les armes son indépendance. Mais ses richesses minérales avaient excité trop d'appétits pour qu'il pût vivre tranquille.
La guerre a été ouvertement déclarée en 1899. Elle débuta par des revers pour les Anglais. Mais que pouvait une population de cent cinquante mille habitants dans l'État libre d'Orange, et de six cent quatre-vingt-dix mille dans le Transvaal, contre les forces réunies de l'Angleterre et de ses colonies ? Les deux républiques ont été envahies et occupées, mais, en présence d'une écrasante supériorité numérique, leur armée s'est divisée en petits détachements, qui se transportent de tout côté, inquiètent les Anglais, détruisent les chemins de fer, coupent les communications, empêchent le ravitaillement, enlèvent les patrouilles, les convois, les postes et les garnisons. La guerre, sans espoir final peut-être pour les Boërs, se prolongera certainement et coûtera cher à l'Angleterre, dont elle a déjà considérablement affaibli le prestige ; mais elle montrera que, dans l'état actuel de l'Europe, les gouvernements considèrent la force comme la souveraine du monde, et que les faibles n'ont droit à aucune protection.
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La cause des Boërs a provoqué en France, dont l'histoire tout entière manifeste la générosité, de vives sympathies. Mais la population seule les a éprouvées ; le gouvernement n'a rien tenté pour arrêter cette guerre inique et inégale. Lorsque le vénérable et vaillant président du Transvaal est venu sur notre sol, les foules ont accouru pour honorer la vieillesse, le courage et le malheur ; le gouvernement n'a pu s'empêcher de le traiter en chef d'État, mais il ne lui a donné ni appui, ni encouragement. Kriiger pouvait espérer qu'après la conférence de La Haye, un recours à l'arbitrage était possible ; la politique européenne, dans son égoïsme, lui a enlevé cet espoir. Cette politique est peut-être dans les habitudes d'autres États ; elle est en opposition avec les plus constantes traditions de la France, et on ne peut qu'être humilié de la voir suivie par ceux qui président, en ce moment, à ses destinées.
La puissance anglaise s'étend et s'affermit dans le monde entier. Elle réunit tout ce qui peut faire la grandeur et la force. Le pouvoir souverain n'y est pas discuté, et la reine Victoria, qui l'exerce depuis 1837, trouve dans tous ses sujets du Royaume-Uni, des colonies et de l'Inde, dont elle a été proclamée impératrice, autant de respect que de soumission. La diplomatie anglaise vit de traditions, et poursuit inflexiblement, quels que soient les hommes au pouvoir, l'exécution des mêmes desseins. Elle ne paraît pas douter que le monde ne doive appartenir, soit matériellement, soit par la puissance de l'opinion, au peuple qui a l'empire des mers, à qui le commerce apporte les trésors de toutes les nations, dont la langue est parlée sur toutes les plages, dont les mines de charbon sont inépuisables, et dont la possession de points stratégiques sur toutes les parties du globe lui assure une prompte et efficace action, en temps de paix comme en temps de guerre. Que l'on joigne à ces avantages matériels l'absence de tout scrupule dans ses relations politiques, la supériorité que lui donne son intervention mystérieuse et constante, par d'insaisissables agents, dans les affaires intérieures des autres États, où elle suscite, quand son intérêt l'exige, des mouvements révolutionnaires, l'augmentation constante de sa population et sa facilité à s'établir sous tous les climats, et on comprendra que, partout où il y a une force qui puisse lui faire obstacle, elle la poursuive de sa haine, et emploie tous les moyens pour la renverser ou l'affaiblir. Sa puissance augmente en raison de l'affaiblissement des nations rivales.
C'est au-delà de la Manche, plus qu'au-delà du Rhin, que la France a trouvé sa plus constante et plus implacable ennemie. Aussitôt après la
conquête de l'Angleterre par les Normands, l'antagonisme commence. Maîtres de belles et riches provinces, les Anglais sont en lutte avec nos rois, au X Ile siècle et au XII I^. Pendant la guerre de Cent Ans, de 1340 à 1453, ils aspirent à soumettre le pays à leur domination, et, en attendant, ils le pillent. Un roi d'Angleterre reçoit, en 1422, le titre de roi de France, et ses successeurs l'ont porté, même après leur expulsion définitive de notre sol. Au XVII I^ siècle nous les trouvons contre nous sur tous les champs de bataille, et lorsque s'ouvre l'ère révolutionnaire, après avoir fomenté nos troubles intérieurs, ils sont l'âme de toutes les
KRUGER.
coalitions. Napoléon fut victime de leur haine autant que de son ambition. La Restauration eut une politique nationale, par conséquent indépendante de l'Angleterre; le régime de 1830 et le second Empire entretinrent avec elle les relations les plus cordiales, et la diplomatie de la troisième République s'est montrée, à son égard, d'une longanimité qui lui a permis de suivre en sûreté ses projets et de satisfaire son ambition. Elle lui a laissé prendre l'Egypte et s'y établir, avec un caractère provisoire dans ses déclarations, et définitif dans ses actes. Dans le partage du centre de l'Afrique, par les lignes de démarcation qui vont du littoral à des régions à peine connues des explorateurs, elle lui a permis de s'attribuer des contrées auxquelles elle pouvait prétendre elle-même.
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parce que son drapeau y avait été planté, et à Fashoda, elle a désavoué la mission donnée, et les vaillants soldats qui l'avaient accomplie.
On a expliqué la condescendance de Dubois, l'ami du régent et le ministre de Louis XV, à l'égard de l'Angleterre, par les pensions qu'il en recevait. Nos ministres ne méritent certainement pas une pareille injure, mais ils n'ont rien négligé pour gagner et conserver les bonnes grâces de l'Angleterre, et la laisser poursuivre librement ses desseins. C'était la conséquence inévitable de la politique aveugle imposée par le régime parlementaire. De quel poids pouvait être notre diplomatie, lorsque certains ministères semblent n'avoir d'autre mission que de désorganiser les forces vives de la France, de couvrir toutes les fraudes financières, de réhabiliter les traîtres, de décourager les plus dévoués serviteurs du pays, et de faire à l'Eglise et à l'armée une guerre continuelle ?
Notre situation nous commande la prudence, mais nos intérêts et notre dignité nous imposent une sage fermeté dans la défense et la revendication de nos droits. Appuyés sur une alliance précieuse, nous devrions comprendre que l'union entre les citoyens au dedans assure, seule, un rôle honorable au dehors, que la justice envers tous est la meilleure des protections, et que l'on est respecté des autres en raison de la concorde qui règne entre les enfants d'une même patrie.
La France peut se trouver, au moment où elle y pense le moins, en présence d'une coalition européenne. L'empire d'Allemagne, l'Autriche et l'Italie constituent, par leur alliance, une puissance redoutable. Si l'Angleterre, qui ne peut leur offrir des soldats, mais qui dispose de ce que l'on a justement appelé « le nerf de la guerre », se joignait à la « triplice », notre rôle en Europe et dans le monde serait annihilé, notre indépendance et l'intégrité même de notre territoire courraient les plus grands risques. Tout peut être une occasion de guerre, et les prétextes ne manquent guère à ceux qui se croient, ou se sentent les plus forts.
Il y a, d'ailleurs, de justes motifs de crainte dans la situation économique de l'Europe. L'industrie a pris de tels développements, la production, grâce aux machines, qui se multiplient et se perfectionnent tous les jours, a dépassé les besoins dans de si grandes proportions, que tous les Etats doivent chercher partout des marchés nouveaux. L'Angleterre y a trouvé sa richesse, les autres grandes puissances sont condamnées à l'imiter dans son expansion coloniale. L'Autriche, qui touche à peine à la mer, a, sous ce rapport, une ambition très restreinte ; mais l'Allemagne et l'Italie, mieux partagées, ont une politique plus active. L'Italie n'a
pas été heureuse dans ses premières tentatives, mais elle ne désespère pas, et si elle n'a pas réussi sur les bords de la mer Rouge, elle cherchera peut-être un dédommagement sur des côtes plus voisines. L'Allemagne, qui travaille depuis longtemps à se créer une flotte de guert'e, encourage les efforts et les tentatives de sa marine marchande. Elle a ambitionné la possession des Carolines, elle a pris une part considérable dans le partage du continent africain, elle a des vues en Extrême-Orient. Si, grâce aux relations de famille avec l'Angleterre, elle s'alliait avec elle, la situation de la France deviendrait périlleuse.
Il y a donc, pour elle, un double devoir : au dedans, travailler à fortifier l'armée, à rétablir l'union entre les citoyens, à respecter tous les droits, à mettre d'accord l'autorité avec la liberté, à rassurer les consciences, et à subordonner à la justice tous les actes du pouvoir et de l'administration ; au dehors, maintenir et resserrer l'alliance avec la Russie, entretenir, sans rien perdre de sa dignité et de ses droits, des rapports amicaux avec tous les Etats, rattacher étroitement, par un régime équitable, les colonies à la métropole, et rester fidèle aux traditions qui lui avaient donné, dans le monde, un prestige que la Révolution a compromis, mais non effacé.