‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 130 sur 132 · Préface sur le Traité du vide · texte numérisé non relu

Préface sur le Traité du vide

de son plus infatigable adversaire et l'organisation de la conquête. Il y a eu, depuis, peu d'années où il n'ait fallu réprimer quelque insurrection à l'intérieur ou sur les frontières.

De 1853 à 1856, nous faisons la guerre à la Russie ; en 1859 a l'Autriche ; de 1862 à 1866 au Mexique. L'indépendance de la Belgique nous avait appelés en 1832 sous les murs d'Anvers ; la défense du Saint-Siège, à Rome, en 1849, 1860, 1867 ; la protection des chrétiens, en 1860, dans la Syrie ; la répression d'attentats contre nos missionnaires et nos nationaux, en 1860, en 1885, en 1900, sur les côtes de la Chine ; la création et la défense de colonies dans la Cochinchine, l'Annam, le Tonkin et le Cambodge, en 1858, 1884 et 1885 ; la conquête, dans la Tunisie en 1881, à Madagascar en 1885 et 1895, au Dahomey en 1891. La guerre la plus funeste par ce qu'elle a coûté en hommes, en argent, en territoire, en prestige, a été celle de 1870, « l'année terrible, > contre l'Allemagne du Nord.

A ces guerres étrangères, qui ont répandu tant de sang, il faut joindre les guerres civiles, bien plus déplorables par leurs causes, et plus funestes par leurs conséquences : l'insurrection de 1830, qui renversa Charles X ; celles qui éclatèrent à Paris et à Lyon sous Louis- Philippe ; celle de 1848, qui substitua la République à la monarchie ; la lutte provoquée par le coup d'État en 185 1, et les terribles journées de Juin en 1848, et de la Commune en 187 1. Ces guerres entre fils d'une même patrie ont eu, dans tous les temps, un caractère particulier d'acharnement et d'atrocité. Les haines de famille sont, en effet, plus impitoyables que les autres.

Au point de vue politique, la forme du gouvernement ne court, actuellement, aucun risque, quoi que disent, pour légitimer leurs lois oppressives et leurs actes violents, ceux qui ne semblent arrivés au pouvoir que pour tarir une à une, sous prétexte de défense républicaine, les sources de vitalité de la France. S'il y a dans le pays des divisions profondes, ce sont eux qui les ont créées ou augmentées ; s'il y a des persécutés, on sait quels sont les persécuteurs, et les prétextes odieux qu'ils invoquent ; et si l'avenir inspire les plus sinistres appréhensions, par l'affaiblissement de l'armée, la haine de l'Église, l'asservissement de la magistrature, l'appui donné et les faveurs accordées aux doctrines les plus dissolvantes et aux agitations les plus menaçantes, il n'est personne qui ne puisse désigner les auteurs de cette œuvre de dissolution et de mort.

Les lois sectaires sur l'instruction publique commencent à porter leurs

fruits. La famille, atteinte par l'esprit révolutionnaire et les lois, se désagrège tous les jours de plus en plus ; la jeunesse, élevée sans Dieu, ne connaît aucun frein : elle est prête à toutes les suggestions, ouvre son esprit à toutes les erreurs, son âme à toutes les convoitises, et les criminels précoces effraient par leur nombre et leur cynisme. La religion, respectée autrefois et honorée, même par les plus mauvais gouvernements, qui voyaient en elle la condition essentielle de l'ordre et de la paix, la religion est, pour la Révolution, une ennemie qu'elle poursuit de sa haine, de ses calomnies, et de mesures arbitraires contre les ministres du culte, les congrégations d'hommes et de femmes, et les institutions les plus utiles à l'humanité et les plus fécondes pour le bien des âmes. On prétend refaire ainsi la France ! on travaille à la détruire, en lui enlevant la foi qui a fait sa grandeur et sa force.

Au point de vue économique, les problèmes les plus redoutables se posent, et les intérêts les plus chers sont inquiets. La concurrence pour les produits industriels de toute sorte s'étend dans le monde entier. Les pays, autrefois nos tributaires, sont aujourd'hui nos rivaux. La rapidité de la production avilit la marchandise, la main-d'œuvre augmente tous les jours, et la menace perpétuelle de la grève ne permet plus les longs engagements qui faisaient la sécurité du travail, au profit du patron et de l'ouvrier. La France a montré, dans les circonstances les plus douloureuses et les plus critiques, avec quelle puissance elle se relevait de ses désastres, et combien étaient inépuisables les ressources de son activité et de son génie industriel. Dans les conditions actuelles, serait-elle capable des prodiges qu'elle a faits autrefois ?

Des excitations criminelles soulèvent constamment l'ouvrier contre le patron, et produisent des grèves funestes à l'un et à l'autre. De janvier

1898 à juin 1899, on en a compté huit cent soixante-sept; et de juin

1899 à janvier 1 901, quatorze cent trente-neuf! Quelle est l'industrie capable de résister à de pareilles épreuves, et quel est le ménage ouvrier que ne menace ou n'atteigne pas la misère, après une suspension plus ou moins prolongée de travail .'' Les travailleurs honnêtes sont ceux qui en souffrent le plus, et leur liberté, que ne protège qu'insuffisamment le gouvernement, succombe sous les attaques violentes de ceux d'entre eux qui obéissent aux suggestions des politiciens, dont les grèves secondent les projets intéressés.

Les charges qui pèsent sur le pays sont écrasantes. L'impôt s'accroît tous les jours, et sans se mettre en peine des sacrifices qu'il exige, les

pouvoirs publics, secondés par un Parlement où les prudents sont peu écoutés, impriment aux dépenses une marche ascendante qui inspire les craintes les plus légitimes. Le budget de 1830 n'atteignait pas un milliard, et les habiles financiers qui venaient de relever les ruines de la Révolution, et de payer les désastres des dernières années de l'Empire, s'effrayaient. Aujourd'hui, le budget dépasse trois milliards et demi, et l'équilibre, fictivement établi par des artifices qui ne trompent personne, aboutit depuis plusieurs années à des découverts que l'on peut dissimuler, mais non combler.

La dette publique qui figure au budget de 1901, s'élève à 1,245,727,464 fr. de dépense annuelle. D'après les évaluations officielles consignées dans le dernier compte général d'administration, le capital représenté serait de trente milliards, trois cent trente et un millions, huit cent seize mille francs, sans compter la dette viagère, qui se compose de pensions, de secours, d'indemnités, de subventions, et représente un capital de deux milliards, quatre cent cinquante-cinq millions, quatre cent quatre-vingt-dix mille, neuf cent vingt francs.

Si l'on joint, à cette dette énorme, celles des communes et des départements, on se demande avec terreur si l'avenir ne succombera pas sous les charges que lui lègue le passé.

Le mouvement littéraire du XIX^ siècle a été très brillant et très actif. Les luttes du classique et du romantique ont été fécondes, et il n'est pas un genre de littérature qui n'en ait reçu une vive impulsion. ^i Le XIX« siècle sera le siècle de l'histoire, » a dit Augustin Thierry. Les événements ont justifié sa prévision, et les œuvres historiques n'ont pas été moins remarquables par leur nombre que par leur importance ; la poésie a eu d'éclatantes et de nobles inspirations, le théâtre de beaux succès ; la critique a fait preuve d'esprit, de goût et de jugement ; la science sacrée a élevé d'impérissables monuments, la philosophie a écrit de belles pages, et le journalisme a révélé les talents les plus riches et les plus divers ; la part du roman est très grande, et la fécondité des auteurs a répondu à l'avidité des lecteurs.

Toutes ces œuvres ont-elles contribué à élever l'esprit, à épurer les mœurs, à répandre et à faire aimer la vérité ? Nul n'oserait le prétendre, et il est à craindre que la part du mal ne soit plus considérable que celle du bien. La littérature incrédule et immorale, qui se dissimulait dans quelques salons à la fin du XVI I^ siècle, a préparé et amené la corruption des temps qui ont suivi. Le XXe siècle empruntera-t-il à son prédé-

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cesseur ce qui a fait sa gloire littéraire, ou ce qui lui a valu le mépris et l'horreur des honnêtes gens ?

Nul siècle n'a égalé, pour ses conquêtes scientifiques, celui qui se termine. Une simple énumération, qui ne peut être complète, tant le champ est vaste, permet de se rendre compte de l'activité intellectuelle et des heureuses découvertes de notre temps. Vapeur, électricité, chemins de fer, grands paquebots, cuirassés gigantesques, torpilleurs, canons monstrueux, gaz et électricité servant à l'éclairage et à la locomotion, télégraphie avec fil et sans fil, téléphones, rayons X, automobiles, aérostats presque dirigeables, machines de toute sorte aidant le travail de l'homme ou se substituant à ses bras, mines pénétrant jusqu'à des profondeurs effrayantes, progrès étonnants dans la chimie, gaz solidifiés ou liquéfiés, isthmes ouverts, ponts traversant des bras de mer, découverte des baciles qui causent nos maladies et dont on peut prévenir, affaiblir ou arrêter les funestes effets, anti-septiques combattant des principes mortels, chirurgie osant pénétrer dans toutes les profondeurs du corps humain : tout cela fait du XIX^ siècle une des grandes époques de l'humanité, et contribue puissamment au bien-être de l'homme, à sa richesse et à sa domination sur les forces de la nature.

Ces résultats matériels sont-ils les seuls que l'homme doive ambitionner et poursuivre ? Il en est d'autres, bien plus précieux en euxmêmes, et qui influent plus directement sur le sort des sociétés. On peut louer un siècle de ce qu'il a fait pour la santé, la gloire et les ressources de toute sorte des populations, mais on a le droit de lui demander ce qu'il a recherché et obtenu pour que la vérité y soit aimée et la vertu pratiquée. Certes, les efforts les plus généreux et les plus constants ont été tentés pour établir sur les âmes le règne de la religion. La parole, la presse, l'exemple, les oeuvres, constituent un des plus fortifiants spectacles que puisse présenter l'activité humaine. Rien n'a arrêté ni ralenti le zèle, et jamais peut-être on n'avait vu à quel prix on met les âmes chez les hommes de foi. La lutte a été terrible, et si ceux qui, avec le salut individuel, cherchent le salut social, ont consumé leurs forces dans des travaux inutiles, ce n'est pas leur bonne volonté qu'il faut en accuser.

Ils ont trouvé devant eux des adversaires habiles et persévérants, qui, en politique comme en religion, instruments dociles d'une secte ténébreuse, ont poursuivi le triomphe de l'esprit révolutionnaire, et n'ont rien négligé pour imposer à la France ce que Proudhon, qui s'y connaissait, appelait <l. la destruction sans reconstruction ». Les ennemis de leur

pays en sont aujourd hui les maîtres. Ils ont les pouvoirs publics, les assemblées, les fonctions administratives. Ils se partagent, comme des dépouilles, tout ce qui donne de l'influence, des honneurs et de l'argent. Ils se jouent des convictions des autres, de leurs intérêts, de leurs droits, de leurs libertés. Ils font, sur tous les terrains et sous tous les prétextes, la guerre à Dieu, et il n'est pas une institution éclose sous le souffle vivifiant du Christianisme, qu'ils ne travaillent à détruire ou à corrompre.

Leur œuvre, il faut le reconnaître, est fort avancée, et les loges qui, pendant si longtemps, ont travaillé dans l'ombre, disent ouvertement aujourd'hui leurs projets, parce qu'elles sont convaincues qu'il n'y a plus de puissance humaine qui soit capable d'en empêcher la complète exécution. C'est une imprudence heureuse, car l'erreur n'est plus possible aujourd'hui ; chacun sait quel, est leur but, quels sont leurs moyens, et celui-là seul ne sera pas éclairé, qui refusera de voir la lumière.

Avec la fin du XIX^ siècle, la France arrive à un « tournant » de son histoire. Malgré tout, elle est encore et toujours maîtresse de ses destinées. « Le royaume des Cieux souffre violence, et les violents seuls le ravissent ('). » Il en est ainsi du pouvoir sur la terre. On ne le conquiert sur ceux qui en font mauvais usage que par la lutte, l'effort, le sacrifice. Le prix est assez beau pour qu'on l'achète par tous les moyens honnêtes. Oui, le peuple français est maître de ses destinées. Il peut se donner, paciquement, le gouvernement qu'il voudra. L'instrument de son triomphe n'est ni la conspiration, ni la grève, ni la calomnie, ni l'insurrection ; c'est le bulletin de vote. Qu'il se rappelle le noble serment prêté par la jeunesse athénienne dans le temple d'Agraule, au jour solennel où elle entrait dans les rangs des citoyens : « Je jure de combattre, jusqu'au dernier soupir, pour les intérêts de la religion et de la patrie, et je resterai constamment attaché à la foi de mes pères. » Ce serment contient tout ce que, dans tous les temps, doit faire un bon citoyen, et il oblige à rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et au pays ce qui est au pays.

Ceux qui croient aux victoires faciles sont destinés à être toujours battus. Ceux qui reculent devant les difficultés et les dangers de la lutte ne connaîtront jamais la victoire. Il faut être prêt à tout quand on veut faire une œuvre bonne. On se trompe en refusant de croire à la puissance du mal, mais aussi en l'exagérant. Il est certain qu'il demande moins d'efforts que le bien, parce qu'il ne rencontre pas devant lui la

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