CHANGARNIER
portés sur le Conservatoire des Arts et Métiers, où commandait Guinard, colonel de l'artillerie de la garde nationale. La grille leur fut ouverte par des complices, et les plus résolus s'y précipitèrent. Une vingtaine de représentants délibéraient, pendant que des barricades s'élevaient aux environs pour les défendre. Une compagnie de la 6^ légion et un demi-
bataillon du 62^ de ligne pénétrèrent à l'intérieur sans rencontrer de résistance, s'emparèrent de quelques représentants et mirent en fuite les autres, qui se sauvèrent en escaladant les murs. Ledru-Rollin s'échappa à travers un vasistas. Les barricades furent détruites dans la soirée ; elles avaient été mollement défendues, et la troupe perdit à peine quelques hommes. Cette tentative, si facilement réprimée, découragea pour un moment les hommes de désordre et augmenta la force morale du gouvernement.
Cependant, Louis-Napoléon était impatient de la tutelle de l'Assemblée, se montrait de plus en plus hostile à la cause pontificale, et témoignait de l'éloignement pour ses ministres, qu'il ne trouvait pas assez dociles à sa volonté, ni assez dévoués à sa personne. La crise éclata, le 31 octobre, par un message à l'Assemblée, dans lequel se manifestaient des vues personnelles, menaçantes pour la liberté. On s'en inquiéta, on s'en irrita, mais comme, après avoir fait connaître son nouveau ministère, le président sembla montrer un désir de conciliation, l'entente se rétablit momentanément. Les causes de division n'en existaient pas moins, et le parti de l'Elysée se trouvait, avec celui de l'Assemblée, dans une situation équivoque, qui prêtait à toutes les suppositions et exposait à tous les accidents.
Le nouveau ministère comprenait : à la guerre, d'Hautpoul, aux affaires étrangères, de Rayneval, plus tard de la Hitte, à la justice, Rouher, à l'instruction publique, de Parieu, aux finances, Fould, à la marine, Romain-Desfossés, aux travaux publics, Bineau, au commerce, Dumas, à l'intérieur, Ferdinand Barrot. Le président ne sortait pas du parti modéré, qui formait la majorité de l'Assemblée législative, mais il s'entourait d'hommes qu'il prétendait attacher étroitement à sa personne, ou qui lui étaient déjà gagnés, et qui devinrent rapidement les instruments de sa politique.
La charte de 1830 avait promis la liberté de l'enseignement. Cette promesse avait été éludée, comme la plupart de celles que font les révolutionnaires. Les catholiques ne cessèrent de demander, sous le règne de Louis-Philippe, cette liberté qui est de droit naturel, et poursuivirent leurs revendications sous la République. Le 4 janvier 1849, Falloux avait institué deux commissions chargées de préparer deux projets de loi sur l'enseignement primaire et sur l'enseignement secondaire. Elles étaient composées des hommes les plus considérables et les plus compétents. Les discussions y furent longues, courtoises, approfondies, el on put
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mesurer tout le chemin que les événements récents avaient fait faire aux esprits les plus étrangers aux inspirations chrétiennes. Le 18 juin, le ministre déposa le projet sorti de ces délibérations. Il comprenait quatre ordres de matières : l'instruction primaire, l'instruction secondaire, l'organisation de l'Université, la création des conseils chargés de la direction de l'instruction publique.
Cette question, soulevée en 1831 par Lamennais, Lacordaire et Montalembert, défendue en 1845 ^^ 1846 avec tant de raison et d'éclat par les publicistes chrétiens et l'épiscopat, à laquelle l'abbé Dupanloup, devenu évêque d'Orléans, après avoir consacré son zèle et ses lumières à la formation de la jeunesse, apporta le tribut de sa chaleureuse éloquence, reçut l'adhésion des hommes qui avaient été les partisans les plus résolus du monopole universitaire. Thiers, Cousin, Guizot, Saint- Marc Girardin, réclamaient et contribuaient à faire triompher la liberté en matière d'enseignement. Ce désaveu de leur passé, qui les honore, ainsi que ceux qui suivirent leur exemple, prouve que si le droit peut être longtemps opprimé, il vient un moment où tout concourt, même ses anciens ennemis, à le dégager des injustices dont il a souffert.
Les catholiques n'obtinrent pas tout ce qu'ils avaient le droit de réclamer ; il y avait trop loin de ce qui existait à ce qu'ils demandaient. Les membres des commissions prétendaient avoir accordé tout ce qui était possible. Justement attaquée dans son vice originel, qui était le monopole, et dans l'esprit des maîtres qui en ont profité, l'Université fut défendue par des hommes de bonne foi qui l'aimaient malgré ses erreurs, et par des hommes de parti qui l'aimaient à cause même de ces erreurs. Elle résista, mais une certaine satisfaction fut donnée au droit. Si la loi votée le 1 5 mars 1850 n'a pas porté les fruits qu'aurait donnés la liberté absolue, elle a formé des générations qui ont conquis le principe de la liberté d'enseignement supérieur, et fourni des soldats à la cause catholique. Pourquoi la liberté dont on parle tant, et que l'on accorde sans mesure à ce dont on abuse si facilement, est-elle si parcimonieusement reconnue à ce qui porte en lui-même son tempérament, sa règle et sa fécondité ?
Les passions démagogiques n'étaient pas domptées. Les élections du 10 mars enlevèrent dix sièges à la gauche, mais Paris avait nommé trois députés de l'opinion la plus avancée. Le 28 avril suivant, Eugène Sue fut élu. Paris s'effraya, et on se crut à la veille d'une prise d'armes. Le i^'' mai, le ministre de l'intérieur créa une commission chargée de pré-
parer la réforme de la loi électorale. Le 1 8 mai, le rapport fut lu à l'Assemblée, et, après une discussion passionnée, la loi votée le 31. Elle exigeait, pour être inscrit sur les listes électorales, un domicile continu de trois ans, et établissait comme mode principal de constatation, l'inscription au rôle de la taxe personnelle. On avait espéré moraliser le suffrage universel, en supprimant des électeurs que leur vie vagabonde ou mobile ne recommandait pas, et que leur situation de fortune rendait accessibles à toutes les influences. On ne se doutait pas que l'on fournissait une arme à celui-là même qui s'associait à cette réforme, et la reconnaissait nécessaire. On ne tarda pas à s'en apercevoir.
Le ministère ayant demandé l'augmentation des frais de représentation du président, l'Assemblée ne la vota que par trois cent cinquantequatre voix contre trois cent huit, montrant ainsi peu de sympathie, une médiocre déférence, et la crainte que les ressources ainsi obtenues ne fussent employées contre la Constitution et au profit d'une ambition personnelle.
Le 16 juillet 1850, une loi rétablit le cautionnement, le timbre sur les journaux, les romans-feuilletons et les écrits non périodiques d'économie politique et sociale. On espérait ainsi mettre un frein aux écarts de la presse. C'est dans le même but que l'on imposa la signature de tous les articles. Un journal. Le Pouvoir, ayant violemment attaqué l'Assemblée, fut traduit devant elle et condamné à cinq mille francs d'amende. On dit, afin d'entretenir et d'accentuer le désaccord, que le président les paya pour lui, indiquant ainsi d'où venait l'inspiration.
Ces incertitudes et ces antagonismes, la crainte qu'inspiraient les doctrines socialistes, les dangers menaçant l'ordre, donnaient une grande activité aux efforts faits pour rapprocher les deu.x branches de la famille de Bourbon, séparées par l'usurpation de 1830. Les hommes les plus considérables s'y employèrent, et celui qui « respectait son pays autant qu'il l'aimait » se montra prêt à tous les sacrifices pour « fonder un gouvernement régulier et stable sur la base de l'hérédité monarchique et sous la garde des libertés publiques ». Ni alors, ni plus tard, pas même après 1873, ces tentatives ne réussirent, et le comte de Chambord, en qui toutes les diplomaties reconnaissaient « le prince le plus honnête de l'Europe», devait mourir loin de sa patrie, après avoir vainement dit à la France ce qu'il aurait voulu faire pour elle, tracé son programme, et donné un avant-goût, au moins par ses vues, ses principes et ses projets, de la monarchie chrétienne et traditionnelle.
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Pendant la proroi^ation de l'Assemblée, le président visita Melun, les départements de l'Yonne, de Saône-et- Loire, Lyon, l'Alsace, la Lorraine et la Champagne. Il revint à Paris le 28 août, enivré de l'accueil qu'il avait reçu, et, le 9 septembre, il alla chercher les mêmes acclamations et les mêmes triomphes en Normandie. Les cris propres à encourager son