‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 20 sur 132 · IL — L'EMPIRE AUTORITAIRE · texte numérisé non relu

IL — L'EMPIRE AUTORITAIRE

LE discours du président fut la justification de sa conduite et l'affirmation que l'intérêt seul du pays l'avait toujours inspiré. Napoléon I^"^ avait trop aimé la guerre et abusé du pouvoir absolu. Quant à lui, il se contentait de son titre, mais si les factions mettaient en question l'avenir du pays, i. il pourrait être raisonnable de demander au peuple.au nom du repos de la France, un nouveau titre qui fixât irrévocablement sur sa tête le pouvoir dont il l'a revêtu. »

Le public n'eut pas de peine à comprendre ce que cela voulait dire, et le but de celui qui parlait ainsi, était de ne pas permettre à l'opinion de s'égarer, ou de concevoir des illusions.

Les sénateurs et les députés jurèrent « obéissance à la Constitution et fidélité au Président de la République». Les trois républicains, n'admettant pas que leurs électeurs « aient voulu les envoyer siéger dans un corps législatif dont les pouvoirs ne s'étendent pas jusqu'à réparer les violations du droit », refusèrent le serment. Ils ne croyaient pas que la souveraineté populaire pût être subordonnée à une autre volonté. Ils trouvaient au moins étrange, que le seul qui eût prêté serment à la Constitution républicaine et qui l'avait renversée, prétendît engager par un serment la fidélité des autres envers sa personne. Il y eut dans les assemblées politiques et dans le pays, peu d'imitateurs de ce scrupule.

Jérôme Bonaparte fut nommé, par décret, président du Sénat, et Billault président du Corps législatif.

Celte session présenta peu d'intérêt. Le président avait, de sa propre autorité, arrêté le budget de 1852 et converti le 5 "^ o en 4 12. On vota la refonte des monnaies à l'effigie du prince-président, une loi sur la réha-

bilitation des condamnés, une autre sur les crimes ou délits commis à l'étranger par des Français. En sept jours le budget de 1853, avec toutes les questions qui s'y rattachent et qui touchent à l'administration générale du pays, fut voté conformément à un nouveau système qui aurait rendu illusoire tout contrôle, en supposant que le Corps législatif pût avoir la velléité de l'exercer. Ce budget était de quinze cents millions.

Le 10 mai, Louis-Napoléon avait fait au Champ-de-Mars la distribution des aigles. C'était une cérémonie renouvelée de l'Empire. Il assista à l'inauguration du chemin de fer de Strasbourg, et fut reçu à Nancy «t en Alsace avec le plus vif enthousiasme. Il est difficile de faire, dans ces réceptions et celles qui suivirent, la part de l'enthousiasme véritable et de celui que produisent d'infaillibles moyens d'encouragement, de récompense, de menaces ou de contrainte.

Les élections aux conseils généraux, faites avec la méthode qui avait présidé à celles du Corps législatif, eurent le même résultat. Là, les questions locales avaient le premier rang et les situations personnelles jouaient un grand rôle, mais la politique ne fut pas étrangère au choix des personnes et à leur succès. Dès leur première session, les nouveaux conseillers demandèrent, avec des nuances qui marquaient l'état de l'opinion dans le pays, le rétablissement de l'Empire.

Le 14 septembre, Louis-Napoléon partit pour un voyage dans le midi. Bourges, Moulins, Roanne, Saint-Etienne, Lyon, Grenoble, Valence, Avignon, Marseille, Toulon, Aix, Nîmes, Montpellier, Béziers, Narbonne, Toulouse l'accueillirent aux cris de : Vive l'Empereur! A Bordeaux, il parla de réformes à introduire, d'améliorations à réaliser dans l'intérêt public, des canaux, des chemins de fer, et il prononça ce mot qui marquait des espérances prochaines et fut considéré comme un engagement rassurant : « L'Empire, c'est la paix». Il revint par Rochefort, Angoulême, Saintes, Niort, Poitiers, Châtellerault, Tours, Amboise, et rentra le 16 octobre à Paris. La réception qui lui fut faite compléta les manifestations de la province. La foule l'acclama, et les adresses de tous les corps constitués demandèrent, plus ou moins discrètement pour lui, le titre nouveau émané des clameurs populaires. « Je ne me dissimule pas, disait-il dans un décret convoquant le Sénat pour le 4 novembre, tout ce qu'il y a de redoutable à accepter aujourd'hui et à mettre sur sa tête la couronne de Napoléon ; mais mes appréhensions diminuent par la pensée que, représentant à tant de titres la cause du peuple et la volonté nationale, ce sera la nation qui, en m'élevant au trône, se couronnera elle-même. »

Le résultat final avait été habilement préparé. Dans le silence universel, on n'avait entendu qu'une voix, et cette voix était impérieuse. Le changement se fit sans difficulté. Il revêtit toutes les apparences d'un acte parfaitement libre et conforme au vœu populaire.il put paraître que l'accord était universel et qu'il ne restait plus rien des vieilles fidélités, ni des appréhensions que faisaient naître le nom de Napoléon et les aventures de son neveu.

Lorsque la presse se taisait, lorsque la police veillait, lorsque la délation trouvait un facile accueil, comment aurait-il pu se produire quelque manifestation contraire .•* On aurait pu croire que la France ne vivait que pour approuver.

Sur le rapport de Troplong, le 7 novembre 1852, le Sénat déclara à l'unanimité moins une voix, qui fut celle de Vieillard, ancien précepteur du frère aîné de Louis-Napoléon, que « la dignité impériale était rétablie, et Louis-Napoléon Bonaparte proclamé empereur sous le nom de Napoléon III ».Un décret du même jour convoqua la nation pour se prononcer sur le plébiscite suivant : « Le peuple français veut le rétablissement de la dignité impériale dans la personne de Louis-Napoléon Bonaparte, avec hérédité dans sa descendance directe, légitime ou adoptive, et lui donne le droit de régler l'ordre de succession au trône, dans la famille Bonaparte >.

Le résultat de cette consultation nationale ne pouvait être douteux. 8.824.149 suffrages se prononcèrent pour le rétablissement de l'Empire, 253.145 le repoussèrent. Ce résultat fut solennellement apporté à l'empereur par le Corps législatif et le Sénat, en présence de sa maison militaire, de ses ministres et du conseil d'Etat, à St-Cloud, le i^'' décembre au soir, un an après le renversement de la République. 1852 achevait, au milieu d'un apaisement universel, ce que 1851 avait commencé dans le déchaînement de la guerre civile.

Napoléon III fit son entrée à Paris par l'arc de triomphe de l'Étoile, entre l'armée et la garde nationale. Les manifestations populaires ne manquèrent pas plus que les adresses des corps de l'Etat. A part ceux, royalistes ou républicains, qui se renfermaient dans leurs souvenirs, leurs regrets et leurs espérances, les autres, par calcul, faiblesse, lassitude ou conviction, se prêtaient à une confiance absolue, et se reposaient dans une obéissance dépourvue de toute préoccupation de l'avenir, mais aussi de toute dignité.

Le traitement du président de la République avait été porté, après le

CancU 4

50 CHAPITRK DKUXIEME.

2 décembre, de six cent mille francs à douze millions. La dotation de l'empereur fut de vingt-cinq millions, avec la jouissance de Rambouillet, de Fontainebleau, de Versailles, de Compiègne, et quinze cent mille francs lui furent annuellement alloués pour mettre à la hauteur de leur situation nouvelle, les princes et les princesses de la maison impériale. Il y eut aussi place pour la clémence, qui est, par excellence, la vertu souveraine. L'amnistie ouvrit les portes de la France à douze cent cinquante proscrits à la suite des événements de décembre. L'amnistie supposait un crime qu'ils n'avaient pas commis.

Une modification à la constitution donna à l'empereur le droit absolu de grâce, la faculté de régler les rapports des grands corps de l'État entre eux et le pouvoir exécutif,et de répartir par chapitres le budget des dépenses voté par ministère, ainsi que les virements d'un chapitre à l'autre. Cette disposition, dont l'essai avait été déjà fait, rendait illusoire le contrôle du Parlement, et donnait au pouvoir la libre disposition d'un grand nombre d'allocations budgétaires. Il suffisait qu'une somme eût été votée, pour qu'il eût le droit d'en faire l'application qui lui convenait. Toute discussion dans la confection du budget était dès lors inutile, et toute demande d'éclaircissement sur l'emploi des crédits, séditieuse.

La dotation des sénateurs fut fixée à trente mille francs par an, et celle des députés à deux mille cinq cents francs par mois.

Les Deux-Siciles, l'Angleterre, la Belgique, la Suisse, la Sardaigne, le Danemark, les Pays-Bas, le Pape, le Portugal, la Suède, le Wurtemberg, la Hesse-Darmstadt, reconnurent promptement le nouvel empire. La Prusse ne se prononça qu'après avoir reçu l'assurance que les traités réglant la situation générale de l'Europe, seraient respectés fidèlement.

L'Autriche, la Saxe, le Hanovre, la Bavière, Bade, accréditèrent aussitôt leurs ambassadeurs auprès de la cour des Tuileries, Enfin la Russie, montrant moins d'empressement, à cause de la grande idée qu'elle a conservée de l'autorité du souverain, père du peuple, et peutêtre aussi des souvenirs de ]8i2, maintint, avec quelques réserves, les relations de bonne amitié. Si le tzar ne donna pas à Napoléon III le nom de frère, il l'appela « son bon ami ». C'était moins intime, mais c'était encore convenable. Le nouvel empereur y vit une injure qu'il n'oublia pas.

Le ler janvier 1853, l'empereur forma sa maison ; il nomma un aumônier, un grand maréchal du palais, un grand chambellan, un grand

écuyer, un grand veneur et un grand maître des cérémonies. Des décorations, distribuées avec une incomparable générosité, récompensèrent les services rendus, ou ceux que l'on attendait. Les amis de la veille se trouvèrent confondus avec ceux du jour et du lendemain. On tenait à faire l'unité dans la reconnaissance qui inspire le dévouement et doit le maintenir.

Le 2 2 janvier, le conseil d'État et les bureaux du Sénat et du Corps législatif furent convoqués aux Tuileries, pour y recevoir une communication relative au mariage de l'empereur, et le 24, ces grands corps accueillirent, avec des applaudissements unanimes, la nouvelle que l'empereur avait fait choix d'une jeune Espagnole « douée de toutes les qualités de l'âme... catholique et pieuse », qui devait faire revivre « les vertus de l'impératrice Joséphine ».

Le mariage civil de Napoléon III avec Eugénie de Montijo eut lieu le 29 janvier aux Tuileries, et la bénédiction nuptiale fut donnée le lendemain dans l'église de Notre-Dame, par l'archevêque de Paris, au milieu de pompes depuis longtemps oubliées. La France s'associa par ses conseils municipaux à ce grand événement, qui joignait à la sécurité du présent les espérances de l'avenir. Le monde officiel se confondit en félicitations et en vœux. On était tout à la joie. L'industrie et le commerce comptaient sur les splendeurs de la nouvelle cour, et il semblait que la prospérité intérieure ne fût pas moins assurée que la paix au dehors. Trois mille grâces furent accordées. Cent mille francs furent donnés aux sociétés de charité maternelle, placées sous la protection de la nouvelle impératrice, et cent cinquante mille francs fondèrent des lits à l'hospice des Incurables.

Le 14 février 1853, l'impératrice assista à l'ouverture de la session du Sénat et du Corps législatif. Il y eut une nouvelle promotion de sénateurs et deux députés, de Calvière et Bouhier de l'Écluse, qui avaient refusé de prêter serment, furent déclarés démissionnaires.

Les fêtes se multiplièrent comme après toutes les crises politiques, et la cour donna l'exemple. L'empereur aimait la magnificence partout, et il y voyait un moyen de rehausser le prestige du pouvoir et d'entretenir l'activité industrielle. Il croyait qu'un gouvernement fort doit se faire aimer par les dépenses qu'il répand en pluie bienfaisante, ou qu'il provoque.

Auguste avait trouvé Rome de brique, il la laissa de marbre. Napoléon I*^'' avait fait de colossales entreprises. Napoléon III l'imita. Paris

sa

CHAPITRK DEUXIÈME

fut transformé par le préfet Haussmann.qui mit une volonté intelligente, active et résolue au service de la pensée impériale.

La taxe des lettres, uniformément abaissée, fut réduite à quinze centimes, la nomination des présidents des conseils de prud'hommes et des sociétés de secours mutuels appartint à l'empereur, et la liste des jurés

l'impératrice EUGÉNIE.

dut désormais être arrêtée par les préfets ou sous-préfets et les juges de paix de l'arrondissement. On enlevait le plus possible aux citoyens libres pour augmenter l'action officielle. La centralisation, déjà si puissante, se resserrait encore, et les pensions civiles, servies auparavant par une caisse spéciale, furent transportées à la direction du Trésor.

Enfin, l'article 86 du code pénal, qui punissait de la peine du parricide

tout attentat contre l'empereur, et l'article 87, qui prononçait la déportation contre toute tentative dont le but était de renverser le gouverne-

ment, furent remis en vig^ueur. Cette session produisit cent soixante-deux lois. Elles étaient votées rapidement, et presque sans opposition. Elaborées par le conseil d'État, elles étaient considérées comme bien mieux

54 CHAPITRK DKUXIÈMK.

conçues et établies que si elles sortaient des délibérations, toujours un peu passionnées, d'un corps politique. Aussi les séances du Parlement, que le public ne connaissait que par un procès-verbal officiel, étaientelles peu remarquées. L'attention publique s'arrêta pourtant sur la séance dans laquelle la discussion du budget fournit à Montalembert l'occasion de protester contre la spoliation de la famille d'Orléans. Charîier, le marquis de Talhouet et le duc d'Uzès s'associèrent à cette éloquente protestation, qui n'eut et ne pouvait avoir, dans une assemblée composée comme le Corps législatif, aucune sanction.

Les sociétés secrètes n'avaient pas disparu, malgré les rigueurs qui avaient suivi le coup d'État, et la vigilance de la police. Les Conseils du Périple, le Cordon sanitaire, les Deux-Cents, la Commune révolutionnaire s'étaient constituées ou continuées, isolées ou réunies, bornées à la France ou en communication avec les proscrits. Un certain nombre de leurs membres furent arrêtés le 5 juillet, après l'entrée de l'empereur et de l'impératrice à l'Opéra comique. Les bruits de la découverte d'un complot s'étaient répandus depuis quelques jours. On les accusa d'avoir préparé un attentat, qui avait heureusement avorté, grâce aux mesures arrêtées par la Sûreté le 7 juin, jour où l'empereur assistait à une représentation de l'Hippodrome. Leur procès eut lieu devant la cour d'assises, où ils furent défendus par Jules Favre,et accusés par le procureur général Rouland. Sept d'entre eux furent condamnés à la déportation, quatorze à des peines qui varièrent de dix à trois ans de déportation, six déclarés non coupables.

Pendant l'instruction de cette affaire, qui ne passionna pas l'opinion publique, l'empereur et l'impératrice firent, de la fin d'août au 10 septembre, un voyage en Normandie. Le 22, ils se dirigèrent vers le Nord et visitèrent Arras, Douai, Valenciennes, Lille, Saint-Omer, le camp d'Helfaut, Calais, Boulogne et Amiens, où furent épuisées les formules d'adulation. Leur présence fut une occasion de fêtes auxquelles participèrent avec entrain les populations, et les faveurs de toute sorte furent abondamment répandues partout où elles pouvaient provoquer, soutenir ou récompenser le dévouement.

La mort de François Arago (2 octobre), à qui l'empereur avait conservé, malgré son refus de serment, les fonctions de directeur de l'Observatoire, provoqua un grand mouvement auquel le gouvernement prit part, afin d'en modifier le caractère républicain. En rendant hommage .au savant, il voulait faire oublier l'homme politique. Celle de Lamennais

qui, depuis 1832, avait servi la Révolution, après avoir été le défenseur éloquent de l'Église, eut moins de retentissement. Elle provoqua chez ceux qui l'avaient le plus admiré une douloureuse impression, et fut exploitée, sans grand succès, par ceux qui se servaient de son nom et des restes de son talent au profit de leurs passions religieuses et politiques.

On essayait d'occuper l'opinion afin de faire, pour un moment, diversion aux préoccupations d'une guerre imminente avec la Russie. L'empereur ne la provoquait pas, mais l'occasion lui semblait favorable pour assouvir une rancune, conserver le second empire par la gloire militaire, et peut-être jouer un rôle qui eût montré que le grand Napoléon avait un héritier.

La tâche du gouvernement était alors d'une facilité extrême. Il était sûr du Sénat et du Corps législatif. La presse était réduite au silence. Les réunions publiques étaient interdites. Comment l'opinion aurait-elle pu se faire jour, et l'opposition se manifester ? Mais les événements marchaient à l'extérieur, et il n'y avait, au dedans, aucune force qui pût les arrêter.

Al)>^

Page 1