‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 3 sur 132 · I.— LE LENDEMAIN DE LA REVOLUTION · texte numérisé non relu

I.— LE LENDEMAIN DE LA REVOLUTION

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A fuite de Louis- Philippe et le rejet de la régence de la duchesse d'Orléans laissèrent le champ libre à l'insurrection. Le but, en 1848 comme en 1830, avait été dépassé. On avait voulu renverser des ministres et p^^^ conquérir des libertés ou des réformes : on avait rens trônes. Dans les deux cas, comme dans presque toutes les révolutions, ce ne furent pas ceux qui avaient combattu au péril de leur vie pour le triomphe de leurs idées, qui profitèrent de la victoire. Lorsque le danger fut passé, les chefs, qui s'étaient prudemment réservés, pour la plupart, en attendant l'issue, se présentèrent, et la moisson fut pour eux.

Il y a, du reste, dans les troubles civils des moments où le triomphe étonne et rend impuissant. Aveuglés par l'entraînement de la lutte, éblouis par un succès qu'ils n'osaient peut-être pas espérer, les combattants ne savent plus ce qu'il faut faire. Les habiles viennent alors ; ils prennent résolument la tête, donnent des ordres, s'emparent du pouvoir, et leur froid calcul est plus fécond pour eux, que les plus ardentes passions pour les naïfs qui s'étaient jetés tête baissée dans le danger.

En 1830, Louis- Philippe avait été présenté comme « la meilleure des Républiques». En 1848, malgré la loi établissant la régence, il n'y eut

Canet. «

pas d'hésitation, et la République, à laquelle il avait été substitué après les journées de Juillet, fut déclarée par les vainqueurs le gouvenement de la France.

D'après la tradition révolutionnaire.c'est à l'Hôtel de Ville que se font les nouveaux gouvernements. Les noms de Lamartine, d'Arago, de Ledru-Rollin, de Dupont (de l'Eure), de Marie, de Crémieux et de Garnier- Pages avaient été acclamés dans la Chambre. Mais il fallait une autre investiture que celle des représentants de quelques milliers d'électeurs, bien qu'ils eussent pris la précaution de créer au nom du peuple le pouvoir nouveau. Ces maîtres d'un moment eurent de la peine à pénétrer à l'Hôtel de Ville, au milieu de la foule qui l'assiégeait ou l'occupait. Ils se distribuèrent les rôles et finirent par s'installer : Dupont (de l'Eure) eut la présidence du conseil, Lamartine les affaires étrangères, Ledru-Rollin l'intérieur, Crémieux la justice, Arago la marine, Marie les travaux publics, Goudchaux les finances, Carnot l'instruction publique, Bethmont l'agriculture, Subervie la guerre. On n'avait guère le temps ni les moyens de rechercher les aptitudes. Une proclamation dit au pays : « Le gouvernement provisoire veut la République, sauf la ratification par le peuple, qui sera immédiatement consulté. » On sait ce que valent les consultations faites par ceux qui détiennent le pouvoir. Tous les postes politiques furent immédiatement distribués entre les journalistes et ceux qui, dans les sociétés secrètes ou les émeutes, avaient travaillé pour la République. On croyait juste que ceux qui avaient été à la peine fussent, sinon à l'honneur, du moins au profit, et il fut facile de constater que le désintéressement n'est pas en général la vertu de ceux qui provoquent les agitations politiques, ou s'y mêlent.

Louis Blanc, Flocon, Armand Marrast et Martin, dit Albert, ouvrier, furent faits secrétaires du gouvernement.

L'émeute gronda encore le lendemain ; un groupe furieux de quatre à cinq mille hommes déguenillés, traversa Paris, répandant la terreur ; on pilla, on incendia et une bande se dirigea vers l'Hôtel de Ville en criant : « Le drapeau rouge! » Il n'était pas possible de se tromper sur la signification de cet emblème. On hésitait sur les mesures à prendre. Le gouvernement avait peu de confiance en lui-même, et ses membres, qui ne s'entendaient pas, flottaient incertains, disposés à tout faire, à tout accorder, à tout subir, pour rester. Lamartine se présenta devant cette foule ameutée et sa parole la dompta. Ce ne fut pas sans peine, et sa harangue fut fréquemment interrompue par les vociférations du chef de cette horde menaçante.

LA SKCONDK RÉPUBLIQUE.

II loua le peuple et s'efforça d'éveiller en lui des sentiments généreux. II le supplia de ne pas € substituer une révolution de vengeances et de supplices à une révolution d'unanimité et de fraternité :^. Il flétrit le drapeau noir, et rejeta le drapeau rouge : « Quant à moi, s'écria-t-il en finissant, jamais ma main ne signera ce décret. Je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang, et vous devez le répudier plus que moi, car le drapeau rouge que vous nous rapportez n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars.traîné dans le sang du peuple,en 1791 et i 793, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ! >

Des cris d'enthousiasme répondirent à ces paroles, et la foule reflua vers le dehors. Une bande nouvelle qui arrivait, poussée par des énergumènes, la heurta, et des coups de feu furent tirés. Une collision semblait inévitable et aurait été terrible. Lamartine intervint encore, calma cette irritation et ramena un calme momentané. Il fallait cependant donner au peuple une satisfaction et on le contenta, comme toujours, par des apparences. Les expédients sont la menue monnaie des hommes politiques. Elle calme pour un moment ceux à qui ils la jettent.

Un décret reconnut le droit au travail, et un autre, du lendemain, créa les ateliers nationaux, immédiatement ouverts à ceux qui n'avaient pas, ou prétendaient n'avoir pas de travail.

Une commission de gouvernement pour les travailleurs fut créée au Luxembourg avec Louis Blanc pour président et Albert pour viceprésident. Ce n'est pas ce que demandait l'auteur de \ Histoire de Dix Ans. Il voulait un ministère du progrès, où il eût pu appliquer ses théories et trouver un remède pour les maux présents. On lui donna une demisatisfaction et il s'en contenta, en attendant mieux d'une autre tentative.

Le gouvernement ne rencontra pas d'opposition dans le pays, et fut reconnu par l'Europe avec plus de résignation que de confiance. Mais l'agitation était grande à Paris, et les clubs l'entretenaient par de continuelles excitations et les propositions les plus extravagantes. Il n'y avait rien d'anti-religieux dans cette révolution, et si les théories sociales commençaient à se faire jour, on ne manqua nulle part au respect dû aux églises et aux prêtres. C'était une réaction contre l'esprit voltairien du gouvernement de Louis-Philippe, à l'égard duquel on ne laissait échapper aucune occasion de protester.

Un Christ trouvé aux Tuileries, dans le pillage qui suivit la fuite delà famille royale, avait été porté par un des émeutiers dans une église voi-

CHAPITRK PREMIER.

sine, au milieu des témoignages de respect de la foule. Les cérémonies du culte ne furent troublées nulle part. On demandait aux prêtres de bénir les arbres de la liberté, que l'on plantait sur les places publiques, à limitation de 1789. Les journaux les plus violents contre le régime déchu ne parlaient du clergé et des croyances religieuses qu'avec une déférence qui répondait au sentiment général. Les théories socialistes les plus hardies prétendaient n'être qu'une application de l'Évangile, et les trois termes de la devise républicaine : liberté, égalité, fraternité, inscrits sur les édifices, ou fréquemment répétés dans la presse et dans les harangues, revêtaient une teinte vaguement et même nettement religieuse. Ce n'était pas un calcul, mais la manifestation instinctive de la foi de la vieille France.

Il n'en fut pas longtemps ainsi, parce que les révolutionnaires qui rendaient cet hommage au christianisme, dont l'action séculaire a fait la France, obéissaient plutôt au sentiment populaire qu'à leurs propres convictions. Mais le fait est important à constater, parce qu'il prouve combien l'esprit chrétien a pénétré dans le sol de la patrie, et combien, malgré tout, est grand son empire sur les âmes. La Révolution, loin de pousser son cri de guerre contre l'Église, semblait au contraire vouloir vivre en paix avec elle, afin de profiter de son influence et d'abriter sous son autorité ses propres doctrines.

Un manifeste de Lamartine avait rassuré l'Europe, à qui il représentait la nouvelle République comme amie de la paix. Des circulaires de Ledru- Rollin, ministre de l'intérieur, écrites à l'occasion des élections avec une passion révolutionnaire, répandirent dans tous les départements les plus vives inquiétudes. Elles commandaient la participation directe des agents du pouvoir dans les élections pour l'Assemblée constituante, afin de favoriser les candidatures agréables au gouvernement provisoire et d'assurer le «triomphe de la Révolution ». Carnot avait parlé dans le même sens aux membres de l'Université. A la préfecture de police, Caussidière faisait de l'ordre avec du désordre, comme il le disait avec une confiance singulière ; la commission des travailleurs soulevait les problèmes les plus redoiitables, les clubs s'agitaient, la société des droits de l'homme s'organisait militairement, et tout poussait à l'anarchie ou à la dictature révolutionnaire, ce qui, en principe et pour les conséquences, est, au fond, la même chose. Les hommes modérés du gouvernement luttaient sans doute avec énergie, mais le défaut d'entente ouvrait la voie à toutes les crises, et, à Paris comme dans la province, les inquiétudes paralysaient tout.

LA SECONDK RÉPUBLIQUE.

Le i6 mars, un grand nombre de gardes nationaux, revêtus de leurs i uniformes, firent une manifestation pacifique devant l'Hôtel de Ville, L'intention était excellente, caron voulait rassurer l'opinion, en montrant combien était nombreuse l'armée de l'ordre. Ce fut une imprudence, parce que toute manifestation pour une idée, un fait ou un homme, provoque une manifestation contraire, même quand elle est essentiellement

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