LAMARTINE
pacifique. Le lendemain, une immense multitude, réunie sur la place de la Concorde, se porta sur l'Hôtel de Ville, demandant à être reçue par le gouvernement, à qui elle voulait remettre une pétition réclamant l'éloignement des troupes et l'ajournement des élections pour l'Assemblée et la garde nationale. On parlementa. Les membres du gouvernement, acclamés et menacés, essayèrent de calmer les esprits et d'inspirer la confiance par des protestations et des promesses. Ils comprenaient qu'une étincelle aurait produit un immense et terrible incendie. Ils finirent par décider
le peuple à se retirer, et le félicitèrent, par une proclamation, de s'être montré « aussi grand dans cette manifestation si régulière et si bien ordonnée, qu'il avait été héroïque sur les barricades. » Ces basses flatteries sont communes en temps de révolution. Elles ont pour effet d'encourager les plus audacieux, et elles restent comme une preuve de la tyrannie des foules et de la faiblesse des hommes politiques.
La situation du trésor était embarrassée et l'état des affaires, subitement arrêtées, amenait une diminution effrayante dans toutes les recettes. Le ministre des finances décida que les dépôts à la caisse d'épargne pourraient être remboursés en espèces, s'ils ne dépassaient pas cent francs. Après ce chiffre, ils étaient transformés en bons du trésor, ou en rentes 5 0/0. Il donna cours forcé aux billets de banque, et décréta qu'il serait perçu immédiatement un impôt de quarante-cinq centimes du total des quatre contributions directes. On comprend comment furent accueillies ces diverses mesures au milieu du trouble général, et quelle opposition elles soulevèrent. Les quarante-cinq centimes firent plus de mal au gouvernement que toutes ses autres fautes réunies.
Dès que le pouvoir nouveau toucha aux intérêts, il eut contre lui la plus grande partie de la nation. Chacun se trouvait atteint, et chez tous ceux qui possédaient, la République prit aussitôt un caractère spoliateur. Le gouvernement de Louis-Philippe avait constamment travaillé à la prospérité matérielle du pays. Des débouchés pour la production industrielle s'étaient ouverts de toutes parts, on tirait un meilleur parti des richesses nationales, les matières premières abondaient dans tous les ports et se répandaient jusque sur les points les moins accessibles du territoire, pour aller remplir, sous une forme nouvelle, tous les marchés du monde. Enrichissez-vous, avait dit un ministre, et le conseil était trop séduisant pour n'avoir pas été avidement suivi. Il en était résulté un accroissement extraordinaire des affaires commerciales, une ambition générale vers une situation meilleure encore, le développement du bienêtre, l'extension du luxe, le besoin de jouir des bénéfices accumulés, et une confiance sans limites dans l'avenir.
Tout cela se trouvait subitement renversé, anéanti. Plus de sécurité, plus de travail, plus de production, plus de gain. Les mesures financières accusaient une situation déplorable du trésor public. Que pouvaient attendre les particuliers, et que n'avaient-ils pas à craindre, lorsque l'État avouait ainsi publiquement sa pénurie, et exigeait des sacrifices qu'il eût été dur de supporter en tout temps, mais qui, dans cette crise universelle,
LA SECONDK RÉPUBLIQUK.
devenaient intolérables ? Aussi chacun se demandait ce que serait le lendemain; on n'y songeait pas sans frémir, et le découragement envahissait les plus fermes. Ce n'était plus un renversement de dynastie qui venait de s'accomplir, c'était une révolution sociale et économique, qui compromettait toutes les situations, atteignait tous les intérêts et ravissait en un moment les fruits du travail et de l'économie.
Cependant les fêtes et les manifestations tumultueuses se succédaient à Paris. Dans la province, on brisa des machines sous prétexte qu'elles enlevaient son pain à l'ouvrier, et il y eut des commencements de jacquerie. Les commissaires-généraux, envoyés sous prétexte de maintenir l'ordre, multipliaient les révocations, donnaient satisfaction aux haines locales et pactisaient avec l'émeute. Envoyés pour maintenir l'ordre, ils furent trop souvent les auteurs du désordre. Limoges, Rouen, Lyon, furent le théâtre de scènes sanglantes. Une légion belge et française essaya de pénétrer en Belgique, afin de porter dans ce pays ami les € bienfaits de la Révolution >, mais, vigoureusement reçue par les troupes au hameau de Risquons-Tout, elle fut dispersée après avoir perdu quelques hommes. Cette tentative, dont on exagéra l'importance, entretint l'agitation et les craintes à l'intérieur; on n'y vit pas ce qu'elle était en effet : une échauffourée de gens que les deux pays repoussaient également.
Le malaise était général et le désordre régnait dans les esprits, dans la rue, dans les conseils du gouvernement.
Ni les membres qui le composaient, ni les chefs des groupes ouvriers qui prétendaient travailler au maintien de l'ordre, ni le commandant de la garde nationale ne s'entendaient. Ils se disaient tous républicains, mais chacun l'était à sa manière, et selon son intérêt. Leur action s'exerçait en sens divers, et soulevait à chaque instant de nouvelles difficultés.
Le i6 avril, les ouvriers en masse devaient se rendre à l'Hôtel de Ville, pour y déposer une pétition demandant que les questions sociales fussent étudiées, comme si cet examen théorique pouvait exercer quelque influence utile sur les haines et les appétits violemment excités. Ledru- Rollin, après avoir longtemps hésité, s'était mis à la disposition de Lamartine, Changarnier avait organisé la défense de l'Hôtel de Ville, la dixième légion de la garde nationale occupait la place et le général Duvivier avait posté la garde mobile, jeunes volontaires de Paris qu'il anima rapidement de son courage, et qui, recrutés de tous côtés, devinrent des défenseurs de l'ordre. Ce déploiement de forces eut un heureux
CHAPITRK PREMIER.
résultat, et les craintes que l'on avait éprouvées ne tardèrent pas à se dissiper.
La journée se termina sans collision et par une victoire morale du gouvernement. Il le constata en célébrant, le 20 avril, la fête de la Fraternité, grâce à laquelle cinq régiments entrèrent dans Paris. En cela, du moins, elle servit à quelque chose, et on ne tarda pas à s'en apercevoir.
Le gouvernement provisoire avait reconnu à chaque citoyen le droit de vote, sans aucune condition de cens. On passait ainsi, sans transition, du régime censitaire au suffrage universel. Les élections eurent lieu le 23 avril, jour de Pâques. Elles se firent pacifiquement, excepté à Limoges et à Rouen,où les passions violemment excitées suscitèrent des désordres- Elles trompèrent, malgré la pression exercée par les commissaires, les espérances des républicains avancés.
Ce premier essai du suffrage universel parut donc l'heureuse solution d'une grande difficulté. On ne voit pas d'abord combien sont dangereuses des réformes aussi brusques et aussi radicales. Les députés étaient élus par deux cent mille censitaires payant deux cents francs d'impôts. Ceux de l'Assemblée constituante, convoquée par le gouvernement provisoire, devaient l'être par plus de sept millions de citoyens qui, jusqu'alors, n'avaient eu aucune part aux affaires publiques. Si le décret avait été rendu avec moins de précipitation, peut-être aurait-on compris qu'il était sage de ménager une transition, ou, sans méconnaître le droit de personne, d'établir des catégories d'après l'âge, la fortune, la capacité, les fonctions, le nombre des enfants. On trouva plus simple d'établir, malgré de nombreuses inégalités que rien ne peut faire disparaître, une égalité absolue devant le scrutin. Peut-être est-il réservé à un avenir prochain de corriger, en présence d'abus incontestables, cette erreur, et, en respectant le droit de tous, de reconnaître le droit particulier de quelques-uns.
On se serait contenté d'une extension plus ou moins large du droit électif, et les plus exigeants obtinrent plus qu'ils n'avaient espéré. Le suffrage universel est devenu dès lors le maître du pays. On pourra s'efforcer de le rendre plus éclairé par de sages combinaisons, nul n'osera le restreindre.