‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 39 sur 132 · EMILE OLLIVIER · texte numérisé non relu

EMILE OLLIVIER

contraires à laConstitution ou aux intérêts de l'État.parut un tempérament nécessaire à ces privilèges inattendus.

L'empereur était logique en accordant ces libertés si longtemps refusées. Cette évolution, provoquée par l'état des esprits, avait été annoncée dès les premiers jours du règne, et promise comme une récompense de la sagesse politique des partis. L'Empire autoritaire avait tiré sa légitimité des circonstances présentes, qui jetaient la perturbation dans les affaires

Canet.

et les plus vives inquiétudes dans les esprits. Le péril passé, on pouvait se relâcher de la rigueur primitive, mais la prudence exigeait que la transition fût ménagée. On avait ainsi entrouvert discrètement la porte de la liberté, puis on en avait fait le passage plus large, et le moment semblait venu de l'ouvrir tout entière.

Telles étaient les apparences, mais au fond, l'empereur obéissait à la nécessité plutôt qu'à un système réfléchi. Il parlait volontiers de liberté, mais à condition de la prendre tout entière pour lui. La compression avait été trop forte pour ne pas amener une réaction. Les anciens partis n'avaient pas renoncé à leurs espérances. Il y avait des républicains convaincus qui ne pouvaient pardonner au prince la mort violente du régime qui leur était cher, et pour lequel ils avaient souffert dans leur personne, leur carrière ou leurs intérêts. Les orléanistes ne voulaient pas de la République, qu'ils considéraient comme un régime sans stabilité, dont on ne pouvait oublier les excès à la fin du siècle dernier, et l'impuissance après 1848. Ils poursuivaient de leurs vœux et de leurs efforts discrets le rétablissement de la monarchie de 1830, qu'ils présentaient comme également éloignée de l'anarchie de la République et du despotisme de l'Empire. Les légitimistes, qui étaient entrés en grand nombre dans l'Assemblée législative de 1849 et qui s'étaient tenus à l'écart de l'Empire, qu'ils considéraient comme une étape désastreuse qui avait arrêté la marche vers une restauration appelée à régénérer la France et à faire revivre les grandeurs du passé, formaient une minorité dont la force résidait dans l'honorabilité de ses membres, la loyauté de leurs intentions et un dévouement incontestable au pays. Leurs regards étaient tournés vers l'exil, d'où le comte de Chambord exposait, dans des lettres que n'osait ou ne pouvait arrêter la police impériale, ses vues politiques, et offrait la perspective d'un gouvernement chrétien, dans lequel la liberté n'aurait rien à craindre de l'autorité.

Tous ceux-là étaient, à des degrés différents, les ennemis de l'Empire. Le gouvernement ne pouvait espérer les avoir ralliés ; il se plaisait à croire et à dire qu'il les avait annihilés, ou du moins découragés.

Le 2 janvier 1870, Emile Ollivier était nommé ministre de la justice, et formait un cabinet parlementaire, dans lequel entraient deux proscrits de décembre, Buffet et Daru. L'arrivée au pouvoir d'un homme dont la famille avait affiché les principes républicains les plus avancés, et qui lui-même avait été un des ardents ennemis de l'Empire, provoqua un étonnement général. L'empereur était pourtant prodigue de ces coups

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inattendus. Rouher, dont l'influence avait été si puissante, et qui paraissait incarner tout un régime, se trouvait ainsi désavoué et remplacé.

L'émotion causée par cette évolution brusque vers la gauche n'était pas encore calmée, lorsqu'un événement raviva toutes les passions contre l'Empire. Un journaliste, Victor Noir, qui était allé avec un de ses confrères demander réparation d'une insulte à Pierre Bonaparte, fut frappé d'une balle, et tomba mort dans la maison même du prince. Sous les excitations de la presse, Paris s'agita comme à la veille des grandes émeutes. Le jour des obsèques, malgré un immense déploiement de forces, la cérémonie faillit se terminer par de sanglantes collisions. Une haute cour, composée de jurés tirés au sort parmi les conseillers généraux, fut réunie à Tours. Pierre Bonaparte, considéré comme ayant agi dans le cas de légitime défense, fut acquitté. Le gouvernement crut prudent de lui faire quitter la France, afin d'éviter des manifestations ou des représailles.

Le passé d'Emile Ollivier soulevait contre lui de vives animosités. Ce meurtre, l'arrêt de la haute cour, rendu pourtant en pleine liberté, les agitations qui en furent la suite et les mesures arrêtées pour le maintien de l'ordre, donnèrent lieu à de vives attaques. Le chef du ministère y répondit avec une énergique assurance. Chargé de défendre l'Empire contre ceux qui en poursuivaient le siège avec les armes qu'il leur avait données, il le faisait avec une éloquence nerveuse, et en se plaçant sur le terrain solide de l'ordre et de la liberté. « Nous sommes le droit, disait-il, nous sommes la loi, nous sommes la justice, et, au besoin, nous serons la force. » Son. langage ne différait pas en cela du langage tenu de tout temps par ceux qui avaient été chargés d'exposer et de défendre la politique impériale, mais il s'appuyait sur des principes plus fermes, et il restait d'accord avec lui-même.

II fallait, cependant, donner une sanction aux changements accomplis. L'empereur avait si bien disposé du peuple, quand la force l'eut rendu le maître, qu'il plaçait toujours dans le peuple l'origine du pouvoir. On chercha un moyen de le mettre en mouvement, et de lui faire approuver la conduite nouvelle comme il avait sanctionné l'ancienne. Aux réformes du II juillet, on ajouta, au mois d'avril 1870, des réformes encore plus radicales. La Constitution ne pouvait plus être modifiée par le Sénat ; il fallait un plébiscite. Le peuple pouvait dès lors être fréquemment appelé à user de son pouvoir constituant. C'était le moyen de lui donner satisfaction, et de le rattacher plus étroitement à l'Empire, dont il serait ainsi

lie CHAPITRE TROISIÈME.

tour à tour le défenseur autorisé et l'inspirateur. On se hâta de faire l'épreuve du système, et tous les citoyens furent appelés, le 8 mai, à se prononcer par oui ou par non sur l'ensemble des modifications successivement apportées à la Constitution. La formule du plébiscite contenait l'approbation la plus entière et ne laissait place à aucune équivoque. L'empereur espérait y trouver une force rajeunie.

Le résultat du vote fut tel qu'on pouvait le prévoir. Sept millions et demi de suffrages approuvèrent tout ce qui avait été fait, contre un million et demi qui le condamnaient. C'était le dernier témoignage d'une confiance aveugle donnée à un pouvoir que l'on croyait fort. L'empereur compta dès lors plus que jamais sur la durée de son œuvre, et, rassuré sur la paix intérieure par le concours de l'immense majorité de la population, il ne craignit pas de nouvelles aventures.

Depuis 1866, il regardait comme une ennemie la Prusse, dont il avait été, un moment, le complice. L'affaire du Luxembourg fut une manifestation de mauvaise humeur assez directe, mais qui n'eut pas de suite. La Prusse n'avait pas encore réparé les pertes de la campagne précédente, et elle se prêta sans difficulté à une transaction qui dut coûter à son amour-propre, et qu'elle n'oublia pas. L'ambition et le dépit ne tardèrent pas à se trouver d'accord. Le danger, qui paraissait devoir venir du Nord, vint du Midi.

Depuis le commencement du siècle, l'Espagne était passée par des crises dont plusieurs parurent devoir être décisives. La mort de Ferdinand Vn, en 1833, la jeta dans la guerre civile. La reine Isabelle II, sa fille, à qui, en dépit de la loi salique, appliquée en 1713 a l'Espagne, il avait légué le pouvoir, avait vu plusieurs fois son trône à la merci de l'émeute, ou de la victoire des Carlistes ; mais, soutenue par d'habiles généraux et aidée par la France et l'Angleterre, elle avait tout surmonté, lorsqu'en 1868 l'amiral Topete, le général Prim et le maréchal Serrano, soulevés contre son gouvernement, vainquirent ses troupes à la bataille d'Alcoléa. Elle quitta Saint-Sébastien, où elle s'était établie peut-être par précaution contre un mouvement qu'elle redoutait, et se réfugia en France, le 29 septembre.

Les chefs de l'insurrection, ennemis de la République, qu'ils ne croyaient pas, du reste, compatible avec les mœurs des Espagnols, cherchèrent un roi. Le ministère prussien leur en proposa un dans la personne d'un membre catholique de la maison de Holienzollern. C'était un danger pour la F"rance. Notre ministre des affaires étrangères le signala,

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SOUS une forme courtoise mais ferme, et il obtint la renonciation du prince. Tout semblait terminé, lorsque notre diplomatie, impressionnée par l'excitation de l'opinion publique, voulut obtenir du roi qu'il s'engageât à ne plus autoriser cette candidature. Le roi refusa. Ce refus, provoqué par une exigence que rien ne justifiait, et qui remettait tout en question, fut communiqué aux ambassades et aux légations prussiennes sous une forme blessante pour la France. Le comte de Bismark, qui avait faussé la parole de son maître, afin d'amener le résultat auquel il se préparait depuis trois ans, rendait ainsi la guerre inévitable. Ce fut la France qui la déclara, et qui se jeta imprudemment dans l'inconnu, contre une nation qui, depuis longtemps, avait organisé ses forces, tracé son plan, amassé des munitions de toute nature, complété un armement perfectionné, et réuni toutes les conditions du succès.

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