IL— LES TROUBLES ET L'INSURRECTION DE JUIN
L'assemblée nationale se réunit le 4 mai, et déclara, « au nom du peuple français et à la face du monde entier, que la République, proclamée le 24 février 1848, était et resterait la forme du gouvernement de la France ». Quel est le gouvernement nouveau qui n'a pas cru ou n'a pas voulu faire croire à sa durée indéfinie ? Les pouvoirs furent rapidement vérifiés, et l'Assemblée, par le choix de son président, prouva qu'elle avait des aspirations modérées. Bûchez était un républicain catholique, dont les opinions, consignées dans une publication importante sur les hommes et les doctrines de la Révolution, devaient inspirer la confiance. Président de la Constituante, il semblait en résumer l'esprit dominant et devoir en diriger l'action.
Lamartine fit un long exposé de la situation, mettant en relief le bien, taisant le mal, affirmant la confiance en l'avenir, et s'attachant à justifier et à glorifier tout ce qui avait été fait. L'Assemblée déclara que « le gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie ». Elle nomma ensuite une commission executive composée de cinq membres : Arago, Garnier- Pages, Marie, Lamartine et Ledru-Rollin. Il y avait là peutêtre un souvenir involontaire des cinq directeurs de 1795, qui se faisaient mutuellement équilibre.
Cependant les passions socialistes s'agitaient. Chacun s'était fait de la République un régime conforme à ses intérêts, et les déceptions arrivaient en foule. II fut décidé qu'une pétition serait portée à l'Assemblée en faveur de la Pologne ; ce n'était pas là précisément le moyen d'atténuer ou de guérir les maux dont on souffrait, mais c'était un prétexte honnête pour une manifestation. Le 15 mai, à dix heures, les masses, sous îa direction de H uber et de Sobrier, marchèrent sur l'Assemblée, à laquelle elles prétendaient imposer des résolutions révolutionnaires. Leur attitude indiquait qu'elles ne reculeraient pas devant la violence, et elles comptaient sur la faiblesse des uns et la complicité des autres.
Elles ne trouvèrent aucun obstacle, le commandant de la garde nationale, Courtais, n'ayant revendiqué son pouvoir que pour n'en pas user. La salle est envahie. Louis Blanc demande la lecture de la pétition qui traçait son devoir à l'Assemblée, de manière à ne pas permettre une
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hésitation. Raspail la lit, Blanqui monte à la tribune. Barbes, son ennemi, qui avait désapprouvé la manifestation, l'y suit et demande à l'Assemblée de décréter ce que veut la foule. Le désordre est à son comble, les représentants sont menacés, insultés, maltraités; quelques-uns, qui restent impassibles à leur banc, font respecter leur caractère, mais n'empêchent rien. Les demandes les plus extravagantes sont faites et les motions les plus insensées votées par la foule. Louis Blanc est porté en triomphe et Huber déclare l'Assemblée nationale dissoute. Les députés se dispersent; des ovations enthousiastes sont faites à Barbes et à Sobrier, on crie : «A l'Hôtel de Ville! » C'est là que devait se former le gouvernement destiné à satisfaire l'ambition des chefs du mouvement, et à réaliser les aspirations diverses, mais peu rassurantes des émeutiers.
Pendant ce temps, on avait battu le rappel et la garde nationale, rapidement rassemblée, pénétrait dans l'Assemblée et en chassait les envahisseurs. Les députés rentrent.reprennent leur place,protestent de leur volonté de conserver leur mandat, et le ministre des finances, Duclerc, montant au bureau, s'écrie : « L'Assemblée nationale n'est pas dissoute. Au nom du peuple français, qu'une minorité infime et infâme ne déshonorera pas, l'Assemblée reprend ses travaux ».
Tout n'était pourtant pas fini par le rétablissement des pouvoirs des représentants de la nation. Barbes et Albert, à la tête d'une colonne de deux à trois mille hommes, prenaient possession de l'aile droite de l'Hôtel de Ville, pendant que Marrast, maire de Paris, occupait, au nom du pouvoir légal, l'aile gauche.
Ils sommèrent la Russie et l'Allemagne de reconstituer la Pologne, les menaçant de la guerre en cas de refus. L'arrivée de la garde nationale mit fin à ce règne d'un moment, et rendit inutiles ces étranges procédés à l'égard des puissances européennes. Ceux qui se croyaient tout-puissants furent mis en fuite ou emprisonnés.
Ils eurent à rendre compte de cet attentat contre la souveraineté nationale, qu'ils invoquaient, à condition qu'elle agît à leur gré. Barbes, Blanqui, Raspail, Sobrier et Albert étaient pris, Caussidière dut abandonner la préfecture de police, Louis Blanc se trouva discrédité, et l'Assemblée nationale retira sa confiance à la commission executive, qui n'avait su rien prévoir, ni rien réprimer. Elle garda le pouvoir, mais cette victoire, si rapidement remportée sans elle, n'ajouta pas à son prestige.
Les ateliers nationaux avaient été ouverts pour les ouvriers sans tra-
LA SKCONDK RÉPUBLIQUE. H
vail. La besogne, qui consistait à transporter des terres, n'avait aucune utilité pour ceux qui la commandaient, ni ceux qui l'exécutaient. Elle entretenait l'oisiveté, exigeait de grandes dépenses et fournissait des excitations constantes à l'esprit révolutionnaire. Sans le vouloir, l'Assemblée avait organisé une armée, dont les soldats étaient prêts à toutes les aventures.
Leur chef, Emile Thomas, fut arrêté le 27 mai, et cet acte précipité, loin de calmer les esprits, les irrita, et leur fournit un prétexte nouveau d'agitation.
Des élections complémentaires eurent lieu le 4 juin. Parmi les élus se trouvait Louis-Napoléon, troisième fils de Louis, ancien roi de Hollande, et de Hortense Beauharnais. Né le 20 avril 1808, il avait pris part à l'insurrection des Romagnes contre le pape Grégoire XVI en 1831, s'était lié avec les révolutionnaires italiens, et avait entretenu des relations en France, pour faire valoir les droits qu'il prétendait tenir de sa naissance. Il avait été transporté en Amérique après une tentative d'insurrection à Strasbourg en 1836, et enfermé à Ham après une descente armée sur la plage de Boulogne en 1840. Il s'était échappé en 1846, et habitait Londres, où il entretenait dans .ses projets et ses espérances des esprits avides de nouveautés et d'aventures. A la nouvelle de la révolution, il rentra en France et se trouva aussitôt entouré d'une foule d'amis dévoués à sa personne, et d'ambitieux qui, dominés par sa confiance en ses destinées, mirent à sa disposition leur intelligence, leur activité et leur audace. Le propre des temps troublés, où l'autorité est incertaine et l'avenir obscur, c'est d'ouvrir des perspectives à tous ceux qui sentent en eux quelque force. Son admission fut prononcée le 14 juin. Il écrivit de Londres à l'Assemblée, qu'il « n'avait pas recherché l'honneur d'être représentant du peuple » et qu'il « rechercherait encore moins le pouvoir », que cependant, € si le peuple lui imposait des devoirs, il saurait les remplir. » Le lendemain, il faisait déposer sa démission, afin, disaient ses partisans, de ne pas créer d'embarras au gouvernement. La manifestation faite sur son nom lui paraissait suffisante pour le moment, et il comptait que les occasions ne lui manqueraient pas de la renouveler.
Le 29 mai, Falloux lut à l'Assemblée un rapport sur les ateliers nationaux. Il en montra le danger, au point de vue financier, au point de vue politique, au point de vue moral, et proposa de substituer le travail à la tâche au travail à la journée, de renvoyer dans la province les ouvriers qui avaient moins de trois mois de séjour à Paris, et de favoriser les
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travaux départementaux, communaux et privés. Un décret conforme fut voté le 30 mai. Il y avait cent dix-sept mille inscriptions aux ateliers nationaux, et l'on ne pouvait espérer que les propositions faites fussent appliquées sans provoquer un immense mécontentement et une explosion, de la part de ceux qu'un travail sans but et un salaire assuré prédisposaient aux résolutions les plus violentes.
Le débat se rouvrit le 15 juin, à propos de la demande d'une allocation de trois millions pour ces travaux inutiles et ces travailleurs dangereux. Sur le rapport de Falloux, et après un vif débat, le crédit fut voté, mais la commission executive décida que les ouvriers de dix-huit à vingt-cinq ans auraient à se prononcer entre un engagement dans l'armée ou la radiation immédiate. On murmura, on se rassembla, on essaya d'obtenir de meilleures conditions, et des délégués se présentèrent au Luxembourg, pour exposer leur demande à la commission executive. Econduits, ils communiquèrent l'esprit d'insurrection aux autres, et le soir, à la suite des conciliabules des chefs, le mot d'ordre fut rapidement répandu, et on se donna rendez-vous derrière les barricades.
Les habitués des clubs prêchant l'insurrection comme le seul moyen de mettre fin à une situation intolérable et de recueillir les bienfaits d'une révolution qui devait tout transformer, avaient été trop facilement écoutés : les ouvriers turbulents, les repris de justice, une foule de mécontents et de faibles se préparèrent à l'attaque. Le général Cavaignac, ministre de la guerre depuis le 17 mai, pouvait disposer de quarante mille hommes, parmi lesquels on comptait dix mille gardes mobiles nouvellement organisés, et sur qui il paraissait imprudent de compter.
Il les distribua en trois corps, établit son quartier-général au palais de l'Assemblée, et confia le commandement sur les divers points de la capitale à des chefs éprouvés.
Cependant des barricades s'élevaient dans de grandes voies, dans des rues tortueuses, et faisaient de plusieurs quartiers de véritables forteresses ; des hommes armés les défendaient.
La lutte commença le 23 juin à midi. Des gardes nationaux furent les premiers attaqués et perdirent quelques hommes. La barricade d'où était parti le feu fut prise par un vigoureux effort, et la bataille devint générale dans les quartiers du Panthéon, de l'Hôtel de Ville, de Saint- Denis, Poissonnière et du Temple. La lutte s'étendit rapidement, fut sanglante, et sur quelques points indécise. Ce qui rendait la répression difficile, c'est que l'ennemi était partout et qu'il avait habilement choisi
ses positions. Les barricades élevées tout autour de l'Hôtel de Ville ne résistèrent pas à des attaques bien dirigées et énergiquement exécutées. Le général Bedeau les avait commandées. Lamoricière, avec des forces insuffisantes, auxquelles il suppléa par l'habileté de ses mesures et la confiance qu'il inspira à sa troupe, avait repoussé les insurgés des quar-