NICOLAS
sur la Méditerranée, les sénateurs et les députés applaudirent à la résolution d'un gouvernement jaloux de l'honneur et des intérêts de la France. Ils ne se doutaient pas que la France faisait les affaires de l'Angleterre plus que les siennes, et que si elle allait acquérir en Orient une grande gloire militaire, son alliée égoïste y trouverait pour ses sacrifices un immense dédommagement par l'accroissement de son influence.
Un emprunt de deux cent cinquante millions, demandé pour la première fois à une souscription publique, fut couvert deux fois. C'était une ten-
tative hardie, qui a été depuis renouvelée, même dans les moments les plus critiques, avec un immense succès. Le contingent s'éleva de quatrevingt mille hommes à cent quarante mille. La garde impériale était en même temps rétablie, et constituée avec les mêmes soins que l'ancienne, dont la gloire excitait certainement une puissante émulation. L'escadron des Cent-Gardes, créé pour la personne de l'empereur et le service des
LE MARECHAL Dli SAINT-AUNAUD.
palais qu'il habitait, servit à augmenter les pompes de la Cour, que l'on n'oubliait pas au milieu des grandes affaires.
Les flottes réunies de France et d'Angleterre, sous les ordres des amiraux Hamelin et Dundes, avaient déjà dans la mer Noire fait acte d'hostilité, en accompagnant les frégates turques qui portaient à Trébizonde des hommes et des munitions, et en bombardant le port d'Odessa. Le maréchal de Saint-Arnaud, nommé commandant du corps expéditionnaiie, lui adressait de Marseille un ordre du jour énergique, et
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le prince Napoléon, arrivé le i«'' mai à Constantinople, recevait la visite du Sultan, contrairement à tous les précédents. C'était un honneur par lequel le descendant du prophète payait, dans la personne d'un prince de la famille impériale, les sacrifices d'hommes et d'argent que la France s'imposait. L'empereur tenait toujours compte de ce qui était fait pour l'un des siens, quelle que fût sa sympathie pour lui.
La guerre était engagée sur les bords du Danube. Les Russes furent battus en plusieurs rencontres, et à Kalafat par les Turcs, qui les obligèrent à lever, après des efforts infructueux et des pertes considérables, le siège de Silistrie et à repasser le Pruth {2-3 juin). Orner Pacha les avait maltraités en Roumélie, en Bulgarie, en Valachie et défaits à Giurgevo et à Kama, où ils perdirent près de sept mille hommes.
Nos troupes, réunies d'abord à Gallipoli, en Roumélie, sur le canal des Dardanelles, furent transportées à Varna, en Bulgarie, où les maladies nous enlevèrent un grand nombre d'hommes. Le long séjour fait sur cette côte peu saine, témoignait de l'indécision des gouvernements qui venaient au secours de la Turquie. L'Angleterre poursuivait la destruction de la flotte russe, qui lui portait ombrage. La France croyait que la paix serait plus rapidement obtenue, si la guerre se concentrait sur les points où les deux puissances s'étaient d'abord rencontrées. Et pendant ces hésitations, le choléra exerçait sur les troupes réunies d'affreux ravages, l'opinion publique s'inquiétait et augurait mal de débuts aussi mal concertés.
Une expédition dans la Dobrutscha, pays marécageux compris entre la mer et un coude du Danube, fut tentée afin de donner satisfaction à l'impatience du soldat. Elle aboutit à un désastre dans lequel périrent plus de cinq mille hommes sur dix mille. L'ennemi, c'était le choléra, et le chef de l'expédition, le général Espinasse. atteint lui-même, ramena dans un état déplorable les restes de sa division.
Cette malheureuse tentative, dont l'influence morale fut très grave, obligeait à un acte décisif L'Angleterre l'emporta. Elle voulait la destruction de Sébastopol, qui était le centre de la puissance maritime de la Russie dans la mer Noire. Après une visite du littoral par une commission anglo-française, l'armée fut transportée sur la plage d'Eupatoria, en Crimée, où elle ne rencontra, pour son débarquement, aucune résistance (14 septembre 1854). Le 16, les trois armées française, anglaise et ottomane réunies firent un mouvement vers l'intérieur de la presqu'île. Elles trouvèrent quarante mille Russes défendant le passage de l'Aima,
petit fleuve qui se jette dans la mer Noire. La lutte fut vive, mais le succès ne resta pas longtemps douteux, grâce à l'entrain de nos soldats. Un mouvement tournant, exécuté avec une rapide précision, jeta le désordre dans l'armée de Menschikoff, qu'une attaque vigoureuse après le passage de l'Aima, soutenue par une artillerie formidable, mit en déroute. Nous avions perdu trois mille homme, les Russes cinq mille, et la route de Sébastopol était ouverte. On considéra cette première victoire comme le gage des succès à venir, et l'opinion, un moment inquiète en France, se rassura.
Menschikoff s'était enfermé dans Sébastopol, et avait coulé à l'entrée du port cinq vaisseaux et deux frégates qui obstruaient le passage. Il était donc impossible de le forcer, et les espérances de l'Angleterre se trouvèrent trompées pour le moment ; le port se trouvait à l'abri, ainsi que tous les établissements maritimes. Il fallut laisser à l'armée de terre le premier rôle, que la marine avait cru d'abord lui appartenir. L'armée alliée franchit le Belbeck, s'engagea dans la vallée d'Inkermann, et le 26, occupa les hauteurs de Balaklava.
La ville n'était défendue que par des ouvrages anciens, que l'on ne jugeait pas en état de résister à la puissance nouvelle de l'artillerie. Si l'on avait espéré s'en emparer par un coup de main, il fallut y renoncer, et un siège en règle était nécessaire. Le général en chef. Saint Arnaud, qui malgré une faiblesse extrême était resté à cheval pendant la bataille de l'Aima, dut quitter l'armée avec le regret de laisser inachevée une campagne si brillamment commencée. Il confia le commandement à Canrobert, s'embarqua sur le Bertkollet, d'où il adressa des adieux touchants à l'armée, et mourut en mer le 29 septembre.
Les travaux du siège commencèrent et furent poussés avec une grande activité, malgré les batteries russes et des sorties continuelles. Les défenses anciennes de la place avaient été rasées, et sous la direction d'un jeune officier, Totleben, des ouvrages improvisés nous opposèrent une résistance qui nous coûta beaucoup de temps et beaucoup d'hommes.
Les premiers effets du bombardement, commencé le i 7 octobre, furent la chute des fortifications de la gauche, le silence du fort de la Quarantaine et la destruction des batteries du fort Constantin. Un sortie (25 octobre) nous enleva les redoutes de Kamara et de Balaklava, qui ne furent reprises que par un effort général. La cavalerie anglaise fut écrasée dans une charge, peut-être imprudente, assurément héroïque. Une nouvelle sortie, le 6 novembre, contre les positions anglaises à Inkermann,
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se termina par une immense déroute pour les Russes. Ils avaient assailli subitement, grâce à un brouillard épais, les Anglais placés à l'extrême droite des lignes, près d'Inkermann. Inférieurs en nombre et surpris, les Anglais auraient fini, malgré leur résistance tenace, par être écrasés, s'ils n'avaient été promptement et énergiquement soutenus. Les Russes décimés reculèrent. L'honneur de la journée revint en très grande partie au général Bosquet. En même temps, une sortie de la garnison dirigée contre le centre des opérations de l'armée alliée était vivement repoussée.
Le prince Napoléon, qui avait assisté à la bataille de l'Aima sans apporter un concours efficace, ni prendre une part active à la campagne qui s'ouvrait, rentrait en France quelques jours après, pour achever une convalescence dont la nécessité ne parut pas bien prouvée au public français, difficile en fait de courage.
Les deux armées recevaient des renforts et se préparaient à affronter les rigueurs de l'hiver en continuant, sur une étendue de plus de quarante kilomètres, des travaux constamment attaqués. Une partie de la garde fut envoyée en Crimée. A la suite d'un traité conclu le 26 janvier 1855 avec la France et l'Angleterre, la Sardaigne, qui n'avait aucun intérêt à cette guerre, mais qui espérait en tirer profit, envoya quinze mille hommes rejoindre l'armée alliée. On a peu d'exemples d'une pareille intervention, mais les appétits ambitieux ne reculent devant rien, et ce qui se justifie le moins, paraît légitime quand l'intérêt le commande.
La situation devant Sébastopol était des plus pénibles. Rien n'avait été préparé pour un siège, et surtout contre une défense si savante et si tenace. Les flottes alliées avaient essuyé, le 14 novembre 1854, une affreuse tempête, les grands vaisseaux avaient beaucoup souffert, et plusieurs transports furent abîmés dans les flots ou jetés à la côte. Les communications et les arrivages ne furent pourtant pas interrompus. Le froid devint excessif II fallait malgré tout continuer les tranchées, les protéger, les défendre, se maintenir sur les points conquis et avancer- On était à la merci d'attaques sans cesse renouvelées. Les batteries des deux côtés essayaient de détruire pendant le jour les travaux accomplis pendant la nuit, et après les plus héroïques efforts, tout était à recommencer.
Aux rigueurs du froid, se mêlaient des maladies qui éclaircissaient les rangs et affectaient le moral. Notre armée soutint bravement ces dures épreuves. Les services administratifs firent les plus grands efforts pour que le soldat ne manquât ni d'armes, ni de munitions, ni de vivres, ni de
LKS GUERRKS DU SKCOND EMPIRE.
vêtements, ni de médicaments. La mer était heureusement ouverte, et tout arrivait à point. Des agglomérations nouvelles s'étaient subitement formées sur ces rivages où la population était rare, et l'armée y trouvait tout ce qui lui était nécessaire. Le général Canrobert veillait à tout, et il eut la gloire, bien plus solide que celle d'une victoire, de conserver