VIII. — L'EXPÉDITION DE SYRIE
LES affaires d'Italie n'étaient pas l'unique préoccupation de l'empereur. Au moment où les intrigues de Cavour révolutionnaient l'Italie, le sang coulait dans les pays soumis à la domination de la Porte. Ce n'était pas un fait rare, mais il n'en provoqua pas moins une émotion profonde, et la France comprit qu'elle avait là un devoir à remplir.
A la fin de mai 1860, les Druses, population musulmane du Liban, s'agitaient avec des menaces. Ils obéissaient au fanatisme religieux et à l'amour du pillage. Ennemis des Maronites chrétiens, ils avaient commis d'affreux massacres et détruit des villages entiers. Les troupes turques envoyées contre eux, en apparence pour les réprimer et rétablir l'ordre, les avaient soutenus, et la population mahométane de Damas, excitée par l'exemple et l'impunité, avait porté, dans le quartier des chrétiens, le ravage, l'incendie et la mort. Le gouverneur s'était montré impuissant ou complice. Abd-el-Kader, notre ancien ennemi d'Algérie, qui vivait auprès de Damas avec une pension de la France et un grand nombre de serviteurs, prit les armes, repoussa les agresseurs, et défendit des milliers de chrétiens qui lui durent leur salut. C'était reconnaître dignement la générosité de la France, qui, après sa soumission, oubliant ses cruautés, avait respecté en lui le vaincu, et lui avait assuré, avec la liberté, une situation indépendante au milieu des sectateurs de sa religion.
La France, indignée de l'inaction ou de la complicité de la Turquie, considéra comme un devoir de tirer vengeance de ces massacres. Les chrétiens d'Orient l'ont toujours regardée comme leur protectrice. C'est un legs des Croisades ; il est de l'intérêt de la France, comme de son honneur, de ne pas le répudier. Napoléon III se plaisait d'ailleurs à
ABD-EL-KADtR.
montrer de temps en temps qu'il était le successeur de nos rois et le continuateur de leur politique. C'était assurément la plus noble et la meilleure de ses inspirations.
L'Europe accepta cette intervention, dont le but était désintéressé au point de vue d'une acquisition territoriale, et qui ne pouvait aboutir qu'au maintien d'une influence parfaitement légitime. La vue de nos régiments commandés par le général Beaufort-d'Hautpoul dispersa les
Cane t.
Druses. Les Maronites reprirent possession de leur pays ravagé, et les secours de leurs coreligionnaires d'Occident réparèrent leurs pertes dans une certaine mesure. C'est dans des occasions pareilles que se révèle tout ce qu'il y a de générosité dans le caractère français. Les Maronites étaient chrétiens, ils avaient été victimes de lâches agressions, ils étaient abandonnés de leurs protecteurs naturels, ils avaient donc droit aux sympathies et aux libéralités de la France. Ni les unes, ni les autres ne leur manquèrent.
La Turquie, contrainte par notre présence à une apparence de justice, multiplia les exécutions qui, dirigées par les officiers de la province, ne frappèrent que des malheureux dont la perte n'intéressait personne. Ceux dont le fanatisme ou la cupidité avait armé les bras, et dont le crime avait été prémédité, échappèrent à la peine. Nos troupes ne quittèrent la Syrie que le 5 juin 1861. Elles avaient fait une expédition qui ne devait pas ajouter beaucoup à leur prestige militaire, puisqu'elles n'eurent qu'à paraître pour mettre les Druses en fuite, mais la France restait fidèle à une tradition qui lui accorde en Orient une souveraineté morale, et voit en elle la protectrice des faibles.