AMIRAL JURIEN DE LA GRAVIÈRE
l'échec subi, et enlever tout espoir à Juarez de défendre sa capitale. Maître de la route de Mexico, il écrasa la ville sous le feu de son artillerie. Le siège dura deux mois, et fut affreux par les souffrances qu'il imposa, les ravages qu'il fit et le sang qu'il coûta. Après avoir détruit les fortifications et ouvert la ville, il fallut emporter les barricades, et prendre maison par maison. Cette résistance acharnée rappelle celle des deux
sièges de Saragosse en 1809. La chute de Puebla laissa Mexico sans défense, et Forey y entra le 10 juillet.
Si l'expédition n'avait eu pour but que d'obtenir des satisfactions de Juarez, elle était terminée, car il acceptait tout à la suite de ces désastres.
Mais les moyens employés auraient été en disproportion avec les résultats de l'entreprise. L'empereur, que ces succès encourageaient, déchira tous les voiles, et on apprit tout à coup que l'archiduc Maximilien, frère de l'empereur d'Autriche, gendre du roi des Belges, devenait empereur du Mexique. L'archiduc avait des qualités brillantes, et il était justement estimé. Pourquoi Napoléon, qui s'était montré l'ennemi implacable de l'Autriche, était-il allé lui demander un des membres de sa famille souveraine pour cette tentative aventureuse.'' Etait-ce dans le but de lui offrir une espèce de dédommagement? Etait-ce parce que ces singularités plaisaient à son esprit rêveur, qui aimait à frapper l'opinion par des coups inattendus .'' Ce qui n'est pas douteux, c'est que la France paya les frais de l'expédition, et que Maximilien en fut la victime.
En déterminant l'archiduc Maximilien à se prêter à ses vues, l'empereur s'était moralement engagé à l'aider d'une manière efficace. Maximilien n'avait pour lui que le choix dont il venait d'être l'objet, sa naissance, ses qualités aimables et son grand cœur. Ce n'était pas assez pour conquérir un trône et s'y maintenir. La France dut lui fournir des généraux, des soldats, de l'argent et l'appui de son influence. Elle ne pouvait méconnaître que dans ce paj's, aux aspirations ardentes, les révolutions étaient promptes et les inimitiés implacables. Aux dangers du dedans se joignait l'hostilité inévitable d'un pays voisin, qui ne pouvait voir qu'avec peine un empire sur ses frontières. Les États.-Unis n'intervinrent pas officiellement, mais Juarez trouva des appuis et des secours dans des associations qui travaillaient à réaliser la politique dont la devise était : « L'Amérique aux Américains. »
Il fallait donc des forces considérables, et quelque onéreux que fût leur transport, l'empereur ne les ménagea pas. Il en confia le commandement au général Bazaine, dont il appréciait les qualités militaires, et à qui il dut s'ouvrir sur tous les secrets de sa lointaine et aventureuse politique. Ce ne fut donc plus une expédition rapide et bornée à quelques brillants coups de main, capables de tromper et de séduire l'opinion publique, mais une guerre longue, difficile, constante, et dont l'issue était incertaine.
Pendant trois ans, le général Bazaine déploya une grande énergie sur tous les points de ce vaste territoire, pour faire reconnaître une autorité qui n'avait dans le pays aucun point d'appui. L'empereur s'entendait peu avec Bazaine, devenu maréchal, et qui peut-être avait rêvé pour luimême cette couronne qu'il était chargé de défendre. La France se fatiguait des énormes sacrifices que lui imposait, sans aucun avantage,
une occupation si lointaine. Les Etats-Unis avaient vu avec défiance cette intervention, et leur concours financier n'avait pas été inutile à Juarez dans les premiers temps de la lutte, et lorsque les desseins de la France étaient incertains. Ils se montrèrent plus exigeants lorsqu'un nouvel empire eut été constitué sur leurs frontières, et ils obtinrent de Napoléon, à la suite de négociations qui montrèrent comme imminente une intervention, le rappel de l'armée (1866). Les événements qui se se préparaient en Allemagne, et dont les conséquences devaient être si désastreuses pour la France, imposaient l'obligation de concentrer ses forces, et de se tenir prête à tout.
C'était abandonner à lui-même et avec des ressources bornées, au milieu d'un peuple dont il n'avait pu, quoiqu'il eût fait, vaincre l'hostilité, un prince que l'on avait arraché à une situation véritablement enviable. On obéissait peut-être à la nécessité, mais cette nécessité résultait d'une série de calculs faux et d'imprudences coupables, que l'empereur devait expier, et qui malheureusement pesèrent également sur la France.
Cette guerre avait épuisé le trésor, vidé nos arsenaux et atteint notre prestige. Elle eut'pour celui à qui nous avions donné une couronne, une issue funeste. Maximilien crut indigne de lui de se retirer avec l'armée française, et il voulut défendre la couronne qu'il avait reçue. Mais le courage ne lui suffit pas. et la trahison acheva ce que l'abandon de la France avait commencé. Fait prisonnier à Queretaro, il fut traduit devant un conseil de guerre, condamné et fusillé le 19 juin 1867. Il fut digne dans la mort de son rang, de sa foi et de sa vie. La malheureuse impératrice Charlotte, dont les rares qualités ne purent conquérir ses sujets, et dont la courageuse intervention en Europe auprès de l'empereur fut stérile, paya de la raison son pouvoir éphémère. Elle était venue en France pour obtenir que l'empereur tînt ses promesses, et ne précipitât pas lui-même par son abandon celui dont il avait élevé le trône. V^aincue par la douleur de n'avoir pas réussi, ou par le poison, elle ne resta pas longtemps en état de comprendre sa malheureuse situation. Elle a continué à traîner au sein de sa famille une existence digne de pitié, et si elle se croit encore impératrice, elle n'a rien su du drame sanglant de Queretaro.