DROUYN DE LHUYS
l'avaient voté, et il ne fut peut-être pas étranger à l'aveuglement avec lequel, malgré les leçons de l'expérience et les avertissements d'amis sages et prévoyants, on se jeta dans les aventures.
La Prusse avait déjà donné un souverain à la Roumanie. On apprit tout à coup que le prince de HohenzoUern, de la branche cadette et catholique de la famille royale de Prusse, était candidat à la couronne d'Espagne, et que son élection pouvait être considérée comme certaine.
Canet.
Il avait été choisi en effet par le gouvernement intérimaire, il avait accepté, et le chef de sa famille ne faisait pas d'opposition à cette élévation inattendue.
L'opinion publique s'émut en présence du danger que présentait pour nous le voisinage, sur nos frontières méridionales, d'un prince allemand. On n'oubliait pas,en présence des accroissements récents de la Prusse, son âpreté en 1815, et le soin avec lequel elle avait échelonné, le long de nos provinces du Nord et de l'Est, des possessions destinées à nous contenir. Elle continuait ces précautions, plus inquiétantes, sur nos provinces méridionales, et en faisait une menace. Des explications furent demandées au crouvernement de Berlin. Il répondit que si le chef de la maison de Hohenzollern avait pu être consulté sur cette affaire, le roi de Prusse n'y était pour rien.
Il y avait dans cette réponse un ton délibéré qui impressionna défavorablement le gouvernement français, et l'on y trouva plus de subtilité que de franchise. On demanda une déclaration catégorique sur les dispositions de la cour de Berlin, relativement aux communications qui lui avaient été faites. Le 13 juillet, le comte Benedetti, ambassadeur de France à Berlin, avait, dans une longue audience à Ems, vivement pressé le roi Guillaume de se prononcer, de manière à donner aux exigences lécritimes de la France la satisfaction qu'elle était en droit d'attendre. Il n'obtint rien pour le moment, mais le roi, ayant reçu la nouvelle de la renonciation du prince, fit communiquer à l'ambassadeur le télégramme privé qui la lui faisait connaître. L'affaire paraissait ainsi terminée. La Prusse était restée dans son attitude de réserve correcte, le danger avait disparu, et la France n'avait plus, à cet égard, aucun sujet d'inquiétude.
Emile Ollivier se hâta d'annoncer que la paix était assurée, puisque le prince renonçait au trône d'Espagne, et que le roi l'annonçait. Par une exagération qu'explique seule l'irritation longtemps entretenue contre la Prusse, les hommes politiques, la presse, la cour, trouvèrent que la communication d'un télégramme privé ne constituait pas un engagement, et le comte Benedetti dut aller demander au roi de s'engager à ne jamais approuver, pour l'avenir, une pareille tentative. Cette exigence était aussi excessive que maladroite, et le roi fit déclarer à l'ambassadeur par un aide de camp qu'il n'avait plus rien à lui dire. En même temps, une circulaire diplomatique faisait connaître aux agents de la Prusse les négociations, et cette conclusion.
Si la circulaire avait exactement raconté les faits, elle aurait eu le sort de tous les documents diplomatiques. Le comte de Bismark lui donna un autre but, et la fit servir, non à une simple information, mais à l'accomplissement des projets qu'il méditait depuis longtemps, et qui étaient pour lui le complément nécessaire des succès de 1866. Assuré par les affirmations et les renseignements du ministre de la guerre de Roon, et du major-général de l'armée de Moltke, que les approvisionnements étaient au complet, les armes perfectionnées et les cadres remplis, que les dispositions des officiers et des soldats n'avaient jamais été meilleures ; convaincu d'un autre côté que la France, malgré ses espérances et ses démarches, resterait isolée, et qu'elle n'était pas prête pour la lutte, il n'hésita pas à raconter aux représentants de la Prusse à l'étranger les événements qui venaient de s'accomplir, d'une manière fausse et blessante pour la France. Il dénaturait ainsi volontairement la pensée royale, consignée dans un télégramme qu'il prétendait reproduire ; et afin que l'effet fût certain, il prépara lui-même la divulgation de cette pièce, lui donnant ainsi toute sa portée perfide.
Ces détails n'ont été connus que plus tard, et ils ont été relevés, comme une preuve des services qu'il avait rendus, par celui-là même qui avait eu recours à ce procédé inqualifiable. Il pouvait en prévoir les effets, et il en acceptait volontiers, alors et plus tard, la responsabilité. Ses espérances ne furent pas trompées, grâce à l'imprévoyance et à la précipitation du gouvernement français. L'irritation fut extrême, et l'orgueil national se trouva profondément blessé. La guerre devint inévitable entre les deux Etats, dont l'un était prêt depuis longtemps, tandis que l'autre s'agitait dans une fièvre d'organisation hâtive, et elle fut déclarée par celui à qui l'imposait une volonté ambitieuse et sans scrupule. L'Autriche en 1859, et la France en 1870, étaient tombées dans le même piège, victimes d'une diplomatie tortueuse.
Le 15 juillet, le duc de Gramont, ministre des affaires étrangères, fit une déclaration qui fut lue en même temps au Sénat et au Corps législatif Après avoir exposé les négociations relatives à la candidature au trône d'Espagne du prince de Hohenzollern, et fait connaître l'approbation donnée par le roi de Prusse à sa renonciation, mais en même temps son refus blessant de s'engager à ne pas autoriser cette candidature à l'avenir, il terminait ainsi :
« Dans ces circonstances, tenter davantage pour la conciliation eût été un oubli de dignité et une imprudence. Nous n'avons rien négligé pour
éviter une guerre ; nous allons nous préparer à soutenir celle qu'on nous offre, en laissant à chacun la part de responsabilité qui lui revient. »
Des cris unanimes et réitérés de : Vive la France ! accueillirent ces paroles, et ils eurent de l'écho dans la nation entière. On ne vit que l'injure, et on ne se demanda pas si on était en état de la venger.