‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 64 sur 132 · ARGE DES CUIRA · texte numérisé non relu

ARGE DES CUIRA

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Les Allemands commencèrent l'attaque à sept heures du malin, par une vive canonnade suivie d'un feu de tirailleurs, et essayèrent de tourner la première division, qui fit un brusque changement de front et força l'ennemi à reculer. Mais le nombre des batteries ennemies augmente, soixante mille hommes débouchent de la forêt de Wœrth, et écrasent nos régiments harassés et débordés par des masses. A cinq heures, le corps du prince Frédéric-Charles arrive sur le champ de bataille^ et jette le désordre dans des troupes épuisées. Si la valeur donnait la victoire, le résultat n'eût pas été incertain, mais il faut compter avec la stratégie, les armes, le nombre et la discipline.

La journée du 6 août était un désastre, et il eût été complet si la retraite n'avait été couverte par la charge héroïque deux fois renouvelée de la division de cuirassiers et d'un régiment de chasseurs. Ce fut un sacrifice suprême, imposé par la nécessité, subi par le général, dans l'espoir de sauver ce qui restait encore, et accompli par ces corps envoyés à une destruction certaine, avec l'héroïque simplicité qui caractérisa de tout temps la valeur française. Pas un drapeau n'était resté entre les mains de l'ennemi, et si Reischoffen est une défaite, elle ne fut pas sans gloire. Le corps de Failly,,que Mac-Mahon avait appelé, n'arriva pas, et se mit en retraite avant d'avoir combattu.

Notre sol était envahi, et notre première armée vaincue. L'opinion publique fut vivement impressionnée de ces faits, qui répondaient si peu à ses espérances, et Paris, qui avait acclamé la guerre et compté sur un triomphe rapide, accusa aussitôt le gouvernement. Il lui aurait marchandé peut-être le bénéfice de la victoire, il fit peser sur lui la responsabilité de la défaite. Au Corps législatif, le mécontentement fut général, et le ministère Ollivier dut se retirer. Le maréchal de Palikao fut mis à la tête du nouveau cabinet, hâtivement formé, et l'empereur, désillusionné, malade et découragé, abandonna le commandement en chef de l'armée et le remit, sur l'avis de Canrobert et de Mac-Mahon, qui ne l'auraient pas accepté pour eux-mêmes, au maréchal Bazaine. Ce choix semblait, du reste, indiqué, sinon commandé par l'opinion publique. Maître de ses actes, l'empereur ne l'aurait pas fait, mais il était arrivé à un moment où il sentait que tout lui échappait.

Bazaine réunit autour de Metz les corps d'armée qui n'avaient pas été engagés, et quelques débris de ceux qui venaient d'être si rudement éprouvés. Il voulait, après avoir concentré ses forces, marcher sur Châlons, où s'était retiré Mac-Mahon, pour défendre la route de Paris.

Le mouvement était commencé lorsque, le 14 août, le quatrième corps fut attaqué sur son extrême gauche à Sainte- Barbe, village à onze kilomètres de Metz. Steinmetz engagea successivement jusqu'à quatrevingt mille hommes, et nous en mîmes près de soixante mille en ligne. La bataille dura jusqu'à neuf heures. L'ennemi subit des pertes considérables, et les nôtres, quoique moindres, furent sensibles. Nous n'étions pas en mesure, comme l'armée allemande, de combler rapidementt les vides.

Cette journée de Borny fut un succès pour nous, puisque l'ennemi avait été repoussé ; mais elle ne nous donnait aucun avantage, puisqu'il n'avait pas été contraint de se retirer, et il fut évident qu'un grand danger nous menaçait. Le but des Prussiens était de nous couper la retraite et de nous envelopper. Ce mouvement s'opéra rapidement, grâce à l'habile disposition de l'armée prussienne et à son extrême mobilité, et les luttes des jours suivants en favorisèrent l'accomplissement.

Le 16 août, à dix heures du matin, la cavalerie prussienne attaqua nos premières colonnes, avec une telle fureur qu'elle y mit le désordre. Elle ne faisait que préparer l'action générale, en essayant de désorganiser nos lignes. La lutte s'étendit, et l'armée tout entière y prit part. Ce fut une mêlée affreuse. Les Prussiens occupaient les hauteurs et dissimulaient leurs mouvements dans les bois. Leur artillerie, nombreuse, bien servie, d'une longue portée, et placée sur des points dominants, nous fit beaucoup de mal ; mais partout où nous pûmes les aborder, ils subirent des pertes énormes, et nous restâmes maîtres du champ de bataille. La journée de Gravelotte avait duré depuis dix heures du matin jusqu'à huit heures du soir.

Les avantages du 14 et du 16 n'étaient pas bien marqués, mais nous avions repoussé l'ennemi, et il semblait que la route vers Châlons nous fût ouverte. Tout nous y appelait. Le conseil de guerre ne crut pas que la jonction avec Mac-Mahon fût possible, à cause de nos pertes et de la nécessité de nous ravitailler, et l'armée reprit ses positions. Cette résolution, qui ne fut peut-être pas déterminée uniquement par des considérations militaires, eut des conséquences déplorables.

Le 17, le prince Frédéric-Charles et Steinmetz avaient opéré leur jonction, et le lendemain, ils nous attaquèrent avec des forces supérieures. Au milieu de l'action, deux nouveaux corps prirent à dos les divisions de Canrobert, qui résistèrent énergiquement, repoussèrent avec vigueur

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plusieurs assauts, firent subir à l'ennemi des pertes énormes, et, malgré leurs fatigues et leur épuisement, gardèrent leurs positions.

Mais après sept heures de combat il fallut céder ; l'ennemi mettait en ligne des forces nouvelles et nous écrasait sous le nombre. Saint- Privât et Sainte-Marie-aux-Chênes, les deux clés de la position, étaient perdus. Le deuxième et le troisième corps ne se retirèrent que le lendemain matin, et Bazaine, renonçant à sa marche sur Châlons, à laquelle il n'avait peutêtre jamais été décidé, réunit son armée tout entière sous la protection des forts de Metz.

Après Reischoffen, le prince royal de Prusse avait traversé les Vosges et pris Saverne. Le 12 août, quatre uhlans, que suivait un corps nombreux, entrèrent à Nancy, ville ouverte. Toul résista et il fallut en faire le siège. Commercy et Bar-le-Duc se rendirent sans résistance. Vitry-le- François ne se défendit pas malgré son enceinte fortifiée, et les mobiles qui l'évacuèrent, après avoir jeté le désordre dans le corps qui les poursuivait, furent écrasés. Ce fut un moment d'immense découragement et d'effrayant désordre, comme on en voit après de grandes défaites.

Un corps de Bavarois et de Badois avait investi Strasbourg dès le 12 août. Le 17 commença le bombardement. Il se continua presque sans interruption jusqu'au 29 septembre, où la ville, écrasée par les obus, sans garnison suffisante et privée de vivres et de munitions, se rendit. Le 22 septembre, Toul ouvrait ses portes. Les garnisons furent déclarées prisonnières de guerre et conduites en Allemagne. L'ennemi pouvait dès ce moment disposer des forces que ces deux héroïques villes avaient longtemps retenues. Il n'avait rien à craindre pour ses communications, et pouvait poursuivre, avec une liberté que n'arrêteraient pas des résistances partielles, son plan d'invasion.

L'empereur, en remettant au maréchal Bazaine le commandement en chef des troupes, s'était rendu à Châlons, où Mac-Mahon avait rallié les débris de Reischoffen. Il y reçut des renforts que l'activité du comte de Palikao appelait de toutes les parties de la France et de l'Afrique. Les jeunes soldats de la garde mobile prenaient leur place à côté des régiments, et de nombreuses compagnies de tirailleurs volontaires s'organisaient partout. Le 2 1 août, à la tête de cent quarante mille hommes, Mac-Mahon se rendait à Reims. Il pouvait se placer sur la route de Paris et disputer le passage au prince royal, ou se diriger vers le nord et attaquer par derrière les corps qui entouraient Bazaine. Ce dernier plan, hardi et dangereux, l'emporta, malgré une longue résistance du maréchal

aux conseils ou aux ordres venus de Paris. Châlons et Reims évacués furent aussitôt occupés par les Prussiens, qui se mirent à la poursuite d'une armée nouvellement formée, et dont les éléments n'avaient pas entre eux la cohésion qui est une condition essentielle du succès.

Le corps de Failly fut surpris à Beaumont, et sa retraite précipitée, affaiblissant la défense générale, propagea le découragement.

Mac-Mahon passa cependant la Meuse, mais nous éprouvâmes un grave échec à Mouzon, et nous fûmes refoulés sur Carignan jusqu'à Villers, près de Sedan. Le 3 1 août, le prince royal de Prusse occupait la route de Mézières, et nous plaçait entre son armée, la frontière et les corps de Frédéric- Charles et de Steinmetz, qui faisaient autour de Metz un cercle de fer. Cette situation, jointe au nombre et à l'écrasante supériorité de l'artillerie, rendait la catastrophe inévitable.

Le lendemain, à six heures du matin, la canonnade s'engagea entre les Bavarois et l'artillerie, française. Elle couvrait un mouvement qui s'effectuait avec autant de précision que de rapidité, et qui allait nous réduire à l'impuissance ou au désespoir. Pendant la nuit, ainsi qu'on put en juger lorsque le brouillard se fut dissipé, l'investissement de notre armée s'était opéré complètement, et les troupes prussiennes, supérieures par le nombre, l'artillerie et la position, occupaient toutes les hauteurs qui commandaient la ville. Elles nous tenaient, dès lors, à leur merci, et les plus héroïques efforts ne pouvaient nous dégager.

Un peu avant neuf heures, Mac-Mahon fut blessé à la cuisse d'un éclat d'obus, et dut abandonner le commandement au général Ducrot. Mais le général de Wimpffen réclama ce titre et présenta un pli cacheté qui l'en investissait.A ce moment.les Saxons s'étaient joints aux Bavarois, et la lutte prenait d'effroyables proportions autour de Bazeille. On put un moment espérer le succès, car les Bavarois, écrasés par notre feu, se repliaient sur Donzy. Les corps saxons et la garde prussienne subirent aussi des pertes énormes. Pour achever le succès, il eût fallu l'arrivée de Vinoy du côté de Mézières, ou de Bazaine dans la direction de Metz.

Ce fut le prince royal qui parut, et ses troupes, après avoir passé la Meuse au-dessous de Donchéry, couronnèrent les hauteurs qui dominent Sedan au nord. Il fallait le déloger si l'on voulait éviter un écrasement. L'infanterie fut dirigée sur le plateau de Floing et, par une action vigoureuse, fit beaucoup de mal à l'ennemi. Les cuirassiers gravirent alors le coteau, passèrent comme un ouragan et s'engagèrent sur le plateau opposé. Accueillis par une fusillade qui les décimait, ils essayèrent

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de remonter ; mais leurs chevaux étaient harassés, et le gros de l'infanterie prussienne, qui appuyait ses tirailleurs, fit une attaque acharnée, et repoussa ceux qui s'étaient sacrifiés comme l'avaient inutilement tenté, à Reischoffen, leurs héroïques camarades, pour ouvrir un passage à l'armée.

Une seconde charge exécutée par un autre régiment de cuirassiers ne fut ni moins brillante, ni moins malheureuse. Le tir rapide et sûr de l'infanterie brisait son élan, et bientôt de cette redoutable cavalerie il ne resta que des débris.

Les lanciers et les hussards vinrent après les cuirassiers, avec une égale bravoure et aussi peu de succès. L'artillerie acheva ce que le fusil perfectionné avait commencé, et le courage se trouva impuissant devant cette arme nouvelle qui portait plus loin, et frappait plus sûrement.

Vers deux heures et demie, le prince royal, après une lutte acharnée, était maître du plateau de Floing, et tenait la clé de nos positions. Sa jonction était opérée avec les corps bavarois et saxons, le cercle était fermé, et les batteries, auxquelles on ne pouvait opposer que des pièces inférieures en calibre ou en portée, couvrirent d'obus Sedan et le faubourg de Balan, qu'occupaient les corps français qui navaient pas donné.

Le faubourg de Balan, vigoureusement attaqué, fut énergiquement mais vainement défendu. Les ravages de quatre cents pièces que l'on ne voyait pas, mais dont les coups portaient la mort dans les rangs pressés de régiments massés et confondus, provoquèrent un affreux désordre. L'âme est profondément attristée en présence de ce spectacle.où se révèle l'impuissance dans ce qu'elle a de plus désolant. Toutes les tentatives échouent, tous les efforts sont vains, les prodiges de valeur n'aboutissent à rien, et il semble que les sacrifices les plus héroïques ne puissent avoir d'autre effet que de montrer qu'il y a des moments où l'homme le plus confiant en lui-même sent, tout se briser entre ses mains. Ces moments, qui sont une leçon pour l'orgueil humain, la France les revoyait une fois encore, après les avoir longtemps oubliés. L'Allemagne, qui en profitait alors, les connaîtra certainement à son tour.

Les projets les plus audacieux furent conçus et aussitôt abandonnés. Le général Lebrun voulut essayer de forcer les lignes ennemies, qui avaient été fortement entamées du côté de Bazeilles,et, plaçant l'empereur dans les rangs épais de soldats déterminés, tâcher de gagner Carignan et de pousser jusqu'à Montmédy. Le projet parut téméraire et on y renonça, lorsque le succès était encore possible. Plus tard, le général deWimpffen.

crut pouvoir tenter un dernier effort. Après la perte du coteau d'Illy, dont la possession était de la dernière importance, il essaya de déterminer l'empereur à se placer au milieu des troupes, « qui tiendraient à honneur de lui frayer un passage ; » mais les troupes ne se trouvèrent pas au point fixé, et l'empereur déclara que l'encombrement des rues l'empêchait

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