‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 77 sur 132 · LE GÉNÉRAL DE SONIS · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL DE SONIS

« Ces hommes, dit-il, refusent de me suivre : montrons-leur ce que peuvent des chrétiens et des gens de cœur. » Et il s'élança vers l'ennemi, aux cris de : Vive la France ! vive Pie IX !

La petite et vaillante troupe marchait vers Loigny, dont les Allemands occupaient les abords et les maisons. Deux bataillons étaient retranchés dans la ferme de Villouis et dans un petit bois qu'il fallait longer. Huit cents hommes, soutenus par une section d'artillerie, allaient

attaquer une division entière. Le général, à qui la bravoure ne faisait cas

oublier la prudence, comptait que l'initiative vigoureuse de ce que l'en-

nemi devait considérer comme une avant-garde, provoquerait chez lui une certaine indécision, grâce à laquelle ceux qu'il laissait derrière lui se sentiraient entraînés, et que la 3™^ division, dont il attendait l'arrivée, assurerait le succès, et achèverait une glorieuse et décisive journée.

Les batteries faisaient pleuvoir sur ces braves, qui s'avançaient sans précipitation, mais sans un moment d'arrêt, des obus dont l'effet ne fut pas d'abord très meurtrier. Mais lorsqu'ils furent à portée du bois, une fusillade terrible les accueillit. Le général de Sonis reçut une balle à la cuisse, et auprès de lui tombèrent chefs et soldats. Cependant, une -charge dans le bois repoussa l'ennemi, et, sous la conduite de Charette, les zouaves arrivèrent jusqu'au village.

La journée était à eux s'ils avaient été appuyés. Déjà ils occupaient les premières maisons, dans lesquelles ils se défendirent jusqu'à ce que, •débordés, ils se retirèrent vers Patay, où se rallia le 17^ corps. Les zouaves rapportaient la bannière du Sacré-Cœur, sous laquelle ils s'étaient battus, et qui fut teinte du sang des quatre intrépides officiers qui l'avaient successivement élevée dans les rangs, pour affirmer aux yeux de l'ennemi, et aussi aux yeux de leurs compatriotes, l'alliance dans leurs cœurs de la foi et du patriotisme.

Le général de Sonis avait été frappé à quatre heures et demie du soir. Il resta sur le champ de bataille, dans la neige, jusqu'au lendemain à •onze heures du matin. Le plus grand nombre de ceux qui étaient tombés avec lui avaient entendu la messe avant le jour, et y avaient communié. <{ Quand on porte Jésus-Christ dans son cœur, leur avait- il dit en montant à cheval, est-ce que l'on pourrait craindre quelque chose ? » (') Il eut la satisfaction de ne pas perdre une pièce de son artillerie.

Le 17e corps avait soutenu seul la lutte dans la journée du 2 décembre.

Chanzy déclara que ses troupes avaient été trop éprouvées pour recommencer le combat le lendemain, et le général en chef ordonna la retraite sur Orléans. Le 6, la ville fut abandonnée. D'Aurelle de Pala- •dines fut relevé de ses fonctions, par un pouvoir accessible aux impressions les plus mobiles, et une décision de Tours forma deux armées de la Loire : la première, composée des 15^ 18^ et 20« corps, sous le com-

I. Ce vaillant soldat, dont la carrière a été des plus brillantes, fut amputé le soir même. Il est mort le 15 août 1887, h. l'âge de 61 ans. C'est un des plus nobles caractères de notre temps. Avec la foi et la vaillance des preux du moyen-âge, avec le cœur le plus loyal, l'esprit le plus ouvert, il avait une connaissance des hommes et des choses qui lui aurait permis de rendre à son pays 4es plus grands services.

mandement de Bourbaki ; la deuxième, avec le i6^ et le 17^ corps, sous Chanzy.

Le gouvernement de la défense nationale, renfermé dans Paris, se trouvant sans communication avec la province, toute l'autorité était à la délégation qui résidait à Tours. Depuis le 8 octobre, Gambetta était véritablement souverain. Il déploya une activité qui donna une vigoureuse impulsion à la formation de régiments, de corps et d'armées, mais la vivacité de ses impressions ne lui permettait pas des desseins suivis, et son ignorance des choses de la guerre, ignorance qu'il ne paraissait pas comprendre, lui inspirait des mesures contre lesquelles ne pouvaient protester que secrètement les généraux obligés de les exécuter. II avait de grandes qualités et un patriotisme ardent, mais dans cette situation exceptionnelle, qui lui donnait un pouvoir si étendu et lui créait des devoirs si étroits, il eut le malheur de ne pas se débarrasser de ses anciens amis, et de ne pas oublier ses vieilles habitudes.

D'un autre côté, les passions politiques primaient d'autant plus sûrement le patriotisme, qu'elles se paraient de son nom. Les conseils généraux avaient été dissous.et remplacés par des commissions dans lesquelles étaient entrés des hommes que les populations n'y auraient pas envoyés, et s'étonnaient d'y voir. La haine de la religion et de ses ministres, que la presse avait entretenue sous l'Empire.où pendant longtemps elle n'eut que cette liberté, s'étalait audacieusement, au moment même oîi les prêtres et les religieux accompagnaient les soldats sur le champ de bataille, et où les congrégations d'hommes et de femmes montraient, dans les ambulances et les hôpitaux, de quoi est capable le dévouement chrétien. Une agitation malsaine s'élevait déjà contre une catégorie de suspects, et pendant que les hommes les moins intéressés au régime inauguré au lendemain de nos désastres, marchaient, sans tenir compte de leur âge, résolument à l'ennemi, les postes administratifs étaient envahis par ceux qui trouvaient dans leurs opinions politiques une raison pour oublier qu'avant tout, ils étaient Français. Le nombre des républicains devenus administrateurs pour n'être pas soldats, fut trop considérable pour que l'opinion publique n'en fût pas émue. Ils ne prétendaient pas moins n'avoir pas de rivaux dans leur dévouement à la patrie.

A plusieurs reprises, on avait annoncé l'élection d'une assemblée chargée de représenter la France, et de conduire la guerre, ou de traiter au nom de la nation. Mais ceux qui détenaient le pouvoir n'étaient pas pressés de l'abandonner. Était-ce une illusion de leur patriotisme ou un

intérêt égoïste ? Les intentions échappent à l'historien, qui ne peut juger que les faits, et les faits sont la condamnation des hommes entre les mains desquels étaient le gouvernement et les destinées de la France. Ce qui est certain, c'est que ceux qui érigeaient en dogme politique supé-

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