YI. — LES ARMÉES DE L'EST ET DU NORD
LORSQUE Orléans fut retombé entre les mains de l'ennemi, Bourbaki se retira sur Bourges, et Chanzy sur le Loir, après avoir vainement essayé de se maintenir sur la Loire. Il lutta pied à pied, perdant du terrain, mais ne se laissant pas entamer, infligeant à l'ennemi des perles sérieuses toutes les fois que l'artillerie n'était pas maîtresse du champ de bataille, et déjouant par sa vigilante activité toutes les surprises. Presque chaque jour avait son engagement. Plusieurs furent sérieux, et celui de Josnes fut presque pour nous une victoire.
On avait ainsi atteint les premiers jours de janvier. Le 9, le prince Frédéric-Charles, qui avait appelé l'armée du grand-duc de Mecklembourg. était décidé à frapper un coup décisif Chanzy le prévint et l'attaqua, mais sans succès. Il avait reculé jusque dans le voisinage du Mans.
Le 10, des attaques combinées ne réussirent pas, et le courage héroïque des volontaires de l'Ouest se brisa, dans le combat de Saint- Hubert, contre le nombre, d'habiles dispositions et un armement supérieur.
Le II, la journée s'ouvrit par une violente canonnade dans laquelle, grâce à nos positions, nous eûmes le dessus. Le i6«, le 17^ et le 22^
Canet.
corps étaient placés en avant du Mans. L'engagement s'étendit sur toutes la ligne. Les attaques de l'ennemi furent repoussées à droite et à gauche, mais au centre, après un vigoureux effort de masses profondes, il prit, sur la division Gougeard, le village de Champagne, et s'empara du plateau d'Auvours, qui est la clé du Mans.
La bataille était perdue si le plateau n'était pas repris. Le général Gougeard, après avoir rallié un demi-bataillon de mobiles du Gers et quelques débris, courut aux zouaves pontificaux, désignés sous le nom de volontaires de l'Ouest. « Allons, Messieurs, leur dit-il, en avant pour Dieu et pour la patrie !» Ils marchèrent sur le plateau, et leur nombre s'accrut, sur leur passage, d'un fort détachement du lo^ bataillon de chasseurs. La lutte fut terrible, et l'on se battit corps à corps. A la chute du jour, le plateau était reconquis et l'ennemi reculait. Il essaya cependant, grâce à l'obscurité, un retour offensif, qu'une erreur trop tard aperçue seconda un moment, mais les agresseurs, qui s'étaient donnés pour un régiment français, furent mis en déroute, et payèrent cher leur tentative perfide.
La journée était gagnée grâce à la valeur des volontaires de l'Ouest, à qui les généraux Gougeard et Jaurès rendirent un éclatant hommage, et le prince Frédéric-Charles avait déjà donné l'ordre de la retraite.
Deux heures après, une panique du corps des mobilisés bretons,chargé de garder la position importante de la Tuilerie, changea la face des choses. Les Prussiens l'occupèrent aussitôt en force, y accumulèrent de l'artillerie, menacèrent la ville, et coupèrent notre centre. Il fallut se résoudre à la retraite. Elle se fit dans la direction de Laval et d'Alençon, pendant que les Prussiens occupaient le Mans.
Ainsi partout nous succombions, honorablement sans doute, mais sans espoir.
Nous n'avions aucun allié en Europe,et les souverains des États avec qui nous avions entretenu des relations cordiales assistaient, impassibles, à notre écrasement. Le voyage de Thiers avait prouvé que si l'on comptait avec nous, par un souvenir de la grandeur passée, on ne nous aimait pas. Un secours nous vint cependant du dehors, et il fut aussi humiliant qu'inutile.
Garibaldi, le chef des bandes qui avaient, en 1860, provoqué la trahison et soutenu la révolte en Sicile,descendit à Marseille.peut- être appelé par quelques-uns de ces hommes qui croient à l'irrésistible puissance des révolutionnaires, peut-être uniquement poussé par son amour des aven-
tures et par ces hommes, réunis de tous côtés, à qui souriaient les hasards et les profits de la guerre. La délégation de Tours, comptant sur le prestige que son nom exerçait sur les révolutionnaires, accepta son concours, lui donna un commandement, et le mit, dans les Vosges, à la tête de compagnie franches, où un certain nombre de Français se mêlèrent à un ramassis d'étrangers.
Si les hommes du gouvernement accueillaient ce condottiere, ceux qui tenaient tête à l'ennemi, le général Cambriels, le commandant des francstireurs des Vosges, Keller, celui des francs-tireurs bretons, l'ancien lieutenant de vaisseau Domalain, et celui des mobilisés de la Gironde, Joseph de Carayon-Latour, refusèrent tout rapport avec lui. lis savaient qu'ils n'avaient rien à espérer et tout à craindre. Il obtint cependant le commandement de la compagnie l' Égalité et des mobiles de Nice.
Son quartier-général fut établi à Dôle, où ses compagnons se conduisirent comme en pays conquis, et, par leurs violences et leurs rapines, firent plus de mal qu'on n'aurait pu en redouter de l'ennemi. L'arrivée des Prussiens le fit prudemment replier sur Autun, d'où, après quarante jours d'inertie militaire, et de criminels attentats contre les personnes et les propriétés par ses bandes indisciplinées, il alla prendre ses quartiers à Dijon. S'il fut plusieurs fois rejoint par les Prussiens, ce ne fut pas pour les avoir cherchés. Le contact ne fut jamais de longue durée, et si devant Dijon les batteries de Manteuffel, après l'avoir menacé pendant quelques jours afin de masquer sa jonction avec Werder, disparurent subitement lorsque le mouvement fut accompli, on put lui attribuer, et il put revendiquer comme une victoire cet éloignement qui, d'ailleurs, ne nous donnait aucun avantage ; mais ceux-là seuls y crurent, à qui le mensonge impose, ou que la prétention aveugle.
C'est à la P^rance.à de paisibles habitants, à des religieux, à des prêtres et non aux Prussiens, que les aventuriers de Garibaldi étaient venus faire la guerre. La défaite fut cruelle, mais honorable partout. Pourquoi faut- il qu'il s'y soit joint, dans l'Est, une pareille humiliation, et que l'on ait cru devoir quelque chose à ceux dont l'unique but et la constante occupation fut de piller?
La deuxième armée de la Loire,commandée par Bourbaki, se trouvait reconstituée à la fin de décembre, et parut à la délégation capable d'exécuter un plan hardi, dont on attendait une influence considérable sur la situation générale.
Bourbaki devait marcher à l'Est contre les Prussiens, faire lever le
CHAPITRK CINQUIÈME.
siège de Belfort, couper le chemin de fer de Paris à Strasbourg, et se jeter en Allemagne. L'exécution eût été possible au commencement de la guerre, dans une saison moins rude que cet hiver désastreux, et avec des soldats mieux formés. Très chanceuse alors, sinon impossible, elle aboutit à une catastrophe, qui était inévitable dans les conditions nou-