‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 80 sur 132 · KELLER · texte numérisé non relu

KELLER

velles. Ceux qui donnaient des ordres auraient dû le prévoir. Le général devait obéir quoi qu'il lui en coûtât, et quelques conseils que donnât la prudence. Il fit ce sacrifice à la discipline.

Le général Bressoles devait rejoindre Bourbaki vers Besançon, pendant que le général Cremer et Garibaldi couvraient ses mouvements au nord.

Le 9 janvier, Bourbaki attaqua Werder, resta maître de Villersexel après un combat sanglant, prit Arcey et Sainte-Marie, et, le 15, occupa

Montbéliard. On se battit avec fureur le 15, le 16, le 17, et les efforts inouïs faits par cette armée mal approvisionnée, accablée par le froid, la fatigue, les privations et la maladie, semblaient devoir aboutir, grâce à l'énergie du chef, lorsque l'échec du général Bressoles, qui marchait à son secours, le contraignit à la retraite.

LE GÉNÉRAL GOUGEARD.

Elle commença le 18, dans des conditions déplorables,avec la neige, la glace, dans des défilés et par des chemins défoncés. Bourbaki, désespéré, essaya de mettre fin à ses jours, montrant, en cette circonstance suprême, une faiblesse inexplicable dans un si énergique caractère. Le général Clinchant prit sa place, et eut la douloureuse mission de conduire cette retraite qui, à travers mille obstacles, et après des pertes immenses d'hommes et de matériel, devait aboutir à un internement en Suisse.

L'accueil généreux et empressé fait par ce peuple ami à nos soldats privés de tout, ne compensa pas les amertumes de la défaite. Il impose à la France un souvenir reconnaissant pour ceux qui ont obéi à un sentiment d'humanité, mais aussi à des traditions séculaires.

L'armistice signé à Paris ne comprenait pas l'armée de l'Est. Les Prussiens, qui connaissaient parfaitement son état, avaient tout intérêt à seconder l'oubli coupable de notre plénipotentiaire, ou à profiter de l'exigence qu'ils avaient imposée, pour considérer comme une proie qu'ils ne voulaient pas se laisser arracher, une armée hors d'état de se défendre. Il y avait pour eux un grand profit : la perte d'un immense matériel, la mort d'un grand nombre d'hommes, et l'affaiblissement d'un pays qu'ils se reprochaient de ne pas avoir assez abattu.

La Suisse se montra généreusement hospitalière. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait adoucir la douleur de la défaite et les souffrances de la captivité. C'est une dette que la France a contractée envers sa voisine. Elle ne l'oubliera pas plus qu'elle n'a oublié les services militaires rendus par les cantons suisses au pays, à qui les rattachaient des conventions remontant à 15 15 et toujours loyalement observées.

Les Prussiens occupaient l'Est, étaient arrivés jusqu'à Vierzon et au Mans, s'avançaient vers le Nord jusqu'à l'embouchure de la Seine, et formaient ainsi, autour de Paris, un cercle de fer que les alternatives de la guerre pouvaient élargir ou resserrer, mais qui devait finir par étouffer l'immense capitale.

Après la capitulation de Metz, une partie de l'armée assiégeante eut pour mission d'attaquer les forteresses du Nord. Il ne s'agissait pas de sièges réguliers. On bombardait les villes pour les obliger à se rendre, et le fléau de la guerre atteignait ceux que leur âge et leur sexe auraient dû mettre à l'abri.

Le général Manteuffel se dirigea vers Amiens. Il rencontra, le 23 novembre, la petite armée que commandait le général Farre. Le 17, une bataille livrée à Villers-Bretonneux resta indécise jusqu'à quatre heures du soir. Le nombre l'emporta alors. Les Prussiens s'avancèrent sans rencontrer de résistance, entrèrent à Rouen et allèrent jusqu'à Dieppe. Une ligne forte et continue séparait ainsi Paris des départements du Nord, d'où aurait pu lui venir encore le secours.

Cependant le général Faidherbe avait rapidement reconstitué une armée au nord de Paris. Elle prit l'offensive ; le 10 décembre, elle força Ham à capituler, et alla ensuite investir La Fère. Le 23, Manteuffel

engagea l'action à Pont-Noyelles et fut contraint à la retraite. Le 2 janvier, Faidherbe renouvela l'attaque, et le 3, après une lutte de di.x heures sous Bapaume, il chassa les Prussiens de toutes leurs positions, et leur fit éprouver des pertes énormes. Le vainqueur, qui n-'avait que de jeunes soldats dont les fatigues, le froid et l'ennemi éclaircissaient tous les jours les rangs, dut, après ce succès, se mettre sous la protection des places fortes du Nord, pour se préparer à de nouveaux combats. Le i8, il rejoignit à Saint-Quentin une colonne qui, la veille, avait occupé la ville abandonnée par l'ennemi. Le 19, il fut attaqué par des forces considérables, avec une vigueur qui indiquait l'importance attachée à un succès d'où dépendait le sort des troupes prussiennes disséminées en Normandie. Une lutte inégale se prolongea, grâce à la bravoure de cette jeune armée, jusqu'au moment où le nombre rendit la résistance impossible. La retraite, toujours désastreuse pour des troupes éprouvées, se changea en déroute pour une armée hâtivement formée. Elle avait fait son devoir et infligé à l'ennemi de grandes pertes. Les Prussiens avaient été, en effet, trop maltraités pour tenter une poursuite qui eût anéanti cette poignée de braves. Elle travaillait à se reconstituer, grâce aux efforts de son général, lorsque l'armistice fut signé.

Tels furent les principaux événements de cette campagne de six mois, commencée par un été brûlant, et terminé au milieu des rigueurs d'un hiver exceptionnel. Un plan mûri a pu manquer au début ; la capitulation de Sedan, la captivité de l'empereur, la proclamation de la République, le siège de Paris, la reddition de Metz, jetèrent le pays dans la plus cruelle des situations. Le renversement du gouvernement en présence d'un ennemi vainqueur, la politique de parti substituée à l'union qui pouvait tout réparer, la conduite de la guerre entre les mains d'une dictature trop personnelle pour n'être pas inégale, et trop ignorante pour n'être pas dangereuse, les exigences toujours croissantes d'un envahisseur dont les excès étaient méthodiquement réglés, poussèrent la France jusqu'au bord de l'abîme où s'engloutissent les peuples imprudents et coupables. La crise fut plus terrible que celle des deux invasions de 18 14 et de 18 15. Si alors un peuple âpre et ivre de vengeance demanda le démembrement de la nation vaincue, il se trouva des ennemis généreux, instruments inconscients de la politique divine, qui crurent que la PVance était nécessaire à l'Europe, et qu'il ne fallait pas qu'elle fût amoindrie. C'est ce qu'ils attendaient de la vieille dynastie de nos rois. En 1871, le vainqueur et le vaincu se trouvèrent seuls en présence. Nul n'osa inter-

venir en notre faveur, parce que la révolution accomplie en présence de l'ennemi inquiétait tous les souverains, et nous dûmes subir les conditions les plus dures. Notre isolement et l'absence d'un médiateur nous livraient sans défense.

LE GÉNÉRAL BOURBAKL

Des élections eurent lieu le 13 février pour nommer une Assemblée nationale chargée de régler les conditions générales de la paix. Paris put être aussitôt ravitaillé, et les députés se réunirent à Bordeaux, où la délégation du gouvernement s'était transportée lorsqu'elle ne s'était plus crue en sûreté à Tours. Le gouvernement de la défense nationale déposa ses pouvoirs entre les mains de l'Assemblée, et Thiers, nommé chef du

pouvoir exécutif, forma un ministère. Une commission nommée dans l'Assemblée dut aller à Versailles ratifier les conditions douloureuses et inévitables de la paix. On pressentait les sacrifices auxquels il faudrait se résigner. Une voix éloquente et généreuse, celle d'un évêque,

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