‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 82 sur 132 · I. — LA POLITIQUE INTERIEURE · texte numérisé non relu

I. — LA POLITIQUE INTERIEURE

^ouïs-Napoléon portait le plus grand nom du siècle. Il crut y trouver des droits au gouvernement de la France, et ne perdit pas une occasion de les faire valoir.

Son règne fut de près de dix-huit ans, grand espace de temps dans la vie d'un homme, surtout à une époque où les changements sont si fréquents et les mouvements de l'opinion si brusques. Il a régné et gouverné, sachant se servir des hommes et s'en passer. Il a eu des ennemis irréconciliables, des dévouements personnels, honorables et précieux, qui ont survécu à sa chute, des flatteurs comme tous les souverains, et des serviteurs dont la fidélité, dictée par l'intérêt, en suivait toutes les fluctuations pour y conformer la conduite. Cette espèce est commune depuis que la Révolution a donné, à nos institutions et à nos gouvernements, une si grande mobilité. Elle va docilement à tous ceux que couronne le succès. Ce n'est pas assurément nouveau, mais, à aucune époque, cet abaissement des caractères n'a été plus commun.

Il avait des idées et non des principes, des aspirations et non des lumières. Il aimait le pouvoir pour lui-même, et il prétendait ne s'en servir que dans l'intérêt du peuple. Bienveillant par nature, il n'oubliait pas un service rendu. Convaincu de son droit et confiant en sa destinée, il n'avait pas de scrupule sur les moyens à mettre en œuvre

pour arriver à son but. La superstition lui tenait lieu de foi, et le succès de droit. Il a fait des réformes utiles et encouragé des théories subversives. Il n'avait rien du tempérament français, mais il le comprenait, savait par quels moyens on le conduit, les employait opportunément, et, quelles qu'aient été les habiletés de sa politique, ne put jamais s'identifier complètement avec notre race. Il joua un rôle considérable en Europe, et se servit, en homme qui n'a pas à sauvegarder l'avenir, ni à ménager les biens les plus précieux, des immenses ressources de la France. Il lui a donné la gloire militaire, une voix momentanément écoutée dans les conseils de l'Europe, une prospérité industrielle et commerciale incontestable, une grande confiance en ellemême, et tout ce qu'il avait reçu, qu'il avait élevé et qu'il croyait définitivement acquis, est allé s'engloutir dans une catastrophe dont il a été la première, mais non la plus intéressante victime.

Sa politique, au dedans et au dehors, manqua toujours de franchise. Il y eut en lui, dans toutes les situations par lesquelles il passa, quelque chose du conspirateur, habitué à préparer ses projets dans l'ombre, et à les exécuter par la force ouverte ou des moyens détournés. Un des éléments du succès pour les projets des gouvernements est, sans doute, le secret, mais cette réserve prudente ne doit jamais être la duplicité, parce que la force morale manque nécessairement à celui dont les événements révèlent les intentions véritables et les sourdes pratiques. C'est ainsi qu'il trompa souvent ceux-là mêmes qui lui étaient le plus dévoués, et servaient le plus fidèlement sa politique.

Il prétendit avoir fait son coup d'Etat pour préserver la France du socialisme, et il rallia ainsi à sa cause ceux que le présent effrayait ou que l'avenir inquiétait, et un grand nombre de personnes pour qui la force est la suprême raison. Il oubliait, et il fit oublier que l'idée seule peut triompher de l'idée, et que si la force comprime, elle ne convertit pas. Il appela, sans doute, l'opinion à son aide, mais après l'avoir formée ou disciplinée ; et, en réalité, il ne la conduisait vers un but prochain qu'après l'avoir d'abord suivie, sans se mettre en peine de découvrir où elle menait.

Il se vanta d'être sorti de la légalité pour rentrer dans le droit, et son gouvernement fut longtemps d'accord avec la violence qui l'avait fondé. Il savait que le peuple français a besoin, malgré les apparences d'un amour excessif de la liberté, de sentir une main qui le gouverne, et pendant plusieurs années cette main fut pesante. Il s'attachait à

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démontrer que c'était dans l'intérêt général, et on le crut. L'ordre parut rétabli. La presse se taisait, les réunions publiques étaient interdites ; au Corps législatif et au Sénat, excepté à l'Académie, où elle se manifestait par des allusions et des sous-entendus, l'éloquence « était pacifiée » comme elle le fut à Rome après les troubles civils, et sous le principat d'Auguste ; la passion politique avait cédé le pas aux affaires, la spéculation effrénée occupait les esprits et absorbait l'activité ; on cherchait la fortune et on en jouissait. Paris se renouvelait et les villes, même les moins importantes, imitaient son exemple ; les affaires étaient florissantes et l'argent abondait. Qui donc eût pu se plaindre des libertés perdues ? Est-ce que la tranquillité assurée et les jouissances multipliées ne devaient pas tenir lieu de tout ? C'était l'impression, peut-être la conviction d'une grande partie de la population parisienne, dont l'influence est prépondérante, et la foule n'y contredisait pas. Ceux qui protestaient, au nom des principes et des vieilles traditions.étaient regardés comme des gens d'un autre âge, et on n'avait pour eux qu'une pitié dédaigneuse.

Il en était du gouvernement de l'Empire, comme de la politesse et des bonnes manières des parvenus. Tout est pour le dehors, et pourvu que les apparences soient sauves, la délicatesse de la pensée et du sentiment, comme la loyauté des actes, importent peu. On donnait au pouvoir des marques extérieures d'une grande déférence, on ne le respectait pas ; rien ne troublait l'ordre, et depuis le garde champêtre jusqu'au ministre et à l'empereur, il n'était pas une autorité devant laquelle on ne s'inclinât, mais on se laissait aller au courant, ou l'on pliait devant la nécessité, sans rendre aucun hommage volontaire à la supériorité du rang," de l'honneur, du pouvoir. On sentait que tout était entre les mains d'un seul, et que tout devait servir à ses desseins. On ne lui tenait aucun compte du bien qu'il prétendait faire, et des services véritables que l'on en recevait. Ainsi tout était faux et se trouvait par là seul condamné. Il ne fallait pas être bien clairvoyant pour comprendre que tout cela s'écroulerait en un moment, au premier choc intérieur ou au premier échec retentissant de la politique ou de la guerre.

Il semble que l'empereur ait cherché dans le passé un modèle, et qu'il se soit efforcé d'en reproduire les traits. En écrivant la vie de César, il pensait à Napoléon, et de même qu'Auguste fut l'héritier du conquérant des Gaules et du vainqueur de Pompée, il prétendait, sans le dire, continuer l'œuvre du héros de Marengro et d'Austerlitz. Heureux s il se fût

borné à le copier ailleurs que sur les champs de bataille !

RÉSULTATS GÉNÉRAUX DU SKGOND KMPIRE. 239

L'empire romain fut démocratique. L'empire du 2 décembre prétendait tout faire pour le peuple et s'appuya sur lui. Après la rigoureuse répression qui avait suivi le coup d'Etat, il croyait n'avoir rien à craindre des masses.et il travaillait à se les concilier. Il savait parler leur langage sans rien perdre de sa dignité, et leur offrir ce qui pouvait les séduire. Il fit des lois pour elles, et il entretint soigneusement leur défiance et leurs rancunes contre tout ce qui constituait les supériorités sociales d'autrefois. En même temps, il développait le luxe,et renouvelait toutes les exigences d'une étiquette que l'on ne s'attendait guère à voir revivre sous un régime démocratique.

La France était prospère : elle se crut forte. Les succès dans les luttes de l'industrie et sur les champs de bataille lui permettaient de tout espérer et d'aspirer à tout. Aussi, les aventures dans lesquelles elle se trouvait inopinément jetée, ne l'inquiétaient-elles que pour un moment, et médiocrement. Tout pliait en France sous la volonté impériale, et la masse confiante se dispensait, dès que le maître avait parlé, de chercher où il marchait. Sans se rendre compte de ce qu'une pareille opinion avait d'insensé, elle ne doutait pas qu'il n'en dût être ainsi dans le monde entier. Ce fut son erreur et une des causes, la plus considérable peut-être, du prompt et terrible effondrement de ce pouvoir qui paraissait inébranlable.

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