IL — LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE
LA politique étrangère fut d'abord prudente et modérée. La phrase célèbre prononcée avec éclat à Bordeaux : « L'Empire, c'est la paix,» fut adressée à l'Europe autant qu'à la France. A l'une et à l'autre, il fallait enlever toute défiance à l'égard d'un pouvoir acquis par un acte de violence, et dont le succès avait était puissamment aidé parla légende napoléonienne, qui rappelait des luttes héroïques et sanglantes. Sans doutf, l'Europe aimait mieux la résurrection de l'Empire que la continuation de la République, qui lui paraissait une menace continuelle pour des États fondés sur d'autres principes. Elle espérait que la victoire sur la démagogie, dans le pays qui, depuis soixante ans, encourageait par son
gouvernement ou par l'expansion de ses idées la Révolution, assurerait la tranquillité générale. Le chef de ce gouvernement proclamait sa volonté de maintenir la paix ; comment ne Taurait-on pas cru, et comment n'aurait-on pas été disposé à le laisser entrer au rang des souverains, et prendre place à côté de ceux qui continuaient sur le trône, et pour le bien du peuple, de vieilles dynasties .''
Il y eut pourtant des nuances dans la manière de reconnaître le nouveau pouvoir. Les chancelleries n'y mirent rien de blessant, mais la réserve seule fut une injure que l'on n'oublia pas. D'ailleurs, le membre des sociétés secrètes et le conspirateur vivaient toujours sous la figure plus rassurante de l'empereur. Il n'avait rien perdu des illusions politiques de sa jeunesse, et rien répudié des doctrines qu'il avait puisées dans les sociétés secrètes de l'Italie.
D'un autre côté, les traités de 1815, qui avaient si cruellement puni la France de l'aventure des Cent jours, lui apparaissaient comme une tache qu'il fallait effacer, et il lui semblait que la gloire du fondateur de sa dynastie y fût intéressée. Il le laissa voir, il finit par le dire, et dès lors il y eut, chez tous ceux qui les regardaient comme la garantie de la paix européenne, une inquiétude que les faits ne tardèrent pas à justifier.
La guerre contre la Russie a été sans doute déterminée par les projets confiés à la discrétion peu sûre et peu bienveillante de l'ambassadeur anglais par le tzar Nicolas ; la question des Lieux saints vint à propos pour gagner les catholiques de France qu'on ménageait; mais la rancune de l'empereur contre le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui avait mis en face du pouvoir nouveau les traditions des souverains « pères de leurs peuples», pesa d'un grand poids. On sait que les petites causes ne sont pas toujours celles qui ont le moins de résultats. Il se laissa, du reste, dans cette circonstance, entraîner par l'Angleterre, comme en 1859 par le Piémont et en 1866 par la Prusse. C'était pour lui le moyen de dissimuler les motifs véritables qui déterminaient sa conduite.
La conservation de l'empire ottoman, menacé par la Russie, importait surtout à l'Angleterre. Elle parvint à faire croire à la diplomatie française, moins habile qu'elle, qu'il s'agissait surtout de nos intérêts, et nous le crûmes. L'empereur y était d'ailleurs favorablement disposé, et le cabinet britannique n'eut pas beaucoup à faire pour lui laisser prendre dans les opérations militaires le rôle principal, et à y engager toutes les forces du pays. Sans doute, notre gloire militaire s'en accrut, mais elle fut un piège pour celui qui crut y trouver une force.
L'Angleterre, qui ne pouvait pardonner à la France l'appui qu'elle avait donné de 1776 à 1783 aux colonies insurgées de l'Amérique du Nord, s'était vengée en secondant, par ses émissaires et son or, la révolution qui renversa l'ancien régime. Elle fut, depuis, l'âme de toutes les coalitions sous la Convention, le Directoire, le Consulat et l'Empire. Elle avait eu raison de Napoléon, dont la haine l'avait poursuivie par une mesure d'une conception gigantesque, soutenue par une volonté qu'aucune considération ne fit fléchir. La Restauration avait veillé aux intérêts du pays suivant une politique nationale, sans se mettre en peine des susceptibilités et des menaces d'une puissance dont elle avait pu apprécier la bonne volonté à son égard en 18 14 et en 18 15. Le gouvernement de 1830 suivit une autre voie. L'entente cordiale lui parut le meilleur appui pour sa politique, et il ne trouva pas que les concessions qui blessaient le Sentiment national et soulevaient l'opinion publique, fussent un prix exagéré pour une alliance garantissant la paix dont il avait besoin.
Napoléon 111, qui essayait de reproduire, jusque dans les plus petites choses, la politique de son oncle, s'en sépara pour ses rapports avec l'Angleterre. Était-ce parce qu'il n'oubliait pas l'hospitalité sympathique qui lui permit de poursuivre ses desseins, ou parce que, parvenu au rang des souverains, il 1 avait trouvée plus empressée que les autres États dans la reconnaissance de l'Empire ? Était-ce parce que sa politique, révolutionnaire au dehors, lui paraissait propre à s'identifier avec les aspirations qui lui étaient restées de sa participation aux sociétés secrètes italiennes? Croyait-il que le point de vue économique devait primer tous les autres, et soupçonnait-il déjà qu'une entente sur ce terrain resserrerait leur alliance ? Quoi qu'il en soit, la première guerre du second Empire fut faite sous l'inspiration de l'Angleterre, d'accord avec elle, et quoi qu'en ait cru l'empereur, quoi qu'on en ait dit dans la diplomatie et dans la presse, pour son profit.
La guerre de 1859 eut un autre caractère. Préparée par le Piémont, acceptée par l'empereur au nom de la France, en haine de l'Autriche, et peut-être à la suite d'engagements anciens et de terreurs nouvelles, elle fut vue d'un œil bienveillant, et avec une complicité secrète, par l'Angleterre, à qui toutes les révolutions étrangères sont sympathiques. Si la question n'avait regardé que l'Autriche, peut-être les catholiques de France auraient-ils vu, sans trop de peine, qu'on lui arrachât la Lombardie et la Vénétie pour les rendre à elles-mêmes. Mais le Piémont
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avait une autre ambition. S'il prenait les armes sous la protection delà France, c'était pour recueillir les fruits de la guerre, et réaliser, à son profit, l'unité dont la perspective lui assurait le concours de tous les révolutionnaires de la Péninsule.
Mais l'unité ne pouvait se faire que par la spoliation. Si les traités de 1815 avaient donné à l'Autriche la Lombardie'et la Vénétie, ils avaient constitué les duchés de Modène et de Parme, le grand-duché de Toscane, les États de l'Eglise et le royaume de Naples, en vertu de droits anciens et de nécessités nouvelles. La guerre qui pouvait et qui, dans les espérances de la diplomatie piémontaise, devait amener ces Etats à Victor- Emmanuel, était une guerre révolutionnaire, et, en atteignant le domaine pontifical, elle touchait au cœur tous les catholiques, qui savent que le pouvoir temporel est nécessaire au chef de la catholicité, dont il garantit l'indépendance.
Ces conséquences ne pouvaient échapper à la plus vulgaire perspicacité, et il n'est pas permis de supposer que Napoléon ne les ait pas, dès les premières communications de Cavour, reconnues et acceptées. C'est ce qui fait peser sur lui une lourde responsabilité devant l'histoire, qui n'a pas tardé à constater que le châtiment a suivi de bien près la faute.
En effet, l'unité de l'Italie, qui ne se serait jamais faite sans le concours de la France, a préparé l'unité de l'Allemagne, et l'unité de l'Allemagne a rendu possible, peut-être nécessaire, la guerre de 1870, si profondément funeste. Cavour a préparé les voies à Bismarck.
La troisième guerre de l'Empire, rapidement terminée, nous a valu, en Chine et au Japon, des avantages considérables pour notre influence politique et nos intérêts commerciaux. Que les Anglais en aient retiré un plus grand profit que nous, il ne faut pas s'en étonner. Leur politique est éminemment utilitaire, et ce n'est pas pour une idée qu'ils engagent leurs finances et leurs soldats. Mais la France joua dans ces contrées lointaines un rôle digne d'elle-même et de ses traditions. Elle se préoccupa utilement du tort fait à ses missionnaires, et obtint pour eux la liberté de se consacrer à la conversion des infidèles. Des avantages positifs se joignirent à l'accomplissement de ce grand devoir. Personne ne doute, en effet, que partout où nos missionnaires et nos religieuses répandent la foi chrétienne, ils ne préparent et n'assurent notre prospérité commerciale et notre influence politique.
Il en fut de même en Annam et en Syrie. Dans cette dernière contrée, la France ne faisait que revendiquer d'anciens droits qui lui créaient des
devoirs auxquels elle prétendait devoir rester fidèle. Une fois de plus, nos armes vengèrent d'odieux massacres, et apportèrent aux victimes du fanatisme un secours qui les arracha au danger, ou les vengea. La France y joignit, avec sa générosité ordinaire, des ressources qui atténuèrent leurs pertes et diminuèrent leurs souffrances.
La guerre du Mexique fut une aventure. Si l'empereur avait eu la pensée de reconstituer, au profit de l'élément latin, un grand empire capable de servir, dans une certaine mesure, de contre-poids à l'influence de la race saxonne, qui domine aux États-Unis, on aurait pu trouver de l'imprudence à tenter une expédition si lointaine, dans un pays dont les ressources sont considérables, et que son climat ne défend pas moins que les armes.
On aurait cependant applaudi au but poursuivi, parce qu'il était noble et digne de la France, « la seule nation qui fasse la guerre pour une idée. » Mais de semblables projets demandent des efforts et des ressources en proportion avec les difficultés. La France, comme l'Espagne et l'Angleterre, avait obtenu satisfaction pour ses justes griefs. Les prétextes invoqués par l'empereur pour aller plus loin, l'envoi de troupes considérables, l'appel fait à l'esprit confiant de l'archiduc Maximilien, l'abandon prématuré dont il fut l'objet, et qui rendit son échec certain et sa perte inévitable, accusent également une politique audacieusement imprévoyante. Maximilien y perdit la vie, sa femme la raison, et la France son or, son prestige et ses soldats.
L'Afrique française était, depuis 1830, un champ de bataille où se faisaient les réputations militaires, et où s'entretenait la valeur. Napoléon essaya de l'organiser, et de rendre ainsi féconds pour la métropole les sacrifices incessants qu'elle avait faits. Il n'y eut pas, pour cette colonisation et ce gouvernement, plus d'esprit de suite que pour la politique étrangère générale. L'empereur subissait les inconvénients de la situation qu'il s'était faite. Sa personnalité dominait tout, et les conseils n'avaient pas toujours un libre accès auprès de lui. Il avait des systèmes, mais non pas de méthode de gouvernement, des rêves, et non pas des principes. Tant qu'il avait fallu tenir tête aux factions du dedans, et se faire accepter ou s'imposer au dehors, il s'était montré perspicace, énergique et persévérant. La sécurité et la satisfaction ouvrirent la porte à l'utopie, et il courut ainsi, sans y être invité ou contraint par les événements, au-devant de tentatives et d'aventures dans lesquelles, après avoir abusé des immenses ressources de la France, il finit par la laisser
sans amis, au moment où il l'engageait contre un ennemi prévoyant et depuis longtemps avide de revanche, dans une lutte à laquelle il ne l'avait pas préparée.
Il avait, dans un de ses discours, parlé de ce « royaume d'Afrique » dont il signalait les immences ressources, mais sans essayer de le constituer par des mesures suivies, et des institutions stables. Il poursuivait l'assimilation avec la métropole, mais en défaisant le lendemain ce qu'il avait fait la veille. C'était peut-être le moyen d'occuper l'attention publique, mais non pas d'assurer les progrès d'une colonisation féconde. Il essayait du pouvoir civil en faveur d'un prince qu'il n'aimait pas, et comme les dissentiments se produisaient aussitôt — ce qu'il eût été facile de prévoir — il revenait au gouvernement militaire, qui avait ses préférences. La succession rapide et le mélange de ces deux systèmes jetaient le trouble dans l'administration, et notre belle colonie en portait la peine. C'est ce qui explique comment, malgré tant d'efforts et de promesses, la population française en Algérie est si restreinte, comment de si légitimes espérances se sont évanouies, et comment tout y est encore troublé.
Rien ne montre plus clairement ces inconvénients et ces dangers du gouvernement personnel, qu'il soit exercé par un homme ou par une assemblée unique. La suite dans les desseins et un juste équilibre résultent de l'initiative d'une autorité souveraine, et de la participation éclairée du pays au gouvernement. Mais quel est le régime dans lequel, sous l'action de la Révolution, qui domine le XIX^ siècle, ces deux éléments peuvent s'unir dans une sage proportion, et mériter l'éloge que Tacite adressait à l'empereur Nerva Trajan, d'avoir « mêlé deux choses auparavant inconciliables : le principat et la liberté » ?
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