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IIL — LES MESURES ECONOMIQUES

LE second Empire fut une époque de grande activité industrielle et commerciale. La richesse est un des éléments qui rendent les gouvernements forts. Napoléon se préoccupa du bien-être des populations et multiplia les institutions propres à leur venir en aide. L'Assem-

blée législative avait étudié les questions de prévoyance et de bienfaisance, et voté plusieurs lois importantes. Napoléon recourut fréquemment aux lumières du vicomte Armand de Melun, qui avait en ces matières une compétence spéciale, et profita de ses conseils, après le coup d'État comme auparavant. Il eut seulement le tort de se défier de l'esprit chrétien qui assurait la fécondité des vues et des projets charitables de ce pieux conseiller.

Le i6 novembre 1852, les crèches et les salles d'asile reçurent un caractère officiel ; le 2 février 1853, trois jours après le mariage de l'empereur avec Eugénie de Montijo, les sociétés de charité maternelle furent organisées. L'institution des médecins cantonaux, création importante, qui ne reçut pas alors tout son développement, est de 1854. L'application en était alors difficile, à cause du nombre relativement restreint des diplômes. Elle est plus aisée aujourd'hui et deviendrait plus efficace, si la politique ne s'y mêlait pas, et ne compromettait pas, par des choix aveugles ou intéressés, une œuvre de paix et de charité.

La loi du 13 avril 1850 établit la visite et l'inspection des logements des ouvriers, et autorisa l'interdiction, ou l'obligation de l'amélioration pour ceux qui auraient été jugés insalubres. Cette sage mesure fut complétée par un décret du 27 mars 1852, allouant une somme considérable pour cet objet, et engageant à l'imitation les départements et les communes. La loi du 18 juin 1850 organisa une caisse de retraite pour la vieillesse, et celle du 22 janvier 1851, en créant l'assistance judiciaire, permit aux plus pauvres de défendre ou de faire valoir leurs intérêts devant les tribunaux. Le 22 février de la même année, une loi sur le contrat d'apprentissage donna des garanties aux jeunes ouvriers, sans porter atteinte aux droits des patrons.

Ce qui avait fait, pendant des siècles, la supériorité industrielle de la France, semblait nous échapper. La facilité pour les enfants pauvres de gagner, de bonne heure, de l'argent dans les fabriques, où ils ont uniquement à servir des machines, commençait déjà — et le mal s'est accru considérablement depuis — à éloigner des métiers qui exigent des connaissances spéciales et une pratique intelligente. Il fallait y ramener, en sauvegardant avec sagesse le présent et en préparant l'avenir. Il s'agit, en cette matière, de notre vieil honneur industriel et de notre prospérité. Les conditions du contrat d'apprentissage pouvaient donner à cet égard les plus heureux résultats. Malheureusement, les familles

ouvrières n'ont pas toujours le véritable sentiment de leurs intérêts, et les besoins présents oppriment en elles, trop souvent, la prévoyance. Ces bonnes intentions n'ont pas porté leurs fruits, et il est à craindre que des États plus sages et plus soucieux de leur avenir, nous enlèvent ce qui, pendant des siècles, a fait notre prééminence. Ils ont gardé ou repris nos vieilles coutumes et en recueillent les bénéfices.

Les sociétés de secours mutuels étaient anciennes. On les retrouve, sinon dans leur organisation, du moins dans leurs avantages, établies au sein des corporations, qui ont été, pendant des siècles, la protection du travail et des travailleurs. Elles s'étaient multipliées. La loi du 26 mars 1852 les éleva à la hauteur d'établissements publics, et, sans porter une atteinte grave à celles qui préféraient vivre hors de la tutelle gouvernementale, elle les priva de secours qu'il eiit été plus équitable d'accorder indistinctement à toutes, puisque toutes s'efforçaient de rendre les mêmes services. On trouve déjà à cette époque une préférence et une exclusion qu'un pouvoir nouveau a portées jusqu'aux plus criantes injustices. On prépare ainsi, soit volontairement, soit d'une manière inconsciente, le socialisme d'État.

La France eut deux Expositions universelles, en 1855 et en 1867. La première avait été organisée au milieu de la guerre avec la Russie. Elle n'en réussit pas moins. C'était pour nous une nouveauté, et le gouvernement la prépara d'une manière habile, en excitant l'émulation et en entretenant la curiosité. L'Angleterre, qui avait eu l'initiative de ces concours industriels en 1 851, avait réuni 17.000 exposants; la France en eut 20.000 quatre ans plus tard, et un nombre infiniment plus considérable en 1867. Rien n'avait été négligé de ce qui pouvait assurer le succès. L'installation, qui s'étendait sur un des plus beaux emplacements du monde, avait un caractère de grandeur qui saisissait, et une variété qui donnait satisfaction à la curiosité la plus exigeante. Les produits du monde entier s'y trouvaient réunis, et la lutte de l'amour-propre national, comme de l'intérêt particulier, avait enfanté des merveilles industrielles. En voyant réunis les produits du travail et du génie, en constatant les progrès accomplis en quelques années, on se sentait saisi par une irrésistible émulation, et par la volonté de faire davantage et mieux. On avait songé au plaisir autant qu'à l'utilité, et si les hommes d'art et de métier trouvaient dans ces palais de nombreux sujets d'étude et d'admiration, ceux qui envisagent et qui traitent la vie d'une manière moins sérieuse n'étaient pas moins bien partagés. Paris leur offrait un séjour

enchanté, et les renvoyait émerveillés de la magnificence de ses fêtes et enivrés des plaisirs qu'il leur avait prodigués.

Le nombre des visiteurs dépassa toutes les prévisions. Les recettes des chemins de fer s'accrurent dans des proportions inattendues, et toutes les industries parisiennes s'enrichirent de la folle ardeur et de l'avide curiosité qui précipitaient la province et les pays étrangers, même les plus éloignés, vers la capitale.

On s'est demandé si ces concours internationaux sont véritablement utiles. On n'en peut douter, parce que l'exemple de ce qui se fait est une lumière et une excitation. Mais on peut dire aussi que les nations qui sont à la tête des autres par les produits de leurs arts et de leurs industries, ont tout à perdre en initiant à leurs procédés celles qui sont moins avancées. Sans doute, des ventes exceptionnelles les dédommagent des sacrifices qu'elles ont faits, mais il semble qu'elles auraient intérêt à ne pas multiplier cette large et généreuse, pour ne pas dire imprudente, exhibition de leurs œuvres, et des moyens qui assurent leur prospérité. On peut avoir partout les mêmes machines, il n'est pas donné à tous de s'en servir avec la même intelligence et le même succès. Au-dessus du produit régulier de la force matérielle docilement conduite, il y a ce qu'en terme de métier on appelle « le tour de main ».

Ce qui n'est pas moins vrai, c'est que la moralité publique ne peut qu'en être atteinte. Ce n'est pas impunément que des masses d'oisifs ou de travailleurs se déplacent et se trouvent jetés, pendant un temps plus ou moins long, dans un milieu où les jouissances abondent, et où l'argent suffit pour les leur procurer. Sans doute, les affaires peuvent dominer les plaisirs, mais quels souvenirs, quelles pensées, quelles aspirations n'emporte-t-on pas avec soi après des jours d'enivrement !

L'empereur imprima une vive impulsion aux travaux de l'État, des départements et des villes. Paris donna l'exemple, et le préfet Haussmann le transforma avec une intelligente et puissante activité. Les villes de province suivirent cet exemple, et les préfets, leurs tuteurs, loin de les arrêter dans leur ardeur de créations souvent utiles, toujours coûteuses, les y aidèrent.

Une loi de 1868 étendit dans de vastes proportions le réseau des chemins de fer, et en distribua l'exécution en dix années. C'était multiplier les relations et les affaires. La navigation maritime et la navigation fluviale furent encouragées. L'État racheta les canaux du Rhône au Rhin, de Bourgogne, du Nivernais, et le canal latéral de la Loire. Il

améliora le cours d'un grand nombre de rivières flottables ou navigables. La batellerie s'accrut dans des proportions inespérées, et les riverains n'en recueillaient pas moins les fruits que les industries auxquelles elle apportait les matières premières, ou dont elle écoulait les produits.

Des travaux considérables furent exécutés pour rendre impossibles les inondations, ou du moins en atténuer les désastreux effets. Mais malgré les prétentions impériales, exprimées avec une confiance qui fit sourire, le gouvernement ne fut pas plus le maître de la fureur des éléments que des excès des révolutions.

A la fin de 1868, il y avait en France plus de 16.000 kilomètres de chemins de fer en pleine exploitation. A la même date, la longueur des lignes télégraphiques dépassait 37.000 kilomètres. C'était un immense et rapide progrès, qu'il ne faut pas méconnaître parce que nous sommes allés infiniment plus loin.

L'agriculture, sans laquelle l'industrie et le commerce ne seraient rien, n'a pas occupé d'une manière efficace les divers gouvernements du XIXe siècle. Les lois ne manquent pas cependant, mais elles ont eu trop souvent, pour ne pas dire toujours, un but politique. Attacher le paysan à la terre, tel doit être le but du législateur, parce que la terre est moralisatrice, et qu'elle n'engendre pas des révolutionnaires. Mais il faut qu'elle assure l'existence de celui qui la cultive, et qu'à défaut de richesse elle lui donne, du moins, le pain du jour et la sécurité du lendemain. La Restauration y avait travaillé. La monarchie de 1S30 eut plutôt des préoccupations industrielles. L'Empire favorisa les comices agricoles et multiplia les concours avec les expositions de produits, d'animaux et de machines. La loi du 17 juillet 1856 consacra, sous forme de prêts, une dépense de cent millions aux travaux de drainage, dont le but est l'assainissement des terres. Pour favoriser la mise en valeur des biens communaux, la loi du 26 juillet 1860 autorisa le gouvernement à se substituer aux communes qui ne se prêteraient pas au défrichement de leurs terres incultes. C'était une atteinte à la propriété, qui fut dénoncée avec raison dans la discussion au Corps législatif, mais le but poursuivi parut aux orateurs officiels trop important pour que l'on dût s'arrêter devant cette illégalité. On oubliait qu'on ne porte jamais impunément une main hardie sur un principe.

Ce qu'il y avait de vrai et de fécond dans les projets gouvernementaux, c'était le désir de rendre fertiles des terres depuis longtemps négligées, qui exigeaient un long et persévérant travail que des parti-

culiers ne pouvaient entreprendre. L'État donna l'exemple sur quelques points. Ce qu'il n'obtint pas, et ce qu'il ne pouvait obtenir, à cause des avantages et des attractions de toute sorte que les villes offraient, c'était de fixer le paysan à la campagne, et de l'y attacher par l'intérêt autant que par les liens de famille. La diminution des impôts qui pèsent sur le

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