‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 85 sur 132 · HAUSSMANN · texte numérisé non relu

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sol, et des institutions spéciales de crédit qu'il eût fallu organiser d'une manière plus pratique pour combattre l'usure et aider l'industrie agricole, auraient eu, sous ce rapport, une influence plus efficace.

Les institutions de crédit ne manquaient pas, et l'industrie privée les avait multipliées dès que, après 1848, les intérêts, un moment effrayés, se furent rassurés. Elles augmentèrent en nombre et en importance sous le second Empire. Les affaires se produisant dans les directions les plus

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diverses, il fallait que l'argent vînt à leur aide. Il y eut une véritable fièvre d'inventions et d'entreprises, au-dedans et au dehors. La spéculation prit une allure effrénée, et si elle fut condamnable pour ses excès et pour les catastrophes qu'elle produisit, elle imprima aux tentatives de toute espèce, industrielles ou commerciales, une confiance qui doubla leur force.

La Banque de France, établissement particulier de dépôt, de crédit et de circulation, au capital de trente millions, était devenue une institution par une loi du 14 avril 1803. Son privilège, étendu jusqu'en 1844, fut prorogé en 1840 jusqu'en 1867, et en 1857 jusqu'en 1897. Elle eut des succursales dans les départements, et obtint l'autorisation de faire des avances sur les obligations émises par le Crédit foncier, de créer des billets de 50 francs, d'élever son escompte au-dessus de 6 %, et de multiplier les chèques pour la facilité des payements. Son capital avait été élevé de manière à pouvoir suffire aux exigences nouvelles. Elle prit sous l'Empire un développement qu'expliquent les services qu'elle eut à rendre.

Le Crédit foncier reçut de nombreux privilèges. En échange, il fit, grâce aux obligations qu'il émettait, des prêts à longs termes, qui se trouvaient remboursés par le paiement d'annuités calculées d'après le taux de l'intérêt. C'était un procédé nouveau, qui vint efficacement en aide aux particuliers et aux communes. Les particuliers y trouvèrent le moyen de tenter des entreprises ou des améliorations qui leur auraient été interdites sans ce secours ; les communes furent encouragées à des dépenses souvent utiles, parfois exagérées, et elles n'hésitèrent pas à contracter des obligations à long terme, dont les successeurs auront la charge sans l'avoir consentie, et sans en reconnaître la nécessité.

L'événement économique le plus important de l'Empire, fut le traité de commerce de 1860 avec l'Angleterre. Ce fut une véritable révolution commerciale, préparée dans le plus grand secret et qui éclata tout à coup, surprenant tout le monde. Le traité avait été signé le 22 janvier, sans que les ministres eussent été tenus au courant des négociations. L'empereur se plaisait à ces coups inattendus, qui frappaient vivement l'opinion, et mettaient en relief son esprit d'initiative et sa résolution.

Les objets manufacturés de France étaient admis en franchise sur les marchés anglais. La France levait toutes les prohibitions qui frappaient les marchandises d'origine ou de fabrication anglaise, et les remplaçait par des droits qui, de 30 °/o, devaient être, en 1864, réduits à 25 °/o. Les

tarifs des deux côtés étaient abaissés, de telle sorte que les métaux et les vivres pouvaient traverser le détroit avec une facilité qu'ils ne connaissaient pas. On comptait que l'activité nouvelle des transactions assurerait des bénéfices importants à l'industrie et au commerce, et que le budget réparerait facilement les brèches ouvertes par la diminution des tarifs. Les producteurs et les consommateurs devaient trouver également leur compte dans ces modifications, malgré les perturbations des premiers jours.

La situation économique avec les autres États se trouvait embarrassée par ces conditions nouvelles qui devaient produire un déplacement dans les affaires. Aussi des négociations s'engagèrent-elles aussitôt, et malgré les souffrances momentanées qui devaient résulter, pour les industries particulières et les finances de l'État, d'un changement aussi profond et aussi brusque, des traités analogues furent successivement conclus avec la Belgique, le Zollverein allemand, l'Italie, la Suisse et l'Autriche. Ce n'était pas le triomphe du libre échange. C'était un acheminement vers une application partielle, opéré avec une prudence qui ne permettait pas de franchir toute la distance d'un seul coup.

Le gouvernement supprima, le 28 mai 1861, l'échelle mobile, dont le but était de maintenir, par des droits différents sur les blés, les prix sur les divers marchés. L'intention était de combattre les disettes locales, très redoutables quand les communications étaient difficiles, mais bien plus rares et bien moins graves à mesure que les chemins se multipliaient, et que les voies ferrées répandaient l'activité sur leur passage. Aussi le gouvernement n'hésita-t-il pas à y renoncer, comme à un expédient dont on n'avait plus rien à attendre.

La boulangerie et la boucherie avaient été de tout temps régi ern entées. Les pouvoirs publics n'avaient pas voulu laisser aux hasards des transactions, ou aux calculs de la spéculation sur les objets les plus nécessaires, l'existence des populations. L'Empire crut que la liberté valait mieux, que la concurrence serait favorable aux négociants comme aux consommateurs, et le mois de septembre 1863 vit cette importante réforme. Les municipalités gardèrent cependant le droit de maintenir la taxe, et, si peu en profitèrent alors, d'autres y sont revenus depuis. Presque partout, au moins, une taxe officieuse a été dressée pour mettre les acheteurs en état de se défendre contre des exigences trop grandes. Si elle n'est pas obligatoire, elle offre aux vendeurs et aux acheteurs, une base dont on ne s'éloigne gruère.

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Le développement de notre industrie, les conditions nouvelles dans lesquelles elle s'exerçait, la situation des classes ouvrières, et la transformation sociale qui s'opérait d'une manière constante depuis 1789, avaient poussé le gouvernement à ces mesures et à d'autres, par lesquelles il espérait avoir droit à la reconnaissance publique, et assurer sa propre durée. S'il n'a pas atteint son but, on doit lui tenir compte de sa sollicitude pour les intérêts populaires, et des efforts qu'il a faits pour protéger et satisfaire, suivant la formule des réformateurs sociaux, « la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. ;^

L'antagonisme entre le patron et l'ouvrier s'est développé dans des proportions inquiétantes à la suite des progrès de l'industrie. La réunion d'un grand nombre d'ouvriers dans un même établissement, l'abondance de la production, l'emploi général des machines et la prospérité du patron, révélée par les rapides accroissements de ses usines, l'extension de ses affaires et le luxe de son existence, ont fait naître un sentiment d'envie qui est bientôt monté jusqu'à l'hostilité. Les rigoureuses exigences de certains industriels qui n'ont vu dans les bras employés que des machine3 humaines, leur âpreté au gain, n'ont pas peu contribué à entretenir et à irriter cette disposition dangereuse.

Il en est résulté des mouvements qui ont causé de l'inquiétude, qui ont révélé le mal, et obligé de chercher des remèdes, ou du moins d'employer des palliatifs. La législation antérieure contenait dans des limites étroites les revendications collectives des ouvriers. Une loi du 25 mai 1864 autorisa les coalitions, en leur imposant des règles que l'on crut suffisantes, et assura la libre discussion des salaires entre patrons et ouvriers. C'était une digue que l'on ouvrait. La masse des ouvriers s'y précipita. Des coalitions se formèrent, et des grèves s'étendirent sur tout le territoire, atteignant et compromettant les industries les plus diverses. La grève était un délit, elle devint un droit, et les ouvriers n'hésitèrent pas à en user. Malheureusement, elle est une arme, et elle blesse trop souvent ceux qui s'en servent, en atteignant ceux contre qui elle est dirigée.

On l'a vu plus tard, lorsque les passions politiques ont agité les grandes masses de travailleurs. Le patron est libre d'employer qui il veut, et de lui faire les conditions qui lui conviennent. L'ouvrier donne son temps et loue ses brasselon sa volonté, et pour le prix qui lui parait le plus rémunérateur. Un libre contrat intervient donc entre celui qui emploie et celui qui est employé. Les conditions primitivement stipulées

ne peuvent pas avoir une durée indéfinie. Une industrie est exposée à des accidents de toute sorte ; les marchés s'ouvrent ou se ferment, la matière première baisse ou renchérit, l'outillage vieillit, des machines nouvelles sont employées, la concurrence devient plus nombreuse et plus redoutable, des faillites ébranlent le crédit. Ces motifs et d'autres peuvent contraindre le patron à modifier le contrat passé, par une convention tacite ou formelle, avec ses ouvriers. Il n'est ni charitable ni juste de le faire sans leur laisser le temps de porter ailleurs, s'ils le désirent, ou s'ils y sont contraints par la nécessité, leurs bras et leur travail. Il y a des coutumes qui servent de règle à cet égard. Il serait désirable que lorsqu'il s'agit de diminution ou de renvoi, pour des motifs autres qu'une faute grave, le délai fût assez long pour permettre, à celui qui vit de son travail quotidien, de se pourvoir ailleurs.

Les raisons qui peuvent déterminer l'ouvrier à quitter l'usine ou le le chantier ne sont pas de même nature, mais elles ont une égale valeur. Il travaille pour vivre et pour faire vivre sa famille. Si ce qu'il reçoit en échange ne lui paraît pas suffisant, il a le droit de réclamer, et si sa réclamation n'est pas écoutée, de refuser son concours. Mais de même que le patron est tenu, à son égard, à des procédés qui ménagent ses intérêts, l'ouvrier doit, à son tour, ne pas compromettre, par un brusque départ, l'industrie qui jusqu'alors l'a aidé à vivre. Si ses revendications sont communes à d'autres, ils peuvent unir leur cause. Une réclamation collective a une tout autre portée que celle d'un individu, mais elle doit être aussi modérée dans la forme qu'elle peut être ferme au fond. Le patron et l'ouvrier ne sont pas des ennemis. Leurs intérêts sont étroitement liés, et la prospérité du capital doit assurer le bien-être du travail. C'est dans l'essence même des choses, et si le patron et l'ouvrier étaient pénétrés de l'esprit chrétien, ils le comprendraient, et agiraient en conséquence. Mais, d'un côté, la cupidité qui endurcit les cœurs, de l'autre, une défiance envieuse qui inspire la haine, mettent en présence, dans un état constant d'hostilité, ceux dont, malgré la différence des situations, l'origine, la destinée, les devoirs et les intérêts sont communs.

Quand les patrons et les ouvriers acceptent généreusement les obligations diverses qui leur sont imposées par leur situation même, la paix règne dans l'usine, les affaires sont prospères, les salaires s'élèvent, et, des deux côtés, on regarde l'avenir avec confiance. La justice règle tous les rapports, la bienveillance les rend faciles, et une charité délicate,.

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non moins que prévoyante, complète ce que la justice n'a pu faire.

Si ce spectacle est trop rare, ce n'est pas aux choses qu'il faut l'attribuer ; c'est aux hommes, dont les passions troublent la paix et engendrent la discorde.

La grève est un moyen d'obtenir du patron ce qu'il n'a pas pu, ou n'a pas voulu accorder, pour le salaire, les heures et les conditions de travail. L'ouvrier a le droit, à ses risques et périls, de cesser de travailler. Rien ne peut l'empêcher de s'unir à ceux qui sont dans la même situation, et qui formulent les mêmes demandes. Il agit dans son droit et dans sa liberté, comme le patron lorsqu'il n'accorde pas ce que l'on réclame. Mais ce droit et cette liberté ne seront légitimes qu'à deux conditions : c'est que la paix publique ne sera pas troublée par des scènes tumultueuses ou des violences, et que la volonté de ceux qui continueront leur travail sera respectée. La grève est une arme dangereuse. Il est rare que des hommes réunis par des pensées communes et un même but ne se laissent pas aller à des excitations malsaines, et ne compromettent pas par des excès les meilleures causes. Des réclamations motivées, des négociations loyales, un arbitrage, valent mieux. La grève engendre des souffrances souvent vives et profondes, elle peut amener des répressions sanglantes, et laisse inévitablement après elle le regret, la misère, le dépit et la haine. Dans un état social bien réglé la grève serait impossible, et si elle se produisait, elle devrait être regardée comme un malheur public.

Une loi de 1868 reconnaît une égale valeur aux affirmations des patrons et des ouvriers dans les contestations relatives à leurs intérêts devant les tribunaux. C'était de la justice, à condition que la valeur du témoignage dépendît de son caractère propre, et de l'honorabilité reconnue du témoin. L'autorité patronale en souffrit d'abord, sans que les ouvriers y aient beaucoup gagné. De pareilles réformes ne portent leurs fruits que lorsqu'elles sont acclimatées.

Toutes ces mesures ont été inspirées par le désir de maintenir ou de rétablir la paix dans le monde du travail, en effaçant, autant qu'il est possible, l'inégalité qui existe inévitablement, dans la société, entre l'ouvrier et celui qui l'emploie. Les lois ne sont pas assurément inutiles, et le législateur a des devoirs à remplir pour faire rendre à chacun ce qui lui est dû ; mais son œuvre serait bien plus efficace, si les patrons et les ouvriers avaient les mêmes notions de la justice qui doit présider à tous leurs rapports, et si, des deux côtés, on comprenait que là où

la justice ne suffit pas pour maintenir un juste équilibre, assurer l'existence et la rendre plus supportable, la charité doit intervenir.

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