IV. — LA POLITIQUE RELIGIEUSE
LE second Empire ne négligea rien pour gagner les sympathies et obtenir le concours des catholiques. Assuré de trouver parmi eux les véritables forces conservatrices, il aurait voulu rom.pre leurs attaches dynastiques et les lier à sa fortune. On comptait parmi eux, et au premier rang, les légitimistes qui, forts de leurs convictions et fidèles à leurs principes, attendaient du rétablissement de la monarchie traditionnelle la fin de la Révolution ; des orléanistes qui croyaient que le système de 1830 était sagement placé à égale distance de l'ancien régime et des erreurs révolutionnaires ; des républicains qui jugeaient possible l'accord des institutions démocratiques avec le principe d'autorité de l'Église ; enfin des hommes qui, mettant les intérêts religieux au-dessus de toutes les préférences politiques, étaient disposés à soutenir tout gouvernement qui assurerait et garantirait leur liberté. Le 2 décembre avait rallié un certain nombre de ces catholiques au pouvoir nouveau, qui, par des assurances réitérées et quelques actes, avait gagné leur confiance.
Le prince président ne s'entendait guère avec l'Assemblée constituante. Les rapports furent d'abord meilleurs avec l'Assemblée législative. Une armée française enleva Rome à la Révolution, qui s'en était emparée et avait proclamé, avec la République, la déchéance du Souverain Pontife de son pouvoir temporel. L'Assemblée et le président avaient été d'accord jusque-là ; mais la lettre à Edgard Ney, mettant pour conditions au rétablissement du Pape une amnistie générale, la sécularisation de l'administration et le Code civil, révéla des vues qui rappelaient celles du premier Empire. Ce manifeste avait le double tort d'exiger du Pape une reconnaissance qui gâtait le bienfait, portait atteinte à sa dignité souveraine, et encourageait des idées contraires à la constitution de ses États. Le prince parut y renoncer, mais il resta fidèle aux idées qui l'avaient inspiré, et il ne les abandonna jamais dans ses relations avec le clergé français et avec le Pape.
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La loi du 15 mars 1850 sur la liberté de l'enseignement ramena la confiance. Élaborée avec le sentiment profond d'une nécessité religieuse et sociale, par ceux qui, sous Louis- Philippe, avaient attaqué le monopole universitaire et ceux qui l'avaient défendu, elle ne fut pas entièrement digne de son titre, mais elle constata un immense progrès. L'Etat garda l'enseignement à tous les degrés, la collation des grades,et par conséquent le droit d'imposer ses programmes, mais il reconnut le droit d'ouvrir des écoles et des établissements d'instruction secondaire à tout Français, ecclésiastique ou laïque, sans distinction, qui remplirait les conditions déterminées de capacité et de moralité.
C'était un véritable édit de pacification, et la reconnaissance, incomplète sur certains points, mais précieuse, d'un droit longtemps contesté. Les catholiques surent gré au président de son attitude pendant la discussion de cette loi, quoique certains indices pussent leur donner de la défiance. Rien ne fut changé sous l'Empire à ces dispositions libérales, mais des décrets de 1851 et de 1854 remirent entre les mains du ministre de l'instruction publique une partie des pouvoirs qui avaient été attribuées au Conseil supérieur, où l'Église, la Justice, l'Institut et l'enseignement libre avaient des représentants avec ceux de l'Université. On ne touchait pas à la loi, on la tournait. On l'appliquait dans un esprit tout autre que celui qui l'avait faite, dès qu'on lui enlevait ses protecteurs naturels. Le ministre avait plus de pouvoir et inspirait moins de confiance. L'empereur revenait, autant qu'il était possible sans violer la loi, aux idées qui avaient inspiré les décrets de 1808.
La bifurcation, la diminution du programme historique et philosophique, la réduction des élèves de l'Ecole normale, accusèrent des tendances favorables à la politique plutôt qu'à l'enseignement. Ces réformes, faites par le ministère Fourtoul en 1S52, furent modifiées dans un sens universitaire par le ministère Rouland (1856- 1863), et Duruy, qui vint après, accentua ce mouvement, et déposa au sein de l'Université des germes qui devaient éclore plus tard et porter des fruits mortels pour la liberté des familles et la moralité des jeunes générations. C'est à lui que l'on doit l'enseignement secondaire spécial, utile sans doute pour les professions industrielles, mais insuffisant pour former les âmes dans une grande nation ; et le principe de la gratuité qui, pour des esprits prévoyants, en préparait deux autres.On sait ce que les ennemis de l'Eglise en ont fait depuis, en y accolant l'obligation et la laïcité. Les fruits mortels cueillis, sous la troisième République, par la passion anti-religieuse,
ont été semés, sous le second Empire, par le désir de soustraire les âmes à toute autre discipline que celle de l'État.
On ne peut pas nier que ces mesures n'aient eu pour but de restreindre, pour les catholiques, les avantages de la loi de 1850, et qu'elles n'aient été inspirées par un esprit peu bienveillant pour l'Église. Il ne faut donc pas s'étonner qu'elles aient provoqué ou affermi les défiances, et même l'hostilité des catholiques à l'égard de l'Empire. Convaincus de l'importance de l'éducation pour le salut des âmes et la vie des nations, ils ne pouvaient continuer leur confiance à un gouvernement qui travaillait, avec une habile persévérance, à diminuer une de leurs plus précieuses libertés.
Napoléon I^"" avait rétabli le culte quand il n'était que premier consul, mais en accomplissant ce grand acte de réparation religieuse, il s'était réservé de le faire servir à son pouvoir. L'Église ne fut, en effet, pour lui, de quelque déférence qu'il l'ait entourée et quelques services qu'il lui ait rendus, qu'un instrument de gouvernement. Les desseins qu'il eut, et les attentats dont il se rendit coupable, ne permettent pas de douter que, dans sa pensée. l'Église était et devait être subordonnée à l'État, et la loi de l'État, c'était en tout et pour tout sa volonté. C'est ce principe qui a dirigé constamment sa conduite, et qui explique le traitement indigne dont le Saint-Père fut la victime depuis 1809 jusqu'en 1814.
Napoléon III fut son fidèle disciple. Après s'être fait un ami du clergé, par les avantages qu'il lui atcorda ou lui fit espérer, après s'être assuré du dévouement de la plus grande partie du haut clergé, il n'hésita pas à livrer la Papauté à la Révolution. La guerre de 1859 a rendu inévitable la spoliation du Souverain Pontife. L'avait-il prévue et la voulait-il ? Ce n'est pas vraisemblable, et les événements ont été plus forts que sa faible et vacillante volonté. La France, en 1850, avait rendu Rome au Pape. Elle lui laissa enlever une partie de ses États en 1860, intervint en 1867 pour lui conserver le reste grâce à la pression exercée par les catholiques sur sa politique, mais, après avoir protégé par son drapeau la Ville Éternelle jusqu'en 1870, elle l'abandonna au moment de la déclaration de guerre, en exigeant, il est vrai, du roi d'Italie, l'engagenvent de respecter le territoire pontifical. Vaine promesse, qui ne devait pas être tenue. Sans les armes de la F"rance, le Piémont n'aurait pas osé attaquer l'Autriche ; il aurait inutilement cherché en Italie, par les conspirations et l'émeute, le succès de son ambition. Avec leur concours il put conquérir la Lombardie; grâce à leur coupable neutralité, annexer
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les duchés, Naples, les Romagnes, les Légations, l'Ombrie ; et plus tard, après leur retraite, faire de Rome la capitale d'un royaume fondé sur l'intrigue et la violation de tous les droits.
Quand on a une responsabilité pareille, on a beau rappeler que l'on a pourvu aux intérêts des vétérans du sacerdoce, que l'on a fait entrer les cardinaux au Sénat, que l'on a augmenté le nombre des sièges épiscopaux, que l'on a favorisé la conservation des édifices religieux, que l'on a donné publiquement des marques du plus grand respect pour les cérémonies du culte, que l'on a multiplié le nombre des desservants : on n'échappe pas au jugement sévère qui atteint justement les ennemis de l'Église. La situation de l'empereur était difficile, il faut le reconnaître, à cause de ses antécédents et de la puissante organisation de ceux dont il craignait les attentats. Mais plus résolu, et plus sincèrement catholique, il se serait élevé, pour faire son devoir, au-dessus de toutes les considérations et de toutes les menaces. Engagé dans la Révolution, il en a été la victime, et a rendu la France solidaire de ses fautes.
La presse a fait, sous l'Empire, une guerre acharnée à l'Église. Contenue par l'action gouvernementale, qui réprimait par la suspension ou la suppression, les moindres écrits, modérée par le régime des avertissements, qui tuait après deux rappels à l'ordre, absolument arbitraires, elle avait pleine liberté à l'égard de la religion. Elle n'aurait pas attaqué impunément un agent de l'administration ou du gouvernement, elle pouvait tout contre le Pape, les évêques, les prêtres, les fidèles, le culte, la morale. On appelait cela une soupape de sûreté. Cette soupape n'a pas empêché l'explosion de 1870 ; elle a jeté dans les masses des erreurs et des haines dont nous n'avons pas vu encore, peut-être, les derniers et plus détestables effets. Des expédients de cette nature ont d'inévitables et terribles conséquences. Nous en sommes les témoins attristés et effrayés aujourd'hui ; nous risquons d'en être les victimes demain.
Les questions religieuses ont une importance qu'il est impossible de méconnaître. Proudhon s'étonnait de rencontrer de la théologie partout. C'est que l'homme ne peut pas rester étranger aux questions relatives à sa destinée, et que, quelles que soient les révoltes de ses passions et les sollicitations de sa raison égarée, il est ramené au sentiment de son devoir par la certitude de sa responsabilité. Naturellement religieux, il demande à ceux qui le gouvernent la protection, ou du moins le respect de ses convictions, et s'il peut, sous la pression des événements, renoncer à ses préférences pour une forme gouvernementale, ou à ses aspirations
vers une liberté complète.il ne reconnaît à aucun pouvoir humain le droit de peser sur sa conscience et de violenter ce qu'elle sait être la vérité. Or, la vérité n'est pas moins essentielle aux sociétés qu'aux individus.
On a pu, sous le second Empire, se faire illusion sur les questions religieuses, et ses partisans protestent hautement de son dévouement à l'Eglise. On ne peut pas nier, sauf en ce qui concerne sa conduite à l'égard du Souverain Pontife, que les apparences ne lui soient favorables. Mais c'est là tout. La religion n'a pas cessé d'être pour lui une nécessité sociale et politique. Il fallait l'entourer de respect et ne lui laisser aucun droit. Au moment même où il relevait — avec quelle énergie, on le sait — l'autorité gouvernementale, il livrait l'Eglise en proie aux attaques de l'impiété et aux calomnies des sectes. Par un calcul qu'il croyait habile, et qui n'était ni honorable, ni sûr, il détournait de ce côté toutes les haines. Administrativement, il se montrait jaloux de ne perdre aucun des avantages contenus dans les lois organiques. Il resserrait même les liens d'une servitude contre laquelle les catholiques n'ont cessé de protester. Il aurait étouffé, s'il l'avait pu, la parole pontificale, comme il essayait d'intimider par des menaces, ou de réprimer par le conseil d'Etat ou de mesquines persécutions, la liberté épiscopale.
Quand on revient, à la distance où l'on est aujourd'hui, vers ces faits, on s'étonne de ces petitesses et de cet aveuglement. On est tenté d'en sourire, parce que c'est la preuve de l'inanité des combinaisons de la politique, mais on est effrayé, parce que les âmes en sont les victimes.
Tout cela est passé, mais l'influence s'est perpétuée et la tradition maintenue. Les violences de langage et d'actes dont le dernier quart de ce siècle a été le témoin indigné, les insultes contre les religieux de tous les Ordres, les atteintes aux œuvres les plus fécondes pour le bien, les projets d'oppression et les mesures persécutrices contre l'Église, et contre l'Église catholique seule, ont leur source plus haut ; et si la première responsabilité en incombe à la fin du XVI 11^ siècle, le premier Empire, le gouvernement de 1830 et le second Empire ont leur part dans ce déchaînement de passions qui menace l'existence même de notre patrie.
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