CELLULE DE MGR UARBOY A LA ROQUETTE
extraits de Mazas et transférés à la Roquette. L'exécution avait été décrétée à l'unanimité. Le 24, à 6 heures du soir, une quarantaine de Vengeurs de la République arrivèrent à la Roquette, avec un capitaine, un lieutenant, un sous-lieutenant, un commissaire de police et deux délégués civils. Les délég^ués demandèrent la liste des otages, et annoncèrent qu'ils étaient chargés de les fusiller. Le directeur résista, demanda
LA COMMUNK.
des ordres, invoqua sa responsabilité et, devant ses injonctions menaçantes et l'emploi de la force, finit par livrer les six victimes spécialement
désignées sur la liste qui avait servi deux jours auparavant, à l'écrou. Six cellules sont ouvertes. Mgr Darboy, l'abbé Deguerry, curé de la
310 CHAPITRK SEPTIÈME.
Madeleine, l'abbé Allard, ancien missionnaire, les PP. Clerc et Ducoudray, de la Compagnie de Jésus, et Bonjean, premier président de la Cour de cassation, en sortent, s'embrassent et s'entretiennent pendant quelque temps, au milieu des insultes les plus grossières, avec la gravité d'hommes qui voient la mort de près, et désireux de remplir les devoirs qu'elle impose. On les conduit au chemin de ronde, les gardes suivent, les condamnés s'exhortent à bien mourir. Ils avaient reçu le saint Viatique, que de pieuses industries leur avaient fait parvenir, afin qu'il fût leur consolation pendant la captivité, et leur force au moment suprême. « Monseigneur, dit le président Bonjean à l'archevêque, j'ai dit bien du mal des Jésuites, et je les ai persécutés, ou du moins poursuivis selon mon pouvoir. Ils ont fini par me convertir, et le P. Clerc vient d'entendre ma confession. »
A l'entrée du second chemin de ronde, Mgr Darboy bénit ses compagnons, et, arrivés à l'angle du second mur d'enceinte, ils se jetèrent à genoux. Les Vengetirs firent feu en désordre, et le crime fut consommé. Il était huit heures et demie. Les autres prisonniers comprirent à ces détonations ce qui .se passait, et crurent leur dernière heure venue, car les cellules vides furent visitées avec grand bruit. Les assassins enlevaient les dépouilles de leurs victimes. Le vol est le compagnon ordinaire de l'assassinat, et il fallait que rien ne manquât à l'atrocité du crime.
Le 25 mai, eut lieu un autre massacre. Le 19, un mandat de la Commune avait ordonné aux membres du Tiers-Ordre enseignant des Dominicains du collège d'Arcueil, de se tenir à la disposition des délégués, avec toutes les personnes de leur maison. Les religieuses et les femmes de service furent conduites à la Conciergerie, ensuite à Saint-Lazare, et les Pères, les professeurs et les domestiques, dirigés vers le fort de Bicêtre. Là, les hommes des loi^ et 120^ bataillons, après un semblant d'interrogatoire fait par le gouverneur d'une manière sommaire, les fouillèrent, les dépouillèrent et les conduisirent dans la casemate n° 10. Le 25, on leur donna ordre de partir immédiatement avec la colonne qui rentrait dans Paris. Pendant le trajet, le P. Rousselin s'échappa, grâce au désordre produit dans la troupe par quelques coups de fusil. On enferma les autres dans la cour de la mairie des Gobelins, et puis à la prison disciplinaire du neuvième secteur, avenue d'Italie. On leur offrit des fusils pour aller combattre derrière la barricade. «Nous sommes religieux, dirent-ils, et nous ne pouvons porter les armes, mais nous sommes prêts
à soigner vos blessés et à relever vos morts. » Ce périlleux office, ils l'avaient rempli pendant le premier siège avec le dévouement du patriotisme chrétien. On n'avait aucune intention de le leur demander en ce moment. A quatre heures et demie, on leur ordonna de sortir un à un. « Allons, mes amis, pour le bon Dieu ! » dit le P. Captier. Ils savaient qu'ils allaient au martyre.
Le massacre commence. Les PP. Captier, Bourard, Delhorme, Chataigneret et Cottreau, Dominicains ; deux maîtres auxiliaires, Gauquelin et Voland ; cinq domestiques, Gros, Marie, Cathala, Diutroz et Cheminai, tombent sous les coups du loi^ bataillon, sous les yeux, dit-on, du colonel de la 13^ légion, qui assistait à ce spectacle afin de veiller à ce qu'il s'accomplît régulièrement, ou de lui donner un caractère officiel. Ces précautions ajoutent à l'atrocité du forfait.
Le 26 mai, un délégué de la Commune se rend à la Roquette, appelle quinze noms, et voit bientôt son groupe de prisonniers s'élever jusqu'à cinquante, après un prélèvement fait sur les diverses sections de la prison.
Le cortège quittait la Roquette vers quatre heures du soir, suivait sur deux rangs la chaussée de Ménilmontant et paraissait rue de Belleville, entre l'église et la mairie du 20« arrondissement. La foule était menaçante ; une musique militaire, des clairons, des tambours, des cris de mort accompagnaient la marche. On ne distinguait que quatre ou cinq costumes ecclésiastiques, la plupart des prêtres et des religieux ayant été pourvus par prudence, avant leur arrestation, d'habits laïques.
Avant d'arriver dans la rue Haxo, on paraît hésiter, puis on entre dans la cité Vincennes : les victimes sont poussées dans une grande salle de bal, pendant que des hommes, des femmes et des enfants s'agitent en armes et menaçants autour d'eux. Sur cette masse confuse, on tire successivement, au signal, dit-on, d'une femme, puis avec précipitation et en désordre. Cela dura un quart d'heure, et lorsque la mort eut fait son œuvre, les outrages suivirent. Le lendemain, les corps furent précipités pêle-mêle dans une grande excavation. On semblait vouloir cacher le forfait. Peut-être avait-on peur que des mains pieuses leur rendissent les derniers devoirs, et emportassent comme des reliques leurs vêtements ensanglantés. Dans les premiers temps du christianisme, et lorsque les chrétiens mouraient dans d'atroces supplices ou étaient livrés à la dent des bêtes, on prenait ces précautions, afin que leurs restes ne fussent pas recueillis pour être honorés par les fidèles.
Parmi les victimes de cette journée, on cite: les PP. Olivaint, de Bengy,
312 CHAPITRK SKPTIÈME.
et Caubet, de la Compagnie de Jésus ; Tuffier, Rouchouze, Radigue et Tardieu, de Picpus ; Planchât prêtre de Saint- Vincent- de- Paul et directeur dévoué d'un patronage ; Sabatier, vicaire, et Seigneret, séminariste. Trente-huit gardes de Paris tombèrent avec eux, pour n'avoir pas failli à leur devoir, victimes de nos discordes civiles et dignes d'un souvenir pieux. Il fallait que la Commune fît des victimes dans tous les rangs, afin d'affirmer son caractère de haine contre tout ce qui constituait une société régulière.
Le 27, les fédérés ouvrirent les portes de la Roquette, qu'ils allaient être obligés d'abandonner devant l'armée. Mgr Surat, vicaire général de Paris, l'abbé Bécourt et le P. Houillon, les abbés Petit et Bayle, s'empressèrent de profiter de la liberté qu'on leur donnait. Ces deux derniers parvinrent à s'échapper. Les autres, enfermés dans des rues occupées encore parles fédérés, furent repris et fusillés. Le P. Houillon, longtemps missionnaire en Chine, avait été épargné par la persécution des mandarins. Il la retrouvait en France, à Paris, où il mourait pour la foi sous les coups de ses compatriotes ! Ce furent les dernières exécutions. II y avait encore d'autres prisonniers, mais le temps manqua pour leur exécution. La Commune était vaincue, et la ville occupée par l'armée. Les fédérés étaient en fuite ou prisonniers.
Ces derniers événements demandaient quelques développements que nous avons eu le douloureux devoir de leur donner. Il ne faut pas laisser se perdre le souvenir de ceux qui sont tombés sous les coups de la plus sauvage cruauté. Ce n'est pas une haine personnelle qui a déterminé ces vengeances aveugles, c'est leur caractère sacré, leur mission sociale, ce sont leurs services. La gloire de ces victimes compense l'horreur qu'inspirent leurs bourreaux, et les prélats, les religieux, les prêtres, les magistrats, les domestiques, les soldats, ont droit au même souvenir ému.
La France avait suivi ces événements avec une anxiété attentive, et du 18 mars au 28 mai, elle se demanda si la guerre civile n'achèverait pas l'œuvre de la guerre étrangère. Malgré des tentatives insurrectionnelles en quelques villes et les excès qu'elles amenèrent, la paix n'avait guère été troublée, ou avait pu être rapidement rétablie, grâce à l'attitude et à l'entente des bons citoyens. Le gouvernement avait trouvé, sous de ténébreuses menées, une obéissance due surtout à la conviction que Paris succomberait, et l'Assemblée, en décernant des éloges à l'armée et à son illustre chef, ne fit qu'acquitter une dette nationale. La France n'est pas, heureusement, solidaire des crimes qui ont marqué cette tentative
insensée de quelques hommes, dont les uns prétendaient mettre en pratique des théories incompatibles avec tout ordre social, et dont les autres étaient poussés par des motifs inavouables.
Les prisonniers faits dans ces journées sanglantes avaient été réunis à Versailles, puis dirigés sur Brest et sur Cherbourg. Ils furent déportés en grand nombre, après la constatation de leur participation à la lutte. Les conseils de guerre jugèrent ceux qui avaient pris une part prépondérante au gouvernement ou à l'insurrection. Quelques-uns avaient succombé dans la lutte. Le plus grand nombre, fidèle à la tradition, s'était échappé quand il avait vu la partie perdue. Le secours des Prussiens, spectateurs de ces déplorables événements, ne leur fut pas inutile.
Les questions posées en conseil de guerre résument cette période néfaste,et permettent d'envisager d'un coup d'œil les forfaits qui la remplissent ; les divers accusés eurent à répondre à ces imputations :
Attentat contre le gouvernement ;
Excitation à la guerre civile ;
Levée de troupes sans ordre, ni autorisation ;
Usurpation de titres et de fonctions ;
Complicité d'assassinats ;
Incendie et complicité d'incendies d'édifices publics et privés ;
Destruction et complicité de destruction de monuments publics ;
Arrestations arbitraires et séquestration de personnes ;
Fabrication d'armes prohibées par la loi ;
Embauchage ;
Soustraction de deniers publics ;
Commandement sans droit d'une troupe armée ;
Soustraction d'actes et de titres tenus en dépôt ;
Vol de papiers à l'aide de violences ;
Bris de scellés et vol de papiers publics.
Plusieurs de ces chefs d'accusation présentent un caractère politique, mais les autres visent des crimes de droit commun, et montrent que si des opinions excessives, mais sincères, ont déterminé la conduite de quelques membres de la Commune, les autres, et en grand nombre, étaient coupables d'actes que condamne la législation de tout pays civilisé.
L'Assemblée nationale avait la tâche patriotique de réparer les désastres de la défaite, de faire oublier, si c'était possible, les horreurs de la guerre civile, et de constituer un gouvernement en rapport avec notre génie national, nos traditions, nos intérêts et nos besoins. Elle se mit à
l'œuvre avec une intelligente activité. Ce qu'elle s'attacha à faire, après avoir pourvu aux besoins urgents, ce fut de pacifier les esprits. Les troubles civils, et surtout des commotions profondes comme celle de la Commune, ne s'apaisent que lentement. Le temps seul peut cicatriser des blessures aussi nombreuses et aussi graves. L'ordre moral ne s'établit qu'après que l'ordre matériel a été solidement ramené, et que toute crainte de retour aux agitations précédentes est dissipée. C'est ce que tout le monde comprit, et c'est ce qu'appelèrent les vœux de tous ceux qui aimaient véritablement leur pays.
La majorité de l'Assemblée nationale croyait que le remède était dans la constitution d'un gouvernement qu'elle considérait comme conforme aux traditions nationales et aux nécessités du moment. Le chef du eouvernement, Thiers, était d'un autre avis. Il voulut, pour des motifs qui n'avaient rien de désintéressé, que la France se reconstituât administrativement et financièrement avant de recevoir une forme définitive de gouvernement. Ce fut la cause de la lutte, sourde d'abord, et ensuite ouverte avec l'Assemblée. Il y succomba, mais son action n'en fut pas moins prépondérante sur les événements accomplis jusqu'à sa chute en 1873, jusqu'à sa mort en 1877, et depuis. Sa mémoire en porte la redoutable responsabilité.
La guerre contre la Prusse et contre la Commune avait rendu nécessaires des modifications importantes dans la constitution militaire du pays. Depuis plusieurs années, les diverses armes avaient été perfectionnées ; elles avaient acquis une portée plus longue, et lançaient leurs projectiles avec une plus grande rapidité. La tactique devait être modifiée par ces progrès, les proportions des diverses armes ne pouvaient plus rester les mêmes, et les effectifs, suffisants auparavant pour les opérations les plus décisives, ne se prêtaient plus aux combinaisons d'une science servie par les moyens les plus puissants.
Il y eut dès lors, pour notre gouvernement, une obligation rigoureuse, en reconstituant l'armée éprouvée par de si épouvantables désastres, de l'élever au niveau des exigences nouvelles. L'art de la guerre veut de l'élan et du calcul. Nous avons eu d'illustres généraux, mais ce qui a fait surtout, dès les époques les plus reculées de notre histoire, notre incontestable supériorité sur les champs de bataille, c'est l'impétueuse bravoure de nos soldats.Cette qualité maîtresse, aucun peuple ne nous l'a disputée ; rien ne pouvait la remplacer lorsqu'on se battait corps à corps, ou lorsqu'on ne pouvait s'atteindre qu'à une petite portée. Après l'application
LA COMMUNK. 315
de la poudre à la guerre, la disposition des troupes, leurs mouvements, les points qu'elles occupaient, acquirent une importance considérable. La tactique, le perfectionnement des armes et la valeur concoururent également à la victoire. Le nombre, dont il avait fallu toujours tenir compte, devint un élément prépondérant. Toutes ces considérations obligèrent les peuples qui ont toujours dû défendre leur existence, à se tenir au courant de tous les perfectionnements, et à ne pas se laisser distancer dans l'art de la destruction.
Après 1870, en présence du développement de la puissance allemande et des armements, tous les jours plus considérables, qui en furent la conséquence, nous avons dû mettre au premier rang de nos préoccupations les questions militaires : étude de l'art de la guerre, recherche d'engins nouveaux et d'explosifs plus puissants, perfectionnement dans la portée et le service rapide du fusil et du canon, organisation plus parfaite des services administratifs, augmentation du nombre des soldats et soins particuliers pour leur éducation. Ces divers objets ont provoqué d'importants travaux, et produit des résultats qui permettent d'espérer qu'au point de vue matériel, comme au point de vue moral et scientifique, nous pourrons tenir tête à nos ennemis, quelque nombreux qu'ils soient, et de quelque côté qu'ils viennent. Dès lors, l'armée, toujours honorée, parce qu'elle a contribué, pour une grande part, à la gloire du pays, a dû être l'objet d'une estime plus générale que jamais, et ceux-là seraient coupables du crime de lèse-patrie, qui, par imprudence ou par calcul, contribueraient à l'affaiblir et à la désorganiser.
En poursuivant ces réformes et ces progrès, la France ne pouvait oublier la place qu'il faut faire, pour assurer un relèvement réel et durable, au perfectionnement moral et religieux. Les armes sont puissantes, mais l'énergie, la discipline, l'intelligence et le dévouement patriotique de ceux qui s'en servent, sont des conditions plus efficaces et plus certaines de la victoire.
P .^^ , ^uQ^