I. — L'ASSEMBLEE NATIONALE
'assemblée nationale, élue le 13 février et réunie à Bordeaux le 18, avait une double mission : faire la paix et donner un gouvernement au pays. Il fallait, après la captivité de l'empereur, sa déchéance et celle de sa famille, ou accepter la république insurrectionnelle du 4 septembre et l'organiser, ou établir une autre forme de gouvernement d'une origine plus pure, et d'un caractère plus en rapport avec les traditions et les vrais intérêts de la France. C'était une mission grande et glorieuse, mais aussi pleine de difficultés, et qui devait s'accomplir au milieu de la fermentation des esprits, de la désorganisation de toutes les forces nationales, et de divisions profondes entre ceux qu'auraient dû réunir un même péril et un même devoir.
Nulle assemblée n'a été plus exactement l'expression delà volonté du pays. Sans doute, la pression des préfets a dépassé toutes les bornes, les expédients les plus audacieux ont été employés pour faire élire les vieux républicains qui avaient fait leurs preuves, les néophytes convertis par le succès et prêts à tout, pour en profiter, les fonctionnaires dans leurs propres départements, ou assurer le triomphe de leurs amis. Et cependant, sur six cent soixante-seize députés, on ne compta guère que deux centcinquante républicains, et encore fallut-il aller de l'extrême limite de la gauche jusqu'à ceux qui ne craignaient pas d'être confondus avec
les monarchistes, tant ils se rapprochaient, par des dispositions conciliantes, de leurs convictions et de leurs désirs.
Sans doute les quatre cent vingt-cinq députés monarchistes n'étaient pas pleinement d'accord entre eux, ni sur le caractère de cette monarchie ni sur son représentant; mais ils s'entendaient parfaitement pour dire que le premier devoir de l'Assemblée, après avoir réglé avec les Prussiens les conditions de la paix et la rançon de la France, c'était de la rendre à elle-même, de la soustraire à des bouleversements nouveaux, et de clore par l'établissement d'un gouvernement fondé sur la volonté nationale, inspiré par le désir du bien public et respectueux d'une sage liberté, l'ère depuis trop longtemps ouverte de la Révolution.
Si l'Assemblée avait eu en son sein un homme d'une conviction énergique, d'une grande puissance de parole, d'une connaissance éclairée de la stratégie parlementaire et d'un désintéressement absolu, elle aurait réalisé ces espérances patriotiques. Mais elle s'était mise entre les mains de Thiers, qui employa une grande habileté à se rendre nécessaire et à s'assurer le premier rang, plus préoccupé des intérêts de son ambition que de ceux de la France.
Vingt-six départements l'avaient élu, en opposition avec des républicains. Son rôle, depuis sa collaboration au Globe et la publication de X Histoire de la Révolution, ses divers ministères, dans lesquels sa personnalité avait constamment donné des inquiétudes à Louis-Philippe jusqu'au 24 février 1848, où il fut incapable de maîtriser le mouvement qu'il avait secondé, s'il ne l'avait pas provoqué, devaient peu rassurer les monarchistes ; mais, sous la seconde République, il avait donné un appui énergique et puissant à tous les grands principes de conservation religieuse et sociale ; sous l'Empire, il s'était fait le défenseur ardent des libertés légitimes et de l'indépendance du Saint-Siège, montrant une prévoyance politique à laquelle les événements avaient donné une trop éclatante justification. Il avait acquis ainsi une popularité pleinement justifiée par les services qu'il avait voulu rendre au pays ; et s'il n'avait pas été écouté, il n'avait pas moins mérité la reconffeissance publique. Après Sedan, la dictature audacieuse et incapable du 4 septembre s'était heurtée à ses protestations, et le voyage accompli à travers toutes les cours de l'Europe, s'il ne nous avait pas valu des alliances, n'était pas resté complètement stérile. Il avait révélé la haute opinion que les cours avaient de l'homme d'Etat dont les prévisions s'étaient réalisées, et la conviction que, malgré son abaissement
momentané, la France était nécessaire à l'ordre et à l'équilibre du monde.
Tous ces services lui donnaient une situation exceptionnelle dans une assemblée composée de membres nouveaux. On connaissait son aversion pour la République € paisible et modérée, comme pour la République sanglante », et il avait dit à la tribune, le 17 mars 1834 : i La France en a horreur ; quand on lui parle République, elle recule épouvantée. Elle sait que ce gouvernement tourne au sang ou à l'imbécillité. » Depuis, il n'avait rien dit ni rien fait qui pût permettre de croire à un changement d'opinion. On ne pouvait pas croire qu'il cessât d'être conséquent avec lui-même, et qu'il prétendît organiser ce qu'il avait hautement déclaré incompatible avec l'honneur et les intérêts vitaux de son pays.
La postérité ne le placera pas au nombre des hommes qui honorent un siècle ; elle lui fera une place à part dans les rangs de ceux qui, doués de dons merveilleux, ont exercé une influence considérable et passagère. C'était une admirable intelligence, aux ressources infinies, d'une souplesse sans égale, sachant prendre toutes les formes et se plier à tous les langages. Il connaissait les hommes par une longue pratique, et discernait supérieurement les chemins par lesquels on pouvait déterminer leur volonté. II avait tantôt une franchise qui affectait la brutalité, tantôt une indifférence calculée, qui faisait aboutir une proposition qu'il aurait risqué de compromettre en paraissant en souhaiter le succès. L'agilité de son esprit défiait toutes les prévisions ; il échappait à tous les arguments, déroutait toutes les oppositions, parlait de tout, faisait tout comprendre, épuisait tout, et laissait sans défense contre l'opinion qu'il voulait faire prévaloir, l'auditeur ébloui, charmé, et quelquefois égaré.
Il avait des idées de gouvernement, mais non pas des principes. Il croyait à la puissance de l'homme, et faisait peu de cas d'une logique rigoureuse, à laquelle il échappait par des subtilités de l'apparence la plus séduisante. Il comptait peu sur les convictions, et beaucoup sur les intérêts. Ennemi du pouvoir personnel chez les autres, parce qu'il en saisissait avec une pénétrante perspicacité les conséquences inévitablement désastreuses, il y tendait pour lui-même, et le réclamait comme un droit de sa supériorité intellectuelle, convaincu que personne n'était en état d'en faire un aussi sage et aussi fécond usage que lui-même.
Sa carrière politique, qui remontait à 1830, un grand ouvrage historique justement estimé,la conviction où l'onétait qu'une longue expérience l'aurait débarrassé des principes révolutionnaires qu'il avait pratiqués à
son début, le témoignage que les élections venaient de lui donner dans vingt-six départements, lui valurent une confiance absolue, qu'il justifia par d eminents services, par la réorganisation de l'administration et le paiement de l'écrasante indemnité de guerre, mais qu'il trompa sur la question plus importante de la forme du gouvernement. Il assura ainsi le succès de ceux dont il condamnait les vues, et dont il accusait hautement l'incapacité.
Il fut placé à la tête du gouvernement, et dès lors, malgré les promesses solennellement ou intimement réitérées à des groupes et à des membres de l'opinion légitimiste de faire la monarchie, « la monarchie unie, » tous ses efforts tendirent à faire accepter la République par une assemblée souveraine, et à rester le maître de ses destinées. Il ne croyait pas qu'il fût possible à un autre de mieux faire, et ainsi son ambition se trouvait d'accord avec un patriotisme auquel il voulait faire croire, et auquel il croyait certainement lui-même, identifiant sa cause avec celle de la France.
Ses premiers actes ne permirent pas de s'y tromper. C'est lui qui désigna pour la présidence, aux suffrages d'une assemblée monarchique, Grévy, républicain très avancé qui, dans la Constituante de 1848, avait montré ses tendances jacobines en demandant la suppression de la présidence de la République, et que rien, si ce n'est une austérité apparente, n'appelait à une fonction dont le titulaire ne doit être que la représentation et l'organe de la majorité.
Le ministère qu'il constitua se composait de trois républicains accentués : Jules Favre, Ernest Picard, Jules Simon ; de deux républicains plus modérés : Dufaure et l'amiral Pothuau ; de trois membres qui n'appartenaient à aucun groupe politique : le général Leflô, Pouyer- Quertier et Lambrecht ; et d'un seul légitimiste, de Larcy, que Jules Favre appelait « un otage ». Ces choix, quelque explication qu'il en donnât, suffisaient à indiquer la pensée qui le conduisait, et la politique qu'il allait suivre et imposer à l'Assemblée.
Le i^"" mars, l'Assemblée avait déclaré «Napoléon III responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France». Cinq ou six membres seulement s'étaient levés à la contre-épreuve. On crut l'Empire fini à jamais, et aucun de ceux qui, par reconnaissance ou par conviction, conservaient avec lui quelques attaches, n'aurait osé les avouer hautement.
Le comte de Paris avait écrit à un de ses amis une lettre rendue
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publique, dans laquelle il disait « qu'il n'avait aucune pensée d'ambition personnelle, que les questions de personne ne pouvaient être l'objet d'aucune condition, que l'idée de stipuler une abdication de M. le comte de Chambord était inadmissible, et qu'on devait la repousser absolument.» Le 1 1 mars, le prince de Joinville et le duc d'Aumale, élus députés, faisaient déclarer à une réunion de la droite « qu'ils n'acceptaient aucune candidature à la présidence de la République, et qu'ils engageaient tous leurs amis à se rallier à la monarchie héréditaire. » Il n'y avait donc en présence de la République qu'une monarchie, et les élections du i8 février avaient clairement et formellement dit pour laquelle de ces deux formes de gouvernement se prononçait le pays.
Mais Thiers était pour celle qui lui donnerait ou lui conserverait le pouvoir, dans les conditions les plus satisfaisantes pour son ambition. Lorsqu'un groupe de députés eut déposé une proposition ainsi conçue : « Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif de la République, » une vive opposition se manifesta dans l'Assemblée ; le duc Decazes proposa une rédaction d'où était exclu le mot de République, mais pour ne pas entraver les négociations ouvertes, et pour ne pas affaiblir l'autorité du gouvernement, la droite transigea, et, moyennant un considérant relatif à la nécessité de pourvoir aux nécessités présentes, « en attendant qu'il soit statué sur le gouvernement de la France, » elle adopta la rédaction primitive (17 février 1871). Dès ce moment, le mot de République devint officiel, on le retrouva partout, et cette première concession de l'Assemblée eut des conséquences que des esprits sages auraient dû prévoir. Quand on a le mot, est-il possible de renoncer à la chose ? On put, dès lors, signaler comme des factieux ceux qui désiraient, ou travaillaient à faire prévaloir une autre forme de gouvernement.
Thiers procédait avec une lenteur calculée, convaincu que le temps serait le complice de son ambition, et cependant il entretenait les espérances de ceux qu'il trompait. Cette abdication momentanée de tous les partis, que l'on a appelée le pacte de Bordea^tx, ne se fit qu'à son profit. « Quand cette œuvre de réparation, avait-il dit, sera terminée, et elle ne saurait être bien longue, le temps de peser les théories de gouvernement sera venu, et ce ne sera plus un temps dérobé au salut du pays. » Et ii essayait de faire renoncer l'Assemblée à revendiquer les droits d'une Constituante. Devant une résistance éclatante il reculait, prétendait n'avoir qu'un désir : faire face aux nécessités présentes, mais sans perdre de vue son but, qui était de faire durer le provisoire le plus longtemps
possible, afin de ne pas cesser d'être nécessaire. Plus la solution s'éloignait, plus elle était incertaine, et plus il s'imposait à l'Assemblée et au pays. C'est par cette tactique qu'il usa peu à peu les forces des monarchistes, fit surgir parmi eux des divisions, favorisa des élections républicaines, et détourna un courant qui paraissait irrésistible, parce qu'il était né des besoins et des aspirations du- pays.
L'Assemblée quitta Bordeaux pour se rendre à Versailles, jugeant