CHAPITRE VI
Niort. L.1 campagne. Le Marais. — Les routes d'eau. La société dî Niort. — Les magistrats. — Un magistrat exilé par le coup d'Etat. Ricard, avocat, devenu ministre. — • iM. Lowasy de Loinville, préfet des Deux-Sèvres. — Une sccne de tables tournantes. — Un dîner officiel. M. de La Rochejacquelein chanteur de chansonnette. Notre maison. — Le 12' dragons. — Le capitaine Lescot. M"* de Chevarrier. Jules Servier. Le lieutenant Barbaud. — Une vision à distance. — Les crimes du notaire. — Une bataille aux Carmélites. — Un coup de tonnerre. Je sauve la vie à mon fils. — LalTaire Desclonds. — Destitution de M. de Loinville. — Ma disgrâce. — Ma justification.
Niort est une jolie ville de vingt et quelques mille âmes traversée par la Sèvre Niortaise, très pittoresque dans son passage à travers les bords des jardins qui s'y baignent sans quais, et enveloppant des moulins, des usines et des maisons construits sur des îles couvertes d'arbres et de fleurs ; elle se détourne à l'ouest sous de hautes rives au delà desquelles s'étendent des plaines boisées donnant l'aspect de forêts sans fin. Au milieu du passage de la rivière, et la dominant au bord de la ville haute, s'élève le Château, grand donjon carré avec tours de même, fameux pour avoir été le berceau de M"^ de Maintenon, dont le père était geôlier de cette forteresse, alors aménagée en prison.
Le cœur de la ville est composé de deux plateaux séparés par deux jientes traçant d'un i:)Out à l'autre um; grande avenue qui est la rue principale. Les faubourgs s'étendent largement, avec des- routes plantées dans toutes les directions en plaine, mais au nord on trouve presque directement la campagne, dont les environs sont pittoresques, surtout dans le ^larais Mouillé, où tout le sol est
divisé par mottes entourées de canaux, seules voies de communication.
Là tout se fait en bateau. Le pays étant inondé liiiver, les maisons sont bâties sur pilotis, et dans cette saison les planchers en sont couverts d eau, le bateau est mouillé dans la chambre, au pied du lit, tandis qu'au dehors les bestiaux, confinés sur une élévation de terrain à sec, y restent jour et nuit et vivent du fourrage qu'on leur apporte par bateau. C'est l'installation des maisons lacustres <ie l'âge de pierre. La ])lupart des canaux ayant leurs bords plantés d'arbres, de têtards, de taillis ou de haies, «m navigue tantôt sous des avenues prolongées, tantôt sous des berceaux plus ou moins toulfus, à travers des îles stagnantes de joncs, de roseaux, de lotus, |)resque toujours en fleur dès le printemps, et Ion rencontre de temps à autre sur un bateau une récolte de blé ou de foin, des bestiaux qu on mène au travail, une paysanne allant vendre à la foire ses volailles, ses légumes ou ses jeunes cochons; plus loin, toute une montagne de luzerne emportée sur un bateau plat par un paysan debout à l'arrière, qui le pousse avec une galle, tandis cjue les faneurs, leurs faux démontées entre les jambes et assis au sommet de la récolte, se reposent en riant ou dorment à poings fermés. Une journée passée sur cette vie flottante donne des impressions agréables et étranges quon ne peut trouver que dans cette partie de la France.
Niort est le centre du commerce de ces fameux mulets du Poitou, qui sont recherchés dans toute lEurope. Les autres commerces n'y ont pas autant d'importance, et I industrie 3' est peu développée. Ce n'est qu'un pays de richesse moyenne, et les fortunes de même. On peut en dire autant de la société, qui se compose d'une bourgeoisie riche, intelligente, aimant l'art, le luxe et le plaisir, et d'un petit groupe de noblesse où l'on trouve, avec toute la distinction des fines races, un accueil charmant : c était, au moins sous ILmpire, ce que nous y avons trouvé. J'en aurais donc eu assez et plus jiour garder de
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la sociélé de Niort un souvenir profondément reconnaissant, si, par les généreuses ovations dont on m'y a comblé à la suite de l'afraire Desclonds, je n'avais pas reçu d'elle un honneur que je n'oublierai jamais.
J'ai retrouvé à Niort, chez mes collègues, les mêmes relations de service que dans les autres tribunaux, avec moins d'intimité : d'abord parce que la plupart de ces messieurs, étant propriétaires, s'occupaient surtout de leurs campagnes, et puis parce qu'ils voyaient fort peu le monde où j'aurais pu les rencontrer.
Le président était un des principaux personnages politiques et municipaux du département. M. Giraud avait commencé par être avocat. Par son très grand talent de parole, il s'était du premier coup placé à la tète du barreau, et de là au conseil municipal, au conseil général. Jusqu'au coup d'Etat il était resté ardent républicain, mais lors du voyage de Napoléon III alors président de la république, il s'était rallié complètement au nouvel ordre de choses. Longtemps maire de la ville, il l'a embellie et améliorée jiar de superl)es travaux, notamment en y créant, dans un jardin public en pente jusqu au bord de la Sèvre, une machine à vapeur fournissant à toute la ville des eaux d'une énorme abondance et parfaitement saines. Peu de temps après son adhésion à l'Empire, il fut nommé président du tribunal, où il a rempli avec honneur ces fonctions jusqu'à la révolution de 1870. Il les quitta alors pour se faire nommer à l'Assemblée nationale. Ici s'arrêta sa fortune : attaqué, pour ses changements d'opinions, par le parti républicain, il fut malmené, renié, jiar ses amis politiques, et dut renoncer à la vie parlementaire.
M. Glerc-Lasalle, vice-président, appartenant à une ancienne famille de Niort, était un parfait honnête homme. 11 avait, à la suite' du coup d'iitat, été un des quelques magistrats que le nouveau gouvernement avait exilés de leur siège. La mesure était exorl)itante, mais pleine de mansuétude, car on ne l'exila pas bien loin, à Périgueux.
Il n'avait rien à expier, sinon de s'être signalé par des opinions ultra-républicaines avant le coup d'Etat. Vue dans ce lointain, cette mesure indéfinissable était au moins aussi ridicule que violente, et sans doute on avait espéré qu'il répondrait en donnant sa démission. Il eut le bon sens de nen rien faire, revint tranquillement à soit siège, où il est resté en paix jusqu'à sa retraite, respecté et honoré comme devant. Je laisse aux hommes de parti à qualifier politiquement cette atteinte à la liberté, à l'égalité et à la fraternité, mais si j'}^ puis voir une injustice ou une maladresse contre M. Clerc-Lasalle, je n'en reste pas moins convaincu qu'à celte époque, et vu les circonstances, on a lieaucoup mieux fait d'écarter quelques révolutionnaires des pays oîi ils pouvaient, au premier moment, faire du mal, pour les relâcher plus tard, au lieu de les emprisonner et de les condamner.
Niort porte la statue d'un homme que j'avais laissé avocat persécuté par ses confrères, et qui est devenu ministre de l'intérieur après la guerre de 1870. M. Ricard était, lorsque j'arriyai à Niort, en tête du barreau. C'est lui qui, avocat de M. de la Bigolie, était venu me demander un jour pour assigner Desclonds à la requête de son client. On sait que, sur mon rapport au procureur général, je fus autorisé à ])oursuivre l'affaire à la requête du ministère public. M. Ricard avait été élu à l'Assemblée nationale. Il garda le silence à la tribune, mais son activité dans les bureaux lui avait fait une influence assez, considérable pour que, après la Commune, on lui donnât le ministère de l'intérieur; mais il mourut, et sa ville natale lui érigea un monument. Ses anciens confrères, qui, non sans une certaine inspiration de jalousie, lui avaient infligé une peine disciplinaire, se mirent au premier rang pour célébrer son apothéose, tant il est vrai que :
Selon que vous serez puissant ou misi-rable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir,
même si vous êles mort.
En tête de mes relalions officielles, j"ai hâte de nommer M. Lowasy de Loinville, préfet des Deux-Sèvres. Commencées par d'excellents i^apports de service, elles sont rapidement devenues une amitié de plus en plus vive, à mesure que se sont développées des circonstances qui nous rai)prochaient par nos devoirs et nos sentiments communs, et qui ont fini, pour lui d'abord et pour moi ensuite, par nous unir dans une même disgrâce. J'y reviendrai tout à l'heure à propos de l'affaire Desclonds, mais en lui l'homme était trop intéressant pour que je ne présente pas tout de suite son portrait.
Très grand, pâle, Ijlond, les joues pendantes, les lèvres mousues, le regard flauiboyant, la figure rasée, il rap|>elail, de traits et d'expression, la figure terrible de Bismarck, avec un air de colère que son caractère ne démentait aucunement, car il avait le diable au corps, dans ses idées, dans ses sentiments, dans ses opinions; mais dans son imagination, au lieu d'un diable il en avait au moins deux. Fort comme un Turc, avec une sensibilité aussi violente, pour un manque d'égards à son chien il se serait brouillé avec son meilleur ami. Avec cela, des façons de seigneur, galant [)0ur les dames, mais si grand et si athlétique que, quand il les faisait valser, il les enlevait de terre comme un paquet sous le bras.
Il était adoré des uns, abhorré des autres, crainv de tous, mais comme il ne connaissait pas plus la dissimulation que la crainte, on pouvait le haïr, mais non pas le mépriser. Enfin c'était un de ces caractères qu'on voit, dans les pièces de théâtre, se déployer aux applaudissements des spectateurs, mais qu'on ne rencontre guère dans ce monde administratif où le comble de la supériorité est de ne différer en quoi que ce soit de ses collègues en médiocrité : car ce n'est qu'à ce prix-là qu'on devient administrativement parlant « un homme supérieur ».
Notre amitié avait commencé par une pique. A ma première visite à l'asile des aliénés, les sœurs m'avaient fait attendre avant de m'introduire dans les salles, ce qui était
incorrect, parce que, les visites du procureur impérial étant établies pour empêcher toute séquestration irrégulière, les portes devaient s'ouvrir devant lui à l'instant où il se présentait. Je me plaignis donc à M. de Loinville, lui demandant d'y mettre ordre pour l'avenir. Il le prit d'assez haut, me disant que l'asile était parfaitement tenu. Sans discuter avec lui, je lui fis remarquer qu'en ma qualité de surveillant j'avais une responsabilité dont découlait un droit que rien ne jiouvait ni arrêter ni même relarder, et je parlai d'autre chose. Je n'ai pas besoin de dire que, cette boutade calmée, j'ai trouvé les portes de l'asile, chaque fois que je me suis présenté, ouvertes à deux battants.
Ce premier nuage fut le dernier. Peu de jours après, causant avec lui, comme il me parlait, avec son ardeur habituelle, de son amour pour les animaux, je lui dis que moi aussi je sentais comme lui, et que surtout je les respectais dans leur vie au point de recueillir les insectes inoffensifs égarés dans l'intérieur de la maison, et d'aller leur ouvrir une fenêtre pour les remettre en liberté. De ce moment il se prit pour moi d'une amitié violente comme tous ses sentiments.
Elle fut un instant bouleversée par un incident étrange qui me donna vingt-quatre heures de vive émotion. Cèle temps des tables tournantes, il m'en avait parlé, il y croyait, je n'y croyais pas, ayant fait à Napoléon des expériences qui m'avaient fait toucher du doigt le mécanisme grossier de cet escamotage : malgré tout ce que je pus lui dire, il me supplia de venir faire avec lui des expériences qui me convaincraient.
J'y allai par complaisance, et le lendemain, dans son cabinet préfectoral, les portes mystérieusement fermées, il me iit asseoir devant un guéridon à trois pieds, les mains posées dessus, et attendant. Sa figure avait pris tout do suite une expression recueillie, qui ne tarda pas à devenir exlalique. Pendant le premier quart d'heure je lins bon avec cette curiosité vague qui, malgré l'évidence.
lait chanceler un instant la curiosité la plus ferme devant l'illusion du merveilleux : mais à mesure que le temps passait, la situation me semblait tourner au ridicule, et je ne pouvais m'empêcher de m'apercevoir que le préfet des Deux-Sèvres et le procureur impérial de Niort ])renaient de plus en plus manifestement l'air de deux imbéciles. Au bout d'une grande demi-heure, la table n'aA^ant pas bronché ni même craqué une seule fois malgré les mouvements furieux que l'opérateur imprimait à ses sourcils et à ses lèvres, il s'arrêta avec un mouvement de dépit, me disant que nos fluides n'étaient pas d'accord, et se précipitant sur un cartonnier, y saisit un énorme cahier, le brandit d'un air de triomphe, et tantôt assis, tantôt marchant à grands pas avec des gestes solennels, me lut plusieurs ])ages enflammées d'admiration éperdue, sur qui? Sur lui-même! C'était le Cantique des Cantiques, il n'y manquait que la Sularaite.
« Voilà! me dit-il, voilà ce que cette table m'a écrit! Elle m'a mené un jour de ce cabinet, en traversant ce jialier, jusqu'au fond de la pièce que vous apercevez, et ramené ici, sans que toute ma force y pût résister, et elle écrivait tout le temps. Si je vous répétais tout ce qu'a fait ce cartonnier, tout ce qu'il m'a dit! Parfois des vers sublimes!
— Elle écrivait? Comment? lui dis-je.
— Par des coups correspondant au nombre d'ordre des lettres de l'alphabet. »
Je ne répliquai pas.
Au moment où l'expérience venait de manquer, j'avais commencé une phrase pour m'excuser de ne pas pouvoir changer de sentiment, faute de la preuve qu'il m'avait promise; mais là-dessus je lui vis prendre un air si contrarié, le sang lui monta si violemment au cou, aux tempes et aux joues, ses mains tremblèrent si fort, que je n'osai pas insister, et je le laissai parler, espérant qu'il se calmerait par l'excès de son exaltation : mais ce fut tout le contraire, et quoiqu'il n'ei^it aucune colère contre
moi, ma simple opposition muette lui donnait une espèce <Je fureui".
Je n'avais jamais assisté aux exaltations d'un spirite, ni eu lieu de mesurer la violence ordinaire de cet houirae si sérieux, si intelligent, si calme dans le cours ordinaire du monde et des affaires : tout à coup une idée affreuse me vint : il est fou !
Je ménageai ma retraite avec prudence, par le plus court vers la porte, en esquivant un certain yatagan de six pieds que Loinville avait reçu d'une tribu arabe, trempé en son honneur du sang de cinq rebelles car il avait été commissaire en Algérie au temps de la conquête), et en rentrant chez moi j'étais si sincèrement désolé, que je dis à ma femme :
« J'ai une affreuse nouvelle à vous annoncer : nous apprendrons demain matin que Loinville est fou! Voilà ce que je viens de voir. » Et quand je lui eus raconté cette scène stupéfiante, elle le crut comme moi.
Ce que j'avais vu était simplement l'exemple de ce que le spiritisme jieut ]>roduire de folie lucide sur l'exaltation d'un homme crédule, quand il est aveuglé par l'orgueil. J'ai vécu deux ans avec lui pendant mon séjour à Xiort, et pendant des années nos relations se sont reprises après mon retour à Paris : il n'a jamais été plus fou que vous et moi.
C'est peu de temps après que, dans un dîner de grand apparat à la préfecture, ma femme fit sa première épreuve d'un repas j)réfectoral. Cette réception piquait sa curiosité et la flattait en lui faisant |)Our la première fois y prendre rang à sa place officielle. 11 y avait d'ailleurs, outre le général, le maire et le président du tribunal, les pi'incipaux chefs de service, et surtout La Rochejacquelein, qui, par son nom célèbre et le bruit qu'il faisait alors dans le monde politique, était une grande curiosité de circonstance.
Il y avait de plus le curé de la cathédrale.
Les premiers complimenls de table expédiés en hors-
(l'reiivre, comme il sied à l'exorde de toute réunion de bon ton, la conversation devint générale, et après quelques passes sur divers sujets, M. de Loinville la mit sur la botanique, et développa celte thèse qu'en plantant un arbre jiar le feuillage, les racines en l'air, les feuilles devenaient racines, et les racines feuillage. Aussitôt s'élevèrent de tous les côtés des cris de surprise et de protestation. M. de Loinville, 'qui d'ailleurs était dans le vrai, partit là-dessus d'une dissertation de plus en plus vive, comme tout ce qu'il mettait en avant, et prenant à partie un lieutenant du 12^ dragons, M. de Toulouse- Lautrec, qui avait risqué quelques timides objections, le rabroua si rudement que le jeune convive se tut, et que la conversation générale s'arrêta net. L'officier était tout juste content, ce qui commençait mal la fête, et le préfet agacé, ce qui était pire. Mauvais départ, que ma femme observait déjà avec un peu de désappointement sur les solennités préfectorales.
M. de La Rochejacquelein n'avait pas pris part à l'escarmouche. En ce temps-là il avait d'autres chats à fouetter, vraiment, que de dépenser son éloquence sur des feuilles et des racines. N'ayant plus l'ien à faire du suffrage universel puisque ce n'était plus une question, il s'était jeté, avec son extravagance habituelle, sur le cléricalisme, qui battait son plein, et quoique le curé de la cathédrale fût à la même table en face de lui, il se répandit en véritables injures contre le clergé, les évêques, b.-s prêtres, et arrivant aux moines, se mit à chanter à haute voix :
Laissez paîti'e vos bêles,
Capucins, capucinols,
Laissez paître vos bêles
Le long de voire dos.
On se regarda pétrifié : c'était à ne pas en croire ses oreilles. Le reste du dîner fut une déroute générale : on ne savait plus que dire.
On pense quelle ligure pouvait faire le pauvre curé.
d'autant que, non content de parler à ses voisins du haut de sa tête, M. de La Rochejacquelein l'apostropliait de temps à autre, et qu en manière de conclusion il linit ses tirades en chantant de nouveau :
Laissez paître vos bûtes, Capucins, capucinots, Laissez paître vos bêtes Le long de votre dos.
Après le dîner, lorsqu'on se fut rendu dans le salon, il recommençait à poursuivre ses sorties contre le clergé. M. de Loinville, qui, comme maître de maison, était arrivé à une véritable exaspération, n'y put plus tenir : il alla ])rendre le curé par le bras, et approchant un fauteuil de la table de jeu, le fit presque de force s'y asseoir et alla retrouver son monde dans le salon.
Le lendemain, M. de La Rochejacquelein vint me voir chez moi et me porta des plaintes violentes sur les procédés dont Loinville avait usé à son égard. Tant bien que mal j'essaj-ai de le calmer en lui exaltant le dévouement de Loinville. Mais le coup était porté, et à la première occasion La Rochejacquelein devait en profiter pour se venger, ce qui ne manqua pas d'arriver, comme nous verrons bientôt.
En même temps que nous, le 12'= dragons venait pren- <lre garnison à Niort. Ce devait être pour nous deux bonheurs à la fois, car nous allions y faire connaissance avec ])lusieurs personnes qui sont restées de nos meilleurs amis, et nous saisîmes à la volée une maison délicieuse, toujours prise par le colonel du régiment, mais que cette fois nous pûmes louer avant qu'il ne fût arrivé. Elle était située au haut des anciens remparts, dominant la Sèvre, ayant en vue le donjon, la vallée, et sur deux façades douze fenêtres aux trois étages, avec douze points de vue variés dans toutes les directions de la campagne; écurie, remise, bûcher, grenier à foin, deux chambres de domestique, volière, grand jardin en terrasse avec parterre de
fleurs et de friiils, charmille, pelouse; enfin porle et clé sur le jardin public, contigu à la maison. Le tout pour 1,200 francs par an. Et la bonne fortune était d'autant plus rare qu'à Niort, comme en général dans tout le Poitou, c'est une misère pour les étrangers que de trouver une maison : presque toutes sont à deux étages et soussol, comme les maisons anglaises.
Notre première amitié se noua avec M'"" de Chevarrier, femme d'un capitaine du 12^ dragons, et M"" de Pêne, sa sœur, que nous recommandait Ilenr}^ de Pêne, leur frère, qui était lui-même le mari de M"" de Mauret, dont j'ai chanté plus haut les grâces et nos amitiés de jeunesse.
Après deux ou trois rencontres, nous nous liâmes intimement avec M™" Lescot, dont le mari, capitaine commandant, est devenu plus tard, sur le choix direct de l'empereur, son ofllcier d'ordonnance. A la guerre de 1870, il lit campagne avec le grade de lieutenant-colonel, combattit à Reichshoffen. 11 est mort des fatigues et des désespoirs de celte afl'reuse guerre. Sa femme est devenue notre meilleure amie.
Le médecin aide-major Jules Servier était alors dans toute la fraîcheur de sa jeunesse : il a perdu la jeunesse, mais il a, en esprit, en gaîté et en santé, gardé la fraîcheur. Une seule chose a vieilli chez lui, son amitié pour nous, et voilà demain trente-sept ans qu'elle grandit sans s'être affaiblie une minute, d'autant plus suivie que nous avons eu la bonne fortune de l'avoir près de nous à plusieurs reprises pendant de longues séries de services à Paris. 11 y a fini sa carrière en qualité de médecin principal directeur du Val-de-Grâce, et où il habite désormais six mois chaque année, passant chez nous la plupart de ses soirées. Déjà, étant au service, il faisait des vers charmants et des scènes de marionnettes dont il fabriquait les acteurs avec lin esprit de polichinelle; puis il a publié des poèmes d'un romantisme abracadabrant, des traités sur l'hygiène, sur l'amour, sur l'astronomie, sur l'esprit, sur les idées innées; un volume de contes; enfin une édition nouvelle
des Mémoires de Ponlis, qu'on oubliait, et dont la résurrection a fait merveille. «
Voici son œuvre, sans compter ce cjue nous réserve sa veine inépuisable :
La Fille du charrulier, suivie de la Fée des vers luisants, poèmes, 1863;
Eludes sur l'esprit, l'intelligence et le génie, 1890;
L'Amour vainqueur, 1889;
Abus de l'hygiène, 1892;
Calendrier perpétuel, 1893;
Contes du foyer et du boudoir, 1894;
Hygiène des fiancés, 1897;
Zes idées innées [Revue générale internationale).
Ce sont par excellence des livres de bonne foi : on y trouve l'auteur tout cntiei", avec ses qualités, ne se répétant jamais, ayant toujours une raison pour dire quelque chose de vraiment nouveau sur les sujets qu'il découvre ou qu'il aborde à un point de vue inédit; quand il rit, c'est de bon ton; quand il raisonne, c'est simple et convaincant, et on ne regrette pas le temps perdu, parce qu'on y apprend toujours une idée vraie et utile ou amusante. Tour à tour fou, savant, profond, spirituel, philosophe, médecin, astronome, il n'a pas écrit une ligne d'ennui, de tristesse, ni de critique. Son seul défaut serait d'avoir fait des vers, s'ils étaient faux ou navrants, mais ils sont justes, gais et inspirés d'une philosophie saine <-t abondante qui nourrit à la fois le cerveau et la rate. Et puis, rare vertu par le temps de littérature qui court, son français est de la vieille roche. Si, au lieu de vivre à ce dix-neuvième siècle détraqué dans toutes ses articulations, il avait paru au temps de la renaissance, il aurait une place, et non des dernières, dans l'histoire de notre littérature : Userait un primitif, parce qu'il est sincère et original comme tous les écrivains indépendante.
Le lieutenant Barbaud était un de nos intimes, et quoique nous ne nous soyons rapprochés que lorsqu'il devint capitaine instructeur de cavalerie à l'école de Saint-Cyr,
son amitié, dès le premiei" jour, (Jlait un dévouement absolu. Froid en apparence, mais violent et horriblement concentré au fond, c'est un caractère d'un intérêt suprême, au point d'en devenir touchant. Il ne fait pas de phrases, pas de sentiment, ne parle jamais de lui-même. Sous son calme on sent frémir une force qu'il tient en main, une sensibilité qui le tourmente, mais qu'il dompte comme il dompte les chevaux : car c'est un cavalier d'une puissance irrésistible, comme si la nature lui avait accordé ce don pour lui soulager un peu la continuelle tension de son cœur. Qu'il en est bien, de celte race franc-comtoise, athlétique en tout, en force comme en caractère, en passion comme en sagesse, qui a donné à la France tant de grands hommes, et qui envoie à la capitale tant de gens supérieurs dans les grandes positions, qu'ils peuvent en effet se dire, quand ils se rencontrent, qu'à Paris tous les personnages en vue sont Franc-Comtois !
A la fin de mon séjour à Niort, le 12" dragons fut envoyé en garnison à Ponlivy et remplacé par un régiment de chasseurs commandé par le colonel de Gondrecourt, qui, en outre de ses brillants services militaires, s'était fait une grande réputation comme romancier, et dont plusieurs ouvrages resteront dans l'histoire de la littérature romantique. Il était de nos amis, créole de la Guadeloupe, et sa mère était liée d'enfance avec ma mère.
Je ne dois pas, quand ce ne serait qu'à la louange de notre aimable maison, manquer de noter que, grâce à l'aise qu'elle nous donnait, nous avons pu recevoir confortablement mon beau-père, ma belle-sœur, ^l'"" Ferra- (lou, M™<= Nolle et sa fille, et enfin mon cousin Sainte-Rose Suquet avec sa femme, sa fille et son fils, pendant quinze jours, un mois, quatre mois, cinq mois, même donner dans la remise, tout le temps de notre séjour, un logement à notre couturière et à son père.
Niort, mémorable par tant de souvenirs rattachés au cours de notre vie, y marque l'origine d'un ouvrage, les Lois pénales de la France, d'où, comme je l'ai déjà dit.
devait dériver ma carrière lilléraire. Il juslifiait le projet, que j'avais toujours caressé, de donner ma démission quand j'aurais servi vingt ans dans la magistrature. Au commencement de notre mariage, ma femme m'avait fait donner ma parole d'honneur d'achever ce travail : c'est à Niort que je lai sérieusement commencé, et je n'ai pas cessé, en dehors de mon service, d'y consacrer plusieurs heures par jour pendant huit années jusqu'en 1868, date de sa ])ublicalion.
Parmi les personnes aimables que nous avons connues à Niort, se trouvait une vieille dame, M™*^ la marquise de ]Massignac, dont l'accueil nous avait d'autant plus flattés qu'elle était venue à nous d'elle-même, sur la gracieuse renommée de ma femme. Elle était aveugle, causait fort bien, avait tant de choses bienveillantes à nous dire, que nous mettions toute notre reconnaissance à la recevoir du mieux que nous pouvions. Elle demeurait près de chez nous, dans une vieille rue de la ville haute, et lorsque j'eus l'honneur de lui rendre visite, j'y trouvai le premier mot d'une énigme qui avait piqué ma curiosité, parce que, passant un jour devant sa maison, j'avais vu devant la porte une grande voiture peinte et dorée, qu'un domestique lavait et époussetait comme un carrosse de gala aj'ant appartenu jadis à quelque ancêtre haut placé. Je ne manquai pas, à la première occasion, de lui en parler : j'appris que c'était le carrosse de gala de son fils, qui avait été diplomate, et avec un air triste elle me fit à ce propos un récit qui vaut la peine d'être raconté, car il est un des témoignages extraordinaires et authentiques de ces perceptions à distance dont j'ai déjà donné un exemple. Certainement on en a souvent abusé, mais ce trait-ci, comme l'autre, montre une fois de plus que si elles sont parfois dos mensonges, d'autres sont seulement des mystères dont la science, tout en ne pouvant les expliquer, reconnaît la réalité.
Voici donc ce qui est arrivé. C'était au temps où l'Allemagne n'était encore que la confédération germanique.
Le fils de M'"^ de Massignac était ministre de France à Dresde. Il était marié. Sa mère habitait Niort. Un jour, son valet de chambre, le même que j'ai vu encore chez elle, lui dit que pendant la nuit, étant parfaitement éveillé, il avait cru voir, dans une chambre d'apparat, la femme du ministre son maître couchée sur un lit de parade jonché de fleurs violettes, immobile, les yeux fermés, un crucifix entre les mains, comme une personne morte. Des prêtres et des religieuses, aux côtés du lit, récitaient des prières; les fenêtres voilées; et dans la chambre éclairée de cierges, défilaient des personnages chamarrés d'uniformes et de décorations, et venant l'un après l'autre s'agenouiller sur un prie-Dieu.
Tout en se disant que ce n'était qu'un rêve, la pauvre mère n'en ressentit pas moins une affreuse impression, et avant la fin du jour elle n'avait pas pu résister à écrire à son fils pour le supplier de la délivrer de ce cauchemar.
Le surlendemain, une lettre de son fils arrivait : tout était vrai, et s'était passé à l'heure même où l'âme du domestique, de ce pauvre diable, qui de sa vie n'avait eu même l'idée d'un cérémonial funéraire pour les femmes de diplomates, avait tout vu.
La criminalité, dans les Deux-Sèvres, est un peu audessous de la moyenne. A part quelques grands crimes ]»assionnels qui éclatent dans toutes les contrées, les crimes contre les mœurs y sont, avec les infanticides, en majorité constante. Je n'aurais donc rien à raconter à ce sujet, si des circonstances poignantes, dans une poursuite contre un notaire accusé de faux, ne me restaient comme un de ces souvenirs de carrière si nombreux dans l'exercice de la justice criminelle.
Nous parlîme's de bon matin, accompagnés d'une brigade de gendarmerie, et vers neuf heures nous arrivâmes devant la porte du notaire. Il était en tournée d'affaires. Nous fûmes accueillis par sa jeune femme, très belle, parfaitement élevée, qui nous reçut comme une maîtresse de maison, l'air très gracieux, ne se doutant
"aucunement qu'il s'agit de son mari. La maison étant la seule bien installée clans le bourg, elle croyait que nous venions nous y établir plus convenablement pour opérer à propos de quelque méfait commis dans les alentours.
La maison avait l'aspect riant de l'ordre, de l'aisance, du bonheur. Par de grandes fenêtres, le soleil y semblait faire tout briller de joie. Dans un beau jardin couvert de fleurs, de treilles, darbres fruitiers, on voyait ])icore»* les poules, sautiller les oiseaux, voltiger les papillons, et dans la chambre où l'on nous fit entrer, il y avait, à côté du lit de son père et de sa mère, le berceau où s'ébattait un bel enfant qui poussait des cris de joie à voir tout ce monde s'agiter autour de lui. La mère m'avait déjà assez ému, mais l'enfant, qui était juste de l'âge du mien, me bouleversait. On peut sentir ce que ce contraste avait de déchirant pour mon cœur de père.
Quelques minutes se passèrent. Nous n'avions encore que murmuré de vagues paroles en réponse aux politesses delà dame; arrivés à la chambre, nousn'avians plus qu'à dire ce que nous venions faire, et notre silence finit par déconcerter la malheureuse : l'idée ne lui était pas encore venue que son mari pût être arrêté pour faux, mais certainement elle le savait plus ou moins compromis. Elle s'arrêta, nous regarda dans les yeux, et nous dit :
« Mais, Messieurs, que se passe-t-il donc? Je vois sur vos visages une froideur de glace! Vous ne parlez pas. Viendriez-vous m'annoncer un malheur?
— Madame, répondit le juge d'instruction d'un ton sourd, en désignant une porte fermée, il faut que nous entrions dans cette pièce. »
C'était le cabinet du notaire.
Elle alla s'adosser à la porte, les bras écartés :
« C'est le cabinet de mon mari, s'écria-t-elle, je ne veux pas que vous entriez! »
Et comme le juge d'instruction faisait un geste pour ouvrir, elle tourna sur elle-même, se jeta à genoux devant moi, et avec des cris et des sanglots, me demanda grâce
pour son main, pour son enfant, pour elle-même, comme si j'étais seul à tenir leur sort dans m.es mains!
Il ne m'élait jamais arrivé rien de pareil. Dans nos transports de justice, quand nous entrons dans une maison, y apportant le désespoir, nous voyons couler biea des larmes, nous entendons bien des sanglots, nous voyons des femmes égrener leur chapelet en criant : « Jésus! Marie! Joseph! » et s'évanouir; on tient bon, parce qu'on le doit à sa dignité de justicier, quand on ])leuferait si la scène se passait sur un théâtre : mais celte femme tordue à mes pieds, prête à m'embrasser les genoux, c'était à en perdre le sang-froid. Je n'ai jamais senti, dans tout le cours de ma carrière, en des occasions analogues, une émotion aussi pénible.
La suite de l'affaire ne fut pas moins navrante. Installés dans le cabinet, nous vîmes arriver le notaire. Il tremblait tellement de la tête aux pieds, que je ne pusm'empécher de l'inviter, même dans son intérêt, à ne pas s'abandonner à tant de lâcheté. Il ne me répondait pas. Je remarquai que tout autour de ses pieds il y avait une mare d'eau : on me dit alors qu'à peine avait-il été arrêté, il s'était jeté dans un canal profond, pour s'y noyer D'ailleurs, comme la preuve des faux et des abus de confiance était écrite dans les minutes qui se trouvaient là dans son cabinet, il avoua tout, et ayant achevé nos opérations, nous le fîmes emmener à Niort, et nous quittâmes la pauvre maison sans avoir, heureusement, été obligés de revoir la pauvre femme.
Pendant le cours de l'instruction, elle venait chaque semaine me supplier pour son mari. Tout ce que je pouvais faire était de lui dire combien je prenais part à son malheur et de l'exhorter le plus doucement possible à la résignation, les faits étant prouvés et de la dernière gravité, car il y allait des galères sans compter d'autres peines. Pour comble d'angoisse, son mari essaya encore de se suicider.
La conclusion fut terrible. Je le fis destituer de sorv
ofûce de notaire, condamner à quatre ans d'emprisonnement pour abus de confiance, et à cinq ans de travaux forcés pour faux en écriture publique.
Il y a, dans tous les services publics, mais particulièrement dans les parquets, des affaires de juridiction gracieuse dont l'exercice est déterminé par la loi, dont elles ne sont que des abréviations, et qui, faites pour simplifier, ne donnent lieu à aucune difficulté : mais en dehors des services légaux, professionnels, pourrait-on dire, il y a des faits où la loi est douteuse, et surtout des circonstances accessoires où, malgré la légalité, on ne peut résoudre la question que par des à peu prè§ qui vont presque à l'illégalité, mais que les intéressés acceptent sous peine de s'exposer à avoir pis.
C'est à Niort que j'ai fait connaissance avec un de ces casse-tête. J'en suis venu à bout; mais on pourra se faire une idée du fagot d'épines qu'il m'a fallu débrouiller, quand on saura qu'il s'agissait d'arracher à un couvent de carmélites une jeune fille riche enlevée à sa famille; que je traitais l'affaire seul, au parloir, devant la grille voilée tl'un rideau, avec la supérieure entourée de toute la communauté; qu'il pouvait y avoir avec elle, pour la souffler, un ou plusieurs prêtres, et qu'entre autres objections, on me faisait entendre la voix de la jeune fille me disant : « Je suis majeure. »
La plainte m'était adressée par M. Renaud, mon ancien chef à Napoléon; il était en ce moment procureur inipérial à Poitiers. Il me recommandait cette affaire, me disant que la famille était une des plus riches du pays; qu'il se faisait dans tout ce coin du Poitou un abominable racolage par deux vieilles dévotes, au profit des couvents, où elles avaient déjà fait disparaître plusieurs jeunes filles riches, malgré la volonté de leurs parents. L'affaire était donc de nature à prendre des proportions. Or, si je la prenais par la rigueur, je serais obligé d'en référer au procureur général, elle irait à la chancellerie, et on n'en entendrait plus parler.
Je résolus donc d'abord de prendre les choses en douceur, mais après avoir établi comme point de départ que je me présentais, en qualité de magistrat, sur une i)lainte en séquestration de personne ; que je ne jioursuivrais que si on refusait de remettre la jeune fille à ses parents. Je ne sortais pas de la loi, et je laissais la porte ouverte à l'obéissance : gant de velours, main de fer, et pas d'éclat.
A la première entrevue, je passai deux heures au parloir du couvent, avec la supérieure, en ce tête-à-lête à l'aveuglette. Résolu à ne pas sortir de la plus stricte politesse avec mon inconnue, qui se déclarait la su|iérieure du couvent, et qui pouvait d'ailleurs être n'importe qui, j'eus besoin de toute ma patience et de toute ma force pour subir ce qu'une femme intelligente, habile, pouvait imaginer et tenter pour se délivrer de ce gant de velours où je la tenais avec une imperturbable courtoisie. Mais c'était à perdre la tête. Non seulement elle parlait avec une continuité et une émotion intarissables, mais à tout instant elle faisait intervenir ces scènes, vraies ou imaginaires, qui se passaient derrière le voile de la grille; autour d'elle, les religieuses en pleurs, la jeune lille s'évanouissant de désespoir. Et comme, en lin de compte, elle ne pouvait pas sortir d'un cercle infranchissable, elle ne faisait que s'y débattre comme un oiseau pris au piège. Au bout de deux heux'es, ne sachant plus à quel saint se vouer, elle se rendit à merci, consentit à remettre, en ma |)résence, la jeune fille à ses parents, promettant de le faire trois jours après. Je la saluai et je sortis en m'essuyant le front, convaincu que la restitution allait se faire sans difliculté.
Je me trompais : tout était à recommencer. Cette fois je n'étais pas seul : le père et le fils, sur une dépêche de moi, étaient arrivés, et je les amenais avec moi pour y reprendre la jeune fille. Bien entendu je leur défendais de prendre la parole sans ma permission, car je ne voulais à aucun prix rouvrir la discussion, puisque l'entrevue n'avait plus d'autre objet que d'exécuter la promesse fuite.
Mais à ma grande surprise, aux premiers mots de la supérieure je pus voir rpi'elle prétendait reprendre l'afTaire comme si de rien n'élait, espérant qu'à force d'argumenter elle m'amènerait à renoncer à la tenir quitte de sa promesse. C'était un simple enfantillage, mais évidemment elle y était poussée par des conseils autorisés. Vin conséquence je lui dis d'abord que je ne venais plus pour discuter, puisque j'avais obtenu ce que je demandais, et je la priai de remettre la jeune fdle à son père et à son frère, ici présents.
Alors recommença une scène encore plus irritante que la première, animée des mêmes épisodes, tout cela caché derrière ce voile, et consistant à répéter que la jeune fille ne voulait pas sortir, que toute la communauté était penchée autour d'elle pour la tirer de ses crises de désespoir, et moi répliquant indéfiniment, sous toutes les formes et avec une exquise politesse, ce dilemme : « Si vous ne voulez plus le faire de bonne volonté, je vous le ferai faire de force, car je suis saisi d'une plainte en séquestration. » Je n'en sortais pas, et malgré tout ce qu'elle disait, elle n'en pouvait pas sortir.
Gela dura trois heures d'horloge, et quand je me rappelle à quel degré d'énervement j'étais arrivé, surtout parlant devant un rideau, obligé de peser chacune de mes paroles sans savoir devant qui je parlais, j'admire comment j'ai pu retenir ma patience jusqu'au bout. Le fils, à force d'être exaspéré, finit par s'élancer contre la grille, et la secouer avec rage !
Je ne pouvais pas douter qu'il n'y eût derrière le rideau des témoins embusqués pour me compromettre dans le cas où j'aurais fait quelque abus de pouvoir ou quelque maladresse. Je sautai sur lui, je le pris par le bras, et d'un ton de violente colère je lui lis des reproches furieux et je le poussai à la porte du parloir, en lui défendant de rentrer.
INIais je fis quelques pas dehors, et je lui dis à l'oreille :
« Au lieu de faire de la violence, allez donc veiller à
— loj —
celte porte coclière qui est là derrière le couvent, et par où on ferait peut-être évader votre sœur, pendant que vous faites des maladresses! »
Comme il faut que tout ait une fin, la supérieure, me reconnaissant imprenable, poussa un soupir de résignation en me disant qu'elle allait me remettre la jeune fille. J'entendis un remue-ménage, une porte s'ouvrit, dans un coin du parloir, sur un corridor noir éclairé par des lanternes sourdes, et d'un groupe de femmes à peine visibles nous vîmes arriver au dehors la jeune « délivrée malgré elle w. On la remit à son père, sur le front duquel elle laissa tomber un baiser de glace, et je l'emmenai chez moi, où ma femme lui offrit une chambre pour passer la nuit en attendant son départ. Nous lui donnâmes à dîner, ainsi qu'à son père et à son frère. Le dîner ne fut pas précisément semé de roses. Les deux hommes, tout en nous remerciant respectueusement, étaient des demipaysans, la fille ne leur disait pas un mot, et à nos repi'oches ne répondait que par des stupidités. Ils partirent, et je ne sais pas ce qu'elle est devenue, mais telle que je l'ai vue, je crois que si elle n'est pas retournée au couvent, bête comme elle l'était, c'est parce qu'elle aura eu ])eur de moi. Elle, ou ])eut-être bien les carmélites. A cette époque la situation était très tendue entre l'Empire et le clergé, et j'ai la vague espérance que le parti clérical aura conseillé aux couvents de ne pas attirer sur eux 1 attention du ministère des cultes.
La première année de notre séjour à Niort fut signalée par une série d'orages d'un nombre et d'une violence extraordinaires : pendant un mois, il tonna de telle façon (iu'un jour j'eus sérieusement peur de l'orage, ce qui ne m'est arrivé que cette fois dans toute ma vie. Pendant «leux heures, les coups de tonnerre se suivirent sans interruption, avec tant de fracas et de lumière, que le jardin semblait sauter contre la maison, qui en tremblait comme prête à s'écrouler.
Un autre soir, nous étions dans le salon, dont le mur
latéral, entièrement couvert d'un lierre épais, descendait jusqu'au bas de la vallée; l'autre mur donnait de plain-pif ■! sur le jardin. A chaque façade il y avait sur la vallée m fenêtre, et sur le jardin une porte et une fenêtre, le ti.i.t fermé par des crochets aux contrevents et des espagimleties aux croisées. Je chantais au piano avec M"" Nolte, dans le coin opposé, ma femme était étendue sur une chaise longue, et à sa gauche reposait, sur un guéridon de vieux noyer, une lampe allumée. Tout à coup, sans bruit, sans secousse, contrevents et croisées s'ouvrirent à la fois; une lumière éblouissante, rouge, éclata dans le salon, un tourbillon de vent s'engouffra, secouant les tentures, et fît pencher la lampe. Chose inexplicable, j'eus le temps de traverser le salon et de la retenir pendant qu'elle tombait, et je vis ma femme qui, les mains sur les yeux, paraissait simplement avoir peur. D'un tour de main je fermai tout, et je courus à elle. Mais elle resta un bon moment, toujours les mains appliquées sur les yeux, et ne répondant pas. Quand elle se remit enfin, nous vîmes qu'elle avait, à gauche du front et près de la tempe, une plaque d'une vive rougeur, qui disparut peu à peu avant la fin de la soirée, sans lui faire d'ailleurs d'autre mal. Mais elle avait été tout simplement foudrovée à la tête, et c'est miracle que ce coup de tonnerre ne l'ait pas tuée. Cette fois, je n'avais jias eu le temps d'avoir peur, mais je dus reconnaître qu'on peut n'être pas si poltron quand on se voit secoué par la foudre en fureur.
(^uoi qu'il en fût, il m'était resté, au milieu de mon bonheur, une de ces inq>ressions sinistres qui viennent rappeler à un homme heureux combien la mort est près de la vie, comment elle ne cesse point de marcher pas à pas sur les talons de ceux qui lui sont plus chers que luimême. Quelques jours après, la mort allait essayer de ra'arracher mon fils. Cette fois, je l'avoue sans honte, j'ai eu peur, mais cette peur même en exaltant mon caractère naturel, a sauvé la vie de mon enfant.
C'était donc peu de jours après la scène du coup de
foudre. Je n'ai pas noté le jour, mais les dames Nolte /•laienl encore avec nous. Nous étions dans le salon, la l)()rle ouverte sur le jardin, et recevant une visite d'un <l(; mes bons amis et père comme moi. Tout à coup, la nourrice entre, tenant l'enfant tout droit, se jette à genoux et dit, en le tenant debout devant sa mère :
« Mon petit étrangle! Il étouffe! Il va mourir! » Et se relevant, elle sort dans le jardin, essayant de le ranimer en le faisant teter, mais il ne pouvait plus avaler, et le lait dél)ordait des deux côtés de ses lèvres. Nous étions debout autour d'elle. Elle retira de la bouche un fragment d'abricot vert, mais elle nous dit qu'elle lui en avait donné à sucer un morceau, qu'il l'avait avalé, qu'on le sentait avec le doigt à l'entrée de la gorge. Nous essayâmes tous de l'enfoncer : il recula, mais il était trop loin ))our le saisir. Ces dames, les domestiques, étaient alfolés, la nourrice pleurait; ma femme, éperdue de désespoir, s'était jetée dans le salon et priait Dieu en criant. Tout à coup la tête du pauvre petit se penche sur l'épaule de sa nourrice, son visage pâlil, ses yeux et ses lèvres deviennent livides : c'était la mort!
Je fis un tour sur moi-même, les bras grands ouverts, et, tourné vers l'espace qui s'étendait devant moi, je poussai un cri prolongé si terrible que tout le voisinage en fut épouvanté et se précipita vers notre maison.
Mon cri n'avait pas duré deux secondes : en ces deux secondes, j'eus le temps de me ressouvenir qu'un jour, quel jour ? étant à ma toilette, je m'étais dit, en maniant une brosse à dents, que cette brosse étroite, emmanchée d'une longue palette, mettait sous la main un outil parfait pour jjousser plus loin un corps étranger arrêté dans l'cL-sophage; et, aussi rapide que ce souvenir, je sautai au premier étage, je me jetai dans le cabinet de toilette, et la brosse serrée entre mes doigts, je me précipitai dans lescalier. D'un bond j'étais devant mon fils, et d'un trait, lui enfonçant la brosse dans la gorge, je lui rendis la vie. J'eus quehiues secondes d'épouvante : un peu de sang
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sortait de sa bouche. Mais il respirait, et au bout de quelques minutes il recommença à teter.
Un épisode pathétique vint ajouter une sorte de solennité à cette scène : au moment où je m'élançais pour monter dans la maison, un flot de gens qui avaient entendu mon cri descendaient en courant un chemin eu pente rapide qui menait de la grille extérieure au jardin. Le temps de revenir auprès de l'enfant, ils étaient descendus en grand nombre et venaient l'entourer pendant que j'accomplissais mon sauvetage.
Une telle secousse ne pouvait manquer, tel que je suis fait, de minfliger une rude réaction : répète qui voudi'a qu'un homme, même dans un héroïsme de sentiment, ne doit jamais pleurer, j'ai pleuré, j'ai tremblé de tout mon corps, mes jambes fléchissaient, et mon ami fut obligé de me prendre sous les bras et de me faire promener longtemps dans le jardin pour me remettre.
Je n'ai jamais été névropathe : jamais mes nerfs ne m'auront fait faire une sottise, une maladresse ou une lâcheté ; bien au contraire, s il m'est arrivé parfois de trouver dans un, moment critique une dose suffisante de sang-froid, d'à-propos ou d'énergie, c'est à mes nerfs que je le dois, parce que là où la sensibilité n'est pas la maîtresse, l'intelligence n'est qu'un mécanisme.
Au mois d'août 18G1, Francisque Sarcey, l'un des plus vaillants rédacteurs du Figaro, et qui devait, jiour son incomparable talent, être surnommé le prince des critiques, publiait un volume intitulé : le Noin'eau Seigneur du village. C'était le roman d'un maire de village qui, abusant de ses attributions politiques et administratives, ])arvenait presque légalement à se faire le tyran de toute la population de sa commune et à écraser les récalcitrants sans qu'ils pussent se défendre. Ce livre, avec beaucoup d'esprit, était pétri du bon sens qui donnait à tout ce qu'écrivait Sarcey une autorité irrésistible; il fut accueilli, ainsi qu'à l'ordinaire, par ses partisans, mais enfin accueilli comme une satire, où il est entendu que Icxagé-
ration est de style, l'optique de la satire, comme celle de la comédie, exigeant un grossissement pour mettre au point les personnages et les jeux de scène. Il n'est pas besoin de dire que dans le monde officiel on en haussa les épaules. Donc, les uns rirent de bon cœur, les autres rirent de pitié, mais des deux côtés on convint que la donnée était drôle.
Trois mois après, l'affaire Desclonds éclatait.
Cette affaire était le premier scandale électoral de l'Empire. Le suffrage universel, jusque-là gouverné à peu près sans résistance par l'administration, découvrait une de ses misères, la nécessité de s'appuyer sur les maires de campagne, qu'il fallait prendre tels qu'on les trouvait, et de leur donner une confiance sans réserve. Tant que les choses se passaient entre l'administration et le maire mal noté, on écartait son influence ou on lui ôtait doucement son écharpe, et tout était dit. Mais cette fois, le maire d'un chef-lieu de canton, agent patenté du préfet dans les élections, était attaqué pour fraude électorale par un haut fonctionnaire du même département. Candidat au conseil général, ayant pour concurrent ce fonctionnaire, il avait, de ses propres mains, fraudé le scrutin, et une information ayant été suivie par le parquet de Niort, on découvrit sur son compte des abominations de toute espèce, qui duraient depuis des années, et que tout le pays savait, excepté l'administration.
Une fois l'affaire engagée, la nouvelle s'en répandit comme une traînée de poudre, et bien qu'aucun reporter, en ce temps-là, n'en fût encore à assiéger, comme ils font maintenant, les témoins, les avocats, les magistrats, les greffiers et jusqu'aux guichetiers, rien que par les lettres «pi'on écrivait de Niort, il n'y eut pas un détail de l'aflairc qui ne fût répandu dans tout Paris. Un de nos siil)stituts de Rodez, qui avait fait à ce moment un voyage à Paris, m'a raconté que dans les cafés, sur les boulevards, il avait vu les gens s'aborder de toutes parts pour causer de l'affaire; l'Europe entière en retentissait.
M. de la Bigolie, directeur de l'enregistrement, avait chargé M. Ricard, son avocat, de citer Desclonds, pour fraude électorale, devant la chambre de police correctionnelle de Niorl, M. Ricard vint chez moi me demander un jour pour assigner. Ces sortes de demandes se faisant d'ordinaire au parquet, et les qualités des parties attirant mon attention, je lus l'assignation, ce qui ne se fait guère non plus. Comme elle contenait, outre les fraudes électorales, des délits de droit commun, 'je lui dis que mon intention était de poursuivre d'office, que j'allais en demander l'autorisation au procureur général, ce que je fis le jour môme, et celui-ci m'y ayant autorisé courrier par courrier, je saisis le juge d'instruction, et l'information commença.
Desclonds, en commençant sa carrière, avait fait une profession de foi qui le peint tout entier, et qui devait réaliser son histoire : « J'aurai des honneurs et de la fortune, avait-il dit un jour, et pour y parvenir, j'em|)loierai tous les moyens possibles. » Il y est arrivé, mais, de son histoire, il avait oublié le dernier chapitre.
A part la catastrophe, que les ambitieux ne mettent jamais en ligne de compte, on est confondu de voir comment, à force de faire du mal autour de lui, chacun de ses méfaits, on peut le dire, l'a fait avancer d'un pas vers ces honneurs et cette fortune qu il s'était juré de conquérir. Violent, débauché, indélicat, au lieu de lui faire des ennemis, chacun de ses vices devenait entre ses mains autant d'instruments de corruption pour cpii se livrait à lui, de persécution pour qui lui refusait complicité : c'est ainsi que, la menace d'une main, la faveur de l'autre, il se faisait de tous les méchants des exécuteurs aveugles de ses volontés, et de tous les honnêtes gens des victimes. Au commencement, quelques uns s'étaient défendus, mais les uns" après les autres, grands ou petits, avaient été brisés « par tous les moyens possibles », et dans les derniers temps qui précédaient la poursuite on se défendait si peu, que dans les rues, sur les chemins et jusque dans les
champs, on n'osait plus dire cerlaines choses qu'à voix basse, tant il y avait d'espions de Desclonds embusqués derrière les murs, les haies ou dans les fossés. C'en aurait été déjà plus qu'il n'en fallait pour démoraliser les honnêtes gens; mais quand ils voyaient la faveur et la puissance de cet être malfaisant grandir invariablement à mesure que sa tyrannie devenait plus exécrable, la superstition s'en mêlait, et cette puissance mystérieuse allait, chez beaucoup de gens de la campagne, jusqu'à voir en Desclonds un suppôt du diable.
J'ai donc pu dire dans mon réquisitoire, sans un mot d'exagération :
« Que voyons-nous en effet? Cnpays qui, sous le gouvernement le plus démocratique et le plus fort qui ait jamais existé en France, au dix-neuvième siècle, était opprimé, corrompu, broyé aux jjieds, par un tyran qui pesait à la fois sur les intérêts, sur les actions, sur la volonté, sur les pensées mêmes, dont il savait, et par quels moyens, grands dieux! surpiendre tous les secrets, arrivant de la sorte à imposer son autorité à tous, même aux agents du gouvernement qu'il prétendait servir. Voilà, Messieurs, ce qui s'est passé sous nos yeux, et ce qui constituait pour le malheureux canton de Lenville un état social qu'on n'eût pas toléré dans les plus mauvais jours des siècles passés. »
Il arriva, petit inédecini à Lenville. C'était à la flr. de la Restauration. Le gouvernement des Bourbons, battu en brèche par le libéralisme chaf[ue jour |)lus puissant, se défendait par une réaction franchement désespérée; aussi quiconque se dévouait à lui était assuré de sa faveur. Desclonds, à force d'hypocrisie et de bassesse, se faufila dans la noblesse et dans le clergé, et non content d'affecter son dévouement pour les Bourbons, il affecta la religion au l)oint qu'un jour l'évêque de Poitiers étant venu à Lenville, il obtint l'honneur de porter dans la procession la crosse épiscopale, et seul de toute la population, s'approcha de la sainte table à la grand'messe, et reçut la communion des mains de Monseigneur.
Par malheur, le moment se trouvait aussi mal choisi que possible pour cette édifiante manifestation : c'était eu juin 1830; un mois après, la révolution de juillet renvei'sait les Bourbons, et de suppôt du trône et de l'autel, Desclonds devenait suspect au nouveau régime.
C'était une chute à casser les reins de la plus vigoureuse ambition : mais il avait pour lui, servie par un caractère de fer, une hy|iocrisie telle qu'on ne la retrouve plus de notre temps. Sa vie l'a bien fait voir : il faut ressusciter un empereur romain ou un lyran du moyen âge, pour comprendre comment, dans un pauvre petit cantoii de France, dans l'humble condition d'un médecin de village, sans talent, sans fortune, sans moralité, sans autres précédents que des bassesses ou des vilenies, cet homme soit parvenu où je l'ai trouvé, et qu il ait eu encore assez de force, rien qu'en se débattant contre le châtiment, j)our faire destituer le préfet qui avait osé accepter sa démission', et m'envoyer en disgrâce.
Après une pareille déconfiture, la convalescence avait été longue; et quand on pense qu'elle l'a tenu dix-sept ans à cuver sa rage et à avaler des couleuvres sans pouvoir s'en tirer, on ])eut mesurer ce qu'il a mis de patience à tisser cette toile d'araignée où il devait un jour envelopper toute une population. Ce ne fut qu'en 1847, au moment où les vainqueurs de 1830 allaient être à leur tour les vaincus du lendemain, qu'il obtint, grâce au mauvais air qui soufflait déjà sur l'avenir, une méchante place d'adjoint. Faute de mieux, il s'y trouvait tout porté pour trahir dans le cas où la révolution qui s'annonçait lui serait moins malencontreuse que celle de 1830.
La preuve qu'il y avait pensé, c'est qu'aussitôt la république de 1848 proclamée, il se trouva républicain de la veille, et établit immédiatement un club, ce qu'il n'aurait certainement pu entreprendre s'il ne se fût pas déjà signalé couune républicain avant la réjiublique.
En quelques semaines, grâce à sa profession de foi, il regagna les dix-sept ans d'impuissance que lui avait valus
sa communion de juin 1830. Par rinflucnce d'un de ses parents, il est nommé commissaire du gouvernement provisoire. A l'aide des hommes tarés du canton, il organise une véritable terreur, commence ]iar le curé, qu'il fait chasser de Lenville sur une délibération de son club, au risque de le faire assassiner, et continue en menaçant et en dénonçant tant de personnes que déjà tout le canton tremble devant lui. Au passage du prince Louis-Napoléon dans son voyage triomphal à ti-avers la France, il court à Niort, avec drapeaux et fanfares, à la tête d'une bande de manifestants éperdus d'enthousiasme. Par la menace, l'espionnage, la corruption, la dénonciation, il enrégimente une police d'eslafiers, neutralise les fonctionnaires et les agents du gouvernement, jusqu'aux gendarmes; se fait livrer les correspondances de la poste, terrifie le conseil municipal, et par la débauche des femmes et des filles, Se rend maître de tous les secrets et de toutes les influences, en comblant de faveurs leurs maris et leurs parents.
Et de 1848 à 1861, pendant treize années, cette abominable tyrannie a duré, non pas combattue, non pas secouée, non pas même dénoncée, car nul n'osait se plaindre ou parler, mais s'étendant, s'affermissant, enfonçant ses racines, et qui désormais semblait défier la foudre.
Tout le miracle n'était pourtant que dans une force misérable, mais dont Desclonds avait su faire une puissance : l'hypocrisie. Pour faire ses victimes, certes il usait de menaces, de violence, de corruption et de débauche; c'était assez bon pour des villageois ou des pauvres diables de fonctionnaires; mais dans ses rapports avec la préfecture et les personnages influents, il n'avait qu'un outil, la flatterie. On ne connaissait que lui, on ne s'adressait qu'à lui, et chaque fois qu'on le consultait, chaque fois qu'il dénonçait, c'était avec un débordement de flatteries qui, si grossières qu'elles fussent, effaçaient toutes les objections, le souffle de la flatterie ayant la vertu singulière de dissiper toute méfiance. Longtemps avant d'à-
voir à le poursuivre, et étant encore ]M-ocureur impérial à Fontenay-le-Comte, je m'étais rencontré à un dîner chez un de mes juges de paix, où il élait invité en qualité d'homme considérable et d'ami. On me le présenta. Il me débita des flatteries si enthousiastes et si basses sur la magistrature, que j'en emportai sur son compte un vague mépris. Qui m'aurait dit que si peu de temps après j'allais trouver de si terribles confirmations à ce jugement!
Après une information qui avait duré plus de trois mois, les débats de l'affaire ont duré six jours. Sept journaux avaient envoyé des rédacteurs pour rendre compte des audiences, sans compter un sténographe que j'avais fait venir à mes frais pour me garer contre les inexactitudes que la presse ne manquerait pas sans doute de commettre à mon préjudice. Outre la salle comble de curieux venus de partout, les quatre rues aboutissant au tribunal étaient bondées d'uneToule d'au moins dix mille personnes qui se communiquaient de bouche en bouche les détails de chaque incident d'audience saisis à la volée par les gens qui sortaient de la salle. Il a été entendu deux cent quarante témoins. Mon réquisitoire a duré sept heures, et la réplique, que j'avais confiée à mon premier substitut M. Brault, trois heures. Un volume in-8° ne suffirait pas à reproduire les débats : c'est dire qu'il me serait impossible d'en donner même un résumé. Je ne puis donc que rapporter les dispositifs du jugement avec les motifs des condamnations : on y verra les délits relevés à la charge de chacun des condamnés. Je ne puis donc que renvoyer à mon réquisitoire, publié en 1861 par L. Favre, à ÎNiort, et aux journaux du temps, les lecteurs désireux d'en apprendre davantage. Pour donner une idée de l'émotion que celte affaire a excitée, il me suffira de dire que, dans un article du 21 décembre 1861, le Journal des Débats commençait en ces ternies : « Le procès de Niort vient de se terminer par la condamnation du principal accusé. Il comptera parmi les plus instructifs qui aient été plaides en France depuis 1815. »
Trois chefs de prévention étaient relevés contre Desclonds :
1° Complicité d'excitation à la déJjauclie, avec la femme Bély, auteur principal. Il s'agissait de deux filles que, moyennant argent, la femme Bély avait procurées au maire de Lenville.
2" Complicité d'ouverture d'une lettre confiée à la poste, et qui lui avait été communiquée tout ouverte par M"* Ravan, directrice de la poste, inculpée comme auteur principal.
3° Fraudes électorales, comme auteur principal, avec la complicité de son fils et de Reau, garde champêtre à Lenville.
Le premier chef ne présentait en lui-même rien qui sortît des détails ordinaires de ces sortes de manœuvres. Mais Desclonds en étant le bénéficiaire, la défense essayait de ressusciter une jurisprudence abandonnée par la cour de cassation, et par laquelle celui qui devenait l'amant d'une fdle après avoir enj[)loyé l'entremise d'un tiers pour la séduire, ne pouvait être condamné comme complice, parce qu'il n'avait pas participé directement aux actes de séduction. Mais la juris|)rudence de la cour de cassation est depuis longtemps fixée dans un sens contraire, notamment par un arrêt du 10 novembre 18G0, et le séducteur, bien qu'il en ait ultérieurement profité, n'en est pas moins punissable pour s'être d'abord rendu complice, par des actes personnels, de l'agent qu'il aura soudoyé.
C'est dans l'ouverture d'une lettre confiée à la poste et dans les fraudes électorales que se sont développées dans toute leur étendue la puissance et l'audace du maire de Lenville. Rien que dans le cadre de ces deux incriminations,' on a pu embrasser d'un regard l'histoire de sa vie et l'infernale organisation de ce pouvoir dont j'ai tracé plus haut l'ensemble et le plan. Dans l'affaire de la lettre, c'est en séduisant la directrice de la poste, ou plutôt en la terrifiant, qu'il est parvenu à en faire son instrument et sa complice; dans l'élection, c'est par la menace,
la corruption, la calomnie, riiypocrisie, par ses escouades de complices el d'espions, qu'il a continué ce qu'il faisait depuis treize ans, sauf que cette fois, vu la solennité de l'opération, il a mis la main à la besogne. Nuit et jour en voiture, il inspectait ses bulletins, se les faisant montrer par les électeurs, et leur arrachant ceux de son concurrent.
Parmi les anecdotes qui signalèrent ces inspections, une que plusieurs témoins ont répétée, mais qui n'a pas été relevée parce qu'il ne pouvait pas y avoir de preuve, a flotté comme un voile noir sur toute cette partie des débats, bien que personne n'y ait même fait allusion; mais on la voyait écrite sur les visages des témoins.
L'avant-veille de l'élection, Desclonds, en sa qualité de médecin, arrive chez la veuve Lilibrain. La mahheureuse est entre le corps d'un de ses fils, qui vient de mourir, et son second fils, dangereusement malade. Le docteur Desclonds jette un regard indifférent sur le mort, un coup d'œil distrait sur le malade : mais Desclonds le candidat, qui a les yeux toujours ouverts sur son élection, aperçoit sur un meuble un i)li de papier. Il le saisit, l'ouvre : ce sont des bulletins de vote au nom de son concurrent! Il les saisit, les fait jeter au feu, ordonne une potion pour le malade, et s'en va.
Il na pas eu lieu de revenir : le lendemain le malade était mort. La veille au soir, Desclonds avait fait prendre au malade une dose de calomel. La potion qu'il ordonnait en s'en allant était simplement un loch blanc; mais il oubliait que le loch blanc, ordinairement inoffensif, jmisqu'il ne contient que du lait et des amandes amères, foi'rae, quand il se rencontre dans l'estomac avec le mercure, un poison des plus violents, le sublimé corrosif...
Dans tout le cours de l'information, ce ne fut qu'un cri d'horreur: « Il l'a fait exprès! » Mais outre l'invraisemblance d'un crime aussi abominable, et sans com[)ter que, le fait étant admis, il aurait fallu prouver l'intention, ce qui était impossible, jamais, quelle que fût mon opinion
sur la démoralisation de Desclonds, je ne l'aurais, sur de simples propos, poursuivi pour empoisonnement : il m'aurait fallu j)lus que cela. Mais sans être un chef d'accusation, la mort du jeune Litibrain n'en restait pas moins un fait de moralité. De la part d'un médecin comme Desclonds, oublier que combiner des amandes amères avec du mercure produit du sublimé corrosif, c'était une erreur absolument inadmissible, et l'opinion se jetait sur un homme qui s'était montré capable de tout. Il n'y avait néanmoins de saisissable qu'un oubli, où la préoccupation et la colère du candidat avaient dû affoler jusqu'à la mémoire, d'ordinaire si imperturbable, du vieux praticien. C'est pourquoi je me suis borné dans mon réquisitoire à faire simplement allusion à la déposition sinistre d'un des témoins entendus.
Bien que ne se rattachant pas aux fraudes électorales poursuivies à la suite de l'élection de Lenville, la destitution de M. Lowasy de Loinviile, préfet des Deux- Sèvres, intervenue au cours de l'élection, est bien faite pour montrer comment, jusqu'aux derniers jours de sa puissance et de son audace, au cours des manœuvres électorales qui devaient l'amener où il allait tomber, le maire de Lenville avait conservé son crédit en haut lieu.
Après avoir été longtemps engagé par la confiance que ses prédécesseurs lui avaient transmise, il en était venu à le démasquer, Desclonds ayant écrit sur son compte des lettres abominables. Il lui avait retiré sa confiance. Desclonds, furieux, lui envoya sa démission : à sa profonde stupéfaction, le préfet l'accepta. Peu de jours après, M. de Loinviile était révoqué.
Tout le monde pensa que le coup venait de Desclonds, et on n'en doutera pas si l'on veut bien se rappeler le dîner à la suite duquel M. de La Rocliejacquelein était venu chez moi se plaindre si amèrement du préfet : or Desclonds était un de ses agents électoraux, et il est manifeste pour moi que M. de La Rocliejacquelein était l'auteur de la révocation, qui fut exj^loitée à grand renfort de
réjouissances grossières contre M. de Loinville el M. de la Bigotie.
Quand Desclonds, encore tout chaud de sa bataille électorale, qu'il prenait pour une victoire, se vit poursuivi par la justice, loin de se déconcerter, lui qui venait de se voir sacrifier un préfet se dit sans doute que grâce à ses protecteurs, et au moment où les électeurs de Lenville venaient de l'élever sur le pavois du suffrage universel, il n'allait faire qu'une bouchée du procureur impérial qui avait l'audace de le poursuivre.
Tout le temps de l'élection, il menaçait ses adversaires du procureur impérial : maintenant, c'est le procureur impérial qu'il menace, et avec lui le juge d instruction. Des brouillons de lettres saisis chez lui prouvent qu'il les dénonce à ses protecteurs comme « animés par la haine et la vengeance )>, et Mesnard, le tambour de ville, son âme damnée, va répétant que « les magistrats sont des sots, que M. Desclonds tient le procureur impérial et va le mettre en prison )>.
Que Desclonds nous ait fait attaquer en haut lieu, il n'y a pas à en douter : au moment où l'instruction arrivait à l'apogée des infamies de toute sorte qu'on révélait de jour en jour, alors que les témoins, peu à peu rassurés, osaient enfin parler, on me demanda communication du dossier, et en me le renvoyant on m'invita à ne pas insister davantage sur les faits de moralité. Evidemment c'était nous serrer la bride : on peut penser quel sentiment pouvait me commander une telle atteinte à mon indépendance, et si cette étrange intervention me fît broncher dans mon devoir tel que je le voyais.
Ainsi allait se réaliser ce que, plusieurs mois auparavant, j'avais écrit à mon ami Alphonse Penaud au moment où j'engageais les poursuites : « Je viens de commencer une alfaire qui peut me valoir ma destitution. » Un Penaud, c'était tout dire : il ne s'amusa pas à parler prudence ou intérêt : il me répondit sim[)lement : « Que diable veux-tu ! mon cher, va de lavant. » Il n'y avait que
cela à faire, et je l'ai fait rudement. Quoi qu'il en soit, il était trop tard pour atténuer l'affaire, trop tût ])our m'arracher à ma résidence, et les cinq prévenus furent condamnés.
Le 2 janvier, je recevais une lettre du procureur général m'annonçant que le garde des sceaux m'envoyait à Rodez; que, tout en rendant justice âmes anciens services et à mon zèle dans mes fonctions, il voulait a me faire sentir que le tact dans les affaires et la réserve dans les discours sont des qualités qui ne doivent jamais abandonner les officiers du ministère public ».
Le procureur général me conseillait d'aller voir le garde des sceaux pour lui faire une espèce d'amende honorable, qu'il me recevrait avec mansuétude. Comme j'avais fait mon devoir, je restai chez moi : subir était assez, mais faire le voyage de Paris pour aller remercier, cela dépassait ma mansuétude à moi. Adoucir l'information aurait été de ma part une bassesse après avoir reçu l'étranore consigne de fermer les yeux sur des infamies qui sautaient aux yeux : un magistrat doit son obéissance, mais non son honneur, et au surplus, en l'état où en étaient les choses, la vraie maladresse aurait été de mettre de la réserve dans un scandale aussi désespéré. Pour ce qui est des paroles que j'ai dites, quand bien même il y en aurait eu quelques-unes d'inconsidérées, on pouvait bien me les pardonner en reconnaissance et en respect du bien immense que j'avais fait, sachant à quoi je m'exposais, en rendant à tout un canton, à huit mille citoyens, la dignité, la liberté, les lois, qui pour tous les Français sont un patrimoine inviolable, et qu'un seul homme, rien qu'à force d'audace et d hypocrisie, avait transformées en une insupportable tyrannie.
Si l'orgueil pouvait faire oublier un malheur injuste, je n'aurais qu'à me féliciter des sympathies et de la reconnaissance qu'elle ma values. Je n'ai point gardé de révolte contre mes chefs, parce que j'ai toujours tenu qu'un chef, même quand il se trompe, doit avant tout être
obéi; qu'on n"a pas le droit de se plaindre, ayant toujours, nolamtnent dans toutes les carrières civiles, la faculté de donner sa démission quand le grief passe la mesure tolérable.
Le tribunal de Niort avait condamné : Desclonds, à deux ans d'emprisonnement ; Desclonds fils, à trois mois ; M"° Ravan, à trois mois; la femme Bély, à dix-huit mois; Reau, à deux mois. Sur l'appel des condamnés, la cour de Poitiers a condamné Desclonds à trois ans d'emprisonnement, M"® Ravan à huit mois, et confirmé les autres condamnations.
Pour ce qui me concernait personnellement, j'ai reçu, outre la sanction de mes poursuites, le très grand honneur des paroles suivantes, prononcées ])ar M. François Saint-Maur, avocat général, portant la parole sur l'appel des condamnés :
« C'est un éloquent, loyal et courageux magistrat, qui s'est fait l'ouvrier de cette vaste procédure : M. Mouton. De tous les actes tant attaqués de cette longue instruction, il n'en est pas un qui n'ait été imposé par le devoir et la conscience du magistral. J'en revendique à celte place, hautement, la responsabilité, désirant que tous m'entendent; cette instruction complète, courageuse, contre un grand coupable, sera léternel honneur de M. Mouton, et aussi la consolation de sa vie. »
Je le répèle, je ne me suis pas désolé, mais rien que dans ces quelques mots je trouve résumée l'histoire d'un <les actes les plus importants et les plus honorables de ma vie.
C'est dans ces circonstances que je quittai Niort, y laissant de bons souvenirs que j'ai continués et que je rencontre parfois encore, sans compter plusieurs excellents -amis que nous retrouvons à Paris.