‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 11 sur 26 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Rodez. — La ville. Les environs. Les montagnes d'Aubrac. — Caractère des Aveyronnais. Les hommes d'aft'aires. — M. de la Chapelle, préfet. — Mes amis. — Nature et destinée. Mes trois substituts. M. de Bonald. — Le docteur Rozier. — La fièvre pernicieuse.

— Mortel funérailles de Bûchez. — Souvenirs de l'affaire Fualdcs.

— Les affaires d'assises. Un incendie. — Un accusé demi-fou condamné. — Trois accusés en péril de mort. Accusation absurde.

— Les procédés malheureux d'un procureur général. — Une victime de famille. — L'école des sourds-muets. — La méthode Lafforienne. — La méthode Hendricks. — Les bibliothèques avej— ronnaises Mouton. — Mort de mon beau-père. — Les Lois pénales de la France. Départ pour Paris, adieux aux humbles. Fin de ma carrière judiciaire. — Conclusions de conscience.

En arrivant à Rodez, je croyais inaugurer de longs jours de pénitence pour expier le crime qui me valait cet exil dans un pays perdu, dont toute l'histoire se réduit, pour les Parisiens, à la complainte de Fualdès. J'y ai trouvé, dans le climat, dans le caractère des hommes, dans l'aspect de la nature, une rudesse, une simplicité, une énergie lourde et franche, qui m'ont inspiré tout de suite de la sympathie et du respect pour le pays et pour la race où j'allais rendre la justice. Cette première impression n'a fait que se confirmer avec le temps, chose rare dans les villes de province, oîi l'exiguïté des plaisirs amène si vite l'épuisement des premières joies.

Le secret de cette sympathie est dans l'unité : tout est d'accord, c'est avej'ronnais partout, terre, ciel, maisons, bêtes et gens, et à force de s'y intéresser, on s'y attache. Rodez est une de ces villes perchées comme il y en a tant en France, mais sans bâtisses, sans embellissements, rigoureusement sanglée par le boulevard d"un vieux rempart démantelé, et elle ne communique avec ses faubourgs

que par des chemins en pentes rapides. En bas, l'Aveyron contourne l'étroite vallée qui d'un côté la sépare d'une plaine à perte de vue, et de l'autre ain-ose des prairies basses. C'est, dans toute sa fraîcheur, une ville religieuse de la renaissance, avec ses rues étroites, tortueuses, mystiques, et sa cathédrale, l'une des douze plus belles de France, dominant les paroisses, les couvents, le séminaire et l'évêché.

Dans toutes les directions s'étendent des panoramas d'une étendue indéfinie, Rodez étant situé à 1,500 mètres d'altitude. A un kilomètre à l'ouest de la ville, au bord du plateau du Ségala, on voit le pic du ^lidi.

Le climat est rude, tout le plateau étant constamment balayé par le vent du midi, mais il est sain, car pendant mon séjour, deux habitants de la ville, ayant contracté le choléra à Paris, sont venus mourir à Ptodez, et il n'y a eu aucun cas dans tout le pays.

Deux terrains se partagent le territoire de l'Aveyron : le Causse, qui est calcaire, et le Ségala, qui est schisteux. Le premier, fécond et arrosé, forme les vallées, nourrit une population d'hommes grands, forts, intelligents et beaux; le second est stérile, les hommes y sont petits, faibles de corps et d'esprit, et laids; ils habitent les plateaux. Au nord du département, et contigu à la Lozère, l'Aubrac et la Guiole présentent d'immenses pâturages d'une fécondité au moins égale à ceux de la Suisse. Des milliers de bestiaux y viennent, jusque des Pyrénées, pacager pendant la belle saison.

C'est à M. Girou de Buzareingues qu'on doit la création ])resque tout entière de ces pâturages : pour son compte, il y a, en vingt ans, quadruplé sa fortune, et c'est par millions que se sont répandus sur ce pays les trésors qu'on retire chaque année de ces terres autrefois stériles.

Ainsi que tant d'autres pays qu'on ne connaît pas, l'Aveyron devrait être visité par les vo\'ageurs comme un des plus beaux de France : ses vallées peuvent rivaliser avec celles des Pyrénées, et quant à l'Aubrac, on ne trou-

verait, sauf en Autriche, rien en Europe de comparable à ces pâturages et au spectacle sans pareil qu'on y voit se dérouler dans une perspective immense.

Mais ce qui domine tout cela, c'est ce peuple, aussi intéressant dans les campagnes que dans les villes. Au repos, une énergie lente; en mouvement, une violence terrible; un sentiment d'ordre, de hiérarchie et d'obéissance ; le zèle et la résignation au travail, voilà les qualités de l'homme du peuple. Chez l'homme du monde, une aptitude extraordinaire pour les affaires contentieuses ou administratives, une puissance de travail que rien ne lasse. Je n'ai qu'à nommer, dans le nombre, i\I. Bru, avocat, et M. de Saunhac, vice-président du tribunal de Rodez. Le premier, d'une grosseur énorme, semblait un mastodonte ; il avait la tête rasée, une barbe épaisse, et une paire de grosses lunettes d'argent qu'il retroussait à chaque argument et qu'il abaissait à chaque lecture d'une pièce ou d'une citation d'auteur ou d'arrêt : c'étaient ses seuls gestes, mais ils venaient si à propos, que chacun semblait un pas décisif dans la conviction. Debout et comme établi dans l'affaire, on l'aurait pris plutôt pour un maître faisant les honneurs de sa maison, que pour un justiciable défendant un droit contesté. Il allait ainsi ])endant des heures, et pas une minute l'attention ne cessait de rester suspendue à ses lèvres, en même temps que les arguments devenaient de plus en plus invincibles.

Je me rappelle une affaire oîi il avait plaidé pendant quatre audiences, et où je l'avais suivi avec un véritable enthousiasme. On allait rendre le jugement, et bien que je connusse la science et la supériorité de M. de Saunhac, j'étais impatient de voir comment il pourrait élever le jugement à la hauteur d'une pareille plaidoirie, car je n'ai jamais vu une affaire aussi com[)liquée, ni surtout aussi étendue, car le code civil et la procédure tout entiers semblaient s'y être donné rendez-vous pour casser la tête à un tribunal. Sans doute les juges avaient employé toutes leurs forces à la débrouiller, luais c'est une bien autre

affaire de discuter un dispositif que de rédiger le jugement. M. de Saunhac s'assit, posa ses deux mains croisées sur son code, et la tête légèrement inclinée, les yeux bais- * ses, sans s'arrêter une seconde, sans chercher un mot, pendant une grande heure il prononça un jugement qui était, d'un bout à l'autre, un pur chef-d'œuvre de science, de raison et de justice. La j)laidoirie m'avait charmé, mais le jugement me frappa d un profond respect.

J'ai pris, je puis dire, ces deux exemples au hasard, et j'en pourrais citer bien d'autres là et dans tous les genres d'affaires. J'ajoute que dans mes rapports avec les Aveyronnais, jai trouvé en eux une honnêteté d'une trempe en rapport avec leur caractère si marqué. Aussi, en y joignant leur remarqual)le aptilude aux affaires administratives, ai-je toujours répété que si jamais j'étais devenu roi, je n aurais voulu pour ministres, pour financiers et pour diplomates que des Aveyronnais. En attendant, ils font d'excellents prêtres. LAveyron en produit un grami nombre : pendant le temps que j'y ai séjourné, plus de huit cents AveN^ronnais, sans compter plusieurs séminaires, étaient dans les ordres, s'y faisant remarquer par leurs vertus et leur intelligence. Les Aveyronnais sont religieux et intelligents, et si leurs qualités sont gâtées, hélas! comme chez nous tous, par dalfreux défauts, le fond en est fort solide et elles deviennent, soignées par de bons prêtres de leur race, des vertus chrétiennes.

Un hasard de carrière pareil à celui qui m'amenait à Rodez y fît, quelques jours après mon installation, arriver M. Boby de la Chapelle, avec lequel j'avais, à Napoléon-Vendée, noué une vive amitié. Lui aussi était en disgrâce, et outre notre camaraderie d'infortune, notre amitié se resserra, ou plutôt se quadrupla tout de suite, grâce à sa femme, qui, avec son élan habituel, se passionna pour la mienne. A cela se joignit l'arrivée de M. Magne, créole de la Guadeloupe, un de nos amis, qui était nommé ingénieur. Au l)Out de peu de temps nous trouvâmes dans la colonie des fonctionnaires beaucoup de personnes qui

devinrent autant d'amis : M. Marchai, ingénieur en chef des ponts et chaussées; M. Goltran, sous-Jieutenant sortant de Saint Cyr; M. Pol Oerlhot, ingénieur des télégraphes; le chef de bataillon Pitlié, devenu plus tard général, chef de la maison militaire du président de la république Grévy. La plupart, sauf M. Marchai et Ï\I. Piltit-, sont restés nos amis intimes. Avec M. Adrien de Séofuret, juge au tribunal, et sa femme, cjui est d'un caractère et d'une intelligence hors ligne, nous formions une société si unie, si gaie et si brillante, qu'avec nos réunions et nos parties de plaisirs continuelles il nous semblait souvent mener la vie de château. Ce premier groupement s'est maintenu pendant plusieurs années, puis la dispersion, comme il arrive d'un jour à l'autre dans les colonies de fonctionnaires, nous a emporté quelques amis pour nous en apporter d'autres, et nous en gardons encore comme les premiers, au rang desquels mon substitut Révy, aujourd'hui grand-père, et qui, avec toute la famille Girou de Buzareingues, est établi à Paris. La sœur cadette de M"® Révy a épousé l'illustre chirurgien Péan, qui est mort l'année dernière.

Pendant mon long séjour à Rodez, deux autres préfets ont succédé à ^L de la Chapelle. Le premier, marié à une grande dame écossaise, ayant deux jeunes filles. Ces dames étaient de la ])lus haute distinction, lui un peu apprêté, mais capable, bienveillant, et de qui j'ai gardé Un souvenir d'autant plus précieux qu'il n'a cessé de me témoigner son estime et sa sympathie. Dans les premiers temps de son arrivée, son ignorance du patois et sou manque de réserve sur l'allaire Fualdès (dont il ne faut pas parler à Rodez, même à présent, à cause des familles qui y furent compromises), donna lieu à quelques doutes sur son tact. A sa première réception de fonctionnaires, tleux jeunes gens, qui ne se quittaient pas, sont annoncés : voulant leur dire une de ces banalités gracieuses qu'un haut fonctionnaire croit devoir offrira ses premiers visiteurs, il leur dit, avec un sourire de bienvenue :

« Ah ! Messieurs, vous êtes tous deux de ce pays-ci? »

Or ces deux messieurs s'appelaient INl. Bastide et M. Jausion, et nommer Bastide et Jausion, c'était rappeler les deux assassins de Fuald^s et dire à ces messieurs : « Parfaitement, je connais votre famille. »

M. Bastide ne répondit rien : il était le petit-fils de Bastide. M. Jausion lui répondit d'un ton sec : « Monsieur le préfet, je suis de Saint-Malo. »

L'autre aventure était moins lugubre : elle faisait seulement ressortir en charge le genre représentatif que la haute noblesse anglaise aime à déployer quand elle veut paraître, et que le préfet de l'Aveyron avait cru devoir étaler aux regards du peuple des campagnes. Ne pouvant pas atteler quatre chevaux à sa voiture, n'en ayant que trois, mais trouvant qu'un attelage à deux ne serait pas assez imposant, il fil atteler le troisième en arbalète, ce qui faisait un effet. assez insolite pour offusquer même iles pavsans aveyronnais, et en cet équipage il partit, accompagné de ces dames en grande toilette de gala anglais, ])our aller à Salles-la-Source, pays de vignobles très accidenté, assister aux vendanges. L'elfet dépassa ses espérances : cet équipage étrange, monté par ces toilettes insolites, fut salué d'une acclamation ininterrompue ponctuée de gestes fous, et quand il rentra à sa préfecture, le préfet et ces dames se montrèrent attendris, fiers et reconnaissants de l'enthousiasme et de l'admiration que CCS Ijons vendangeurs leur avaient témoignées.

Je ne sais si quelqu'un aura eu la cruauté de les désenchanter, mais la vérité est que ces acclamations n'avaient été d'un bout à l'autre qu'une immense huée de moqueries et d'injures de toute une population de vendangeurs ivres, exaspérés par le ridicule de cette fantastique carrosserie.

J'ai connu pendant très peu de temps le second préfet. C'était, physiquement au moins, un des plus grands préfets de France, et aussi un des })lus beaux; ses qualités de gen-

tilhomme et de représenlant de l'Empire, mises en valeur par une courtoisie aussi grande que sa taille; une légère solennité douce, des gestes larges et gracieux, le prédestinaient à une vie d'apparat, dont je lui avais, à part moi, tiré l'horoscope, ce rpii n'a pas manqué. Comme pour ces unions providentielles où la disproportion de taille produit des mariages irrésistibles, le plus exigu des souverains de l'Europe ne pouvait avoir que le plus gigantesque des grands chambellans : il fut nommé à cette dignité par le prince de iNIonaco.

Comme relations de société et rapports de service, j'ai gardé de lui des souvenirs charmants; comme phénomène cosmique, j'ai surpris dans sa carrière une de ces échappées que nous appelons notre destinée, et qui n'est qu'un des innombrables secrets de la nature. Entre cette organisation de jiarade et la solennité linale de sa vie publique, il y a eu, non pas un vain hasard, non pas un jeu de la nature, mais l'opération réfléchie d'une de ces forces latentes qui, pour nous comme pour l'univers, font la moitié de la vie.

J'ai eu pour substituts trois magistrats de la plus haute valeur. Je viens de |)arler de Révy : « l'épuration » a brisé sa carrière au moment où il était chef du parquet à Prades. Onillon, qui a été épargné, est revenu achever ses services comme président du tribunal de Rodez; il s'y est montré, comme magistrat, d'une supériorité reconnue, et comme citoyen, de la plus noble énergie pour la défense de l'ordre. Picas, que j'avais laissé un bon vivant ne songeant guère à la politique, et encore moins à la religion, a changé de caractère à la suite d'un mariage de raison avec une femme laide. Soit chagrin, soit influence conjugale, il s'est épris d'une piété profonde, et devenu vice-président à Perpignan son pays natal, il a déployé contre les socialistes du pays, qui sont nombreux et capables de tout, une impitoyal)le énergie, laissant la mémoire d'un vrai héros de justice et de courage. Il est mort depuis des années. Onillon est en retraite à Rodez,

où il est vénéré. Pour ce qui est de Révy, c'est un de mes plus chers amis.

Parmi mes collègues du tribunal, je frayais beaucoup avec un juge qui portait un nom illustre : il était le petit- Jils du grand de Bonald. Avec un caractère fantasque ({ui lui faisait bien des antipathies, il était intéressant à cause de sa race, et puis parce qu'il y avait en lui beaucoup du caractère de son aïeul. Dans la littérature religieuse, il avait un nom respecté. Sa théologie s'enfermait rigoureusement dans l'infaillibilité du pape; il la soutenait avec tant d'absolutisme, que ses adversaires prétendaient que le pape lui-même ne trouvait pas toujours grâce devant lui. De toutes les façons, donc, il m'intéressait, d'autant plus qu'il me marquait de l'affection. Je causais souvent avec lui de religion, en profane curieux mais respectueux, de sorte que j'en vins un jour à lui déclarer mes sentiments sur ce sujet délicat. Je lui parlai sincèrement, sans réticence. Il m'écouta avec un calme, il me répondit avec une modération qui me surprirent, vu la violence qu'on lui attribuait. Je fus encore plus surpris de l'entendre conclure : « Vous êtes un catholique orthodoxe. » Je le remerciai de bon cœur, d'abord de sa bienveillance, et puis pour le repos oîi il mettait ma conscience, car l'idée même ne me serait jamais venue qu'après ce que je lui avais déclaré de mes idées théologiques, je pusse me savoir si bon catholique. Depuis ce temps-là, grâce à sa consultation, je dors sur les deux oreilles.

M. Rozier, médecin éminent, était maire de la ville. On pourra juger de notre affection pour lui quand je dirai que nous devons à ses soins laguérison de mon fils, pris <rune fièvre pernicieuse qui l'a mis à deux doigts de la mort.

Si, dans cette maladie, on n'est pas parvenu à couper le troisième accès, le malade est perdu. L'inquiétude des parents y est d'autan^ plus poignante que la mort, par je ne sais quelle effroyable ironie, semble, dans les intervalles des deux premiers accès, jouer comme le tigre avec sa

— i.-so —

proie, et quand après le premier accès, nous vîmes l'enfant se lever sur son lit et jouer en poussant des éclats de rire, le médecin, tout en murmurant d'un air sérieux : «... Nous en serons les maîtres... » nous dit ensuite que ce retour de gaîté était un des signes de lalîèvre pernicieuse.

Le troisième jour était arrivé. On attendait l'accès suprême pour midi; il fallait couper raccès à raidi juste, ni plus tôt ni plus tard. La mère, la nourrice, notre vieille Cécé, étaient debout devant le lit, le faisant jouer, et moi, ma montre à la main, je suivais la marche des aiguilles. Ma femme tenait d'une main la fiole et de l'autre le verre. Tout à coup ses mains tremblèrent, la fiole lui échappa des mains, et tomba en se brisant.

Je ne me rappelle pas ce que nous avons fait, ce que nous avons dit; seulement, comme le seul pharmacien de confiance était sur la place de la Cité, au milieu de la ville, je partis comme un fou pour aller prendre une autre potion que je fis faire en double pour le cas d'un nouvel accident, et tout courant, j'arrivai à la maison, je sautai quatre à quatre l'escalier: on m'attendait, toutes les por- Jes ouvertes. D'un saut j'arrivai au pied tlu lit, on fit boire la potion : l'enfant était sauvé!

^lais quelle scène! J'ai passé à Rodez par une autre alarme où mon sang-froid, comme à Niort, m'a permis de tirer ma femme d'un grand danger. Un soir, au moment où elle allait changer de robe, elle fut saisie d'un étouffement si violent qu'elle perdait connaissance. Après quelques minutes je lui appliquai un fer brûlant sur la jambe, et la respiration revint. Quelques minutes après arriva le médecin.

« Vous avez fait ce qu'il fallait, me dit-il; un jour qu'on m'avait appelé pour une femme prise de cet accident, je l'ai trouvée morte. »

Au reste, si la vie de mon fils était sauve, la santé était encore loin ; une fièvre d'accès suivit, si tenace, qu'au bout de deux mois il fallut l'emmener aux eaux ferrugineuses d'Andabre, qui le guérirent.

— IGO —

M. Rozier était si désintéressé et si charitable qu'il a passé sa vie dans la gêne. Sans compter qu'il soignait pour rien les gens pauvres, il ne refusait jamais d'aller voir quiconque, dans les environs souvent très éloignés, le faisait appeler. Il ne demandait que cinq francs pour des déplacements qui, rien qu'en voitures, lui coûtaient vingt et trente francs, et comme, au surplus, il n'envoyait jamais de notes à ses clients, beaucoup d'entre eux en abusaient pour ne jamais le payer, et il n'a jamais consenti à les assigner. Il n'en avait pas moins une clientèle enviable, et un jeune médecin étant venu s'installer à Rodez pour s'y faire une place, n'eut pas honte de le diffamer pour lui prendre à la fois sa mairie et ses clients. Ses attaques, aussi absurdes qu'odieuses, ne lui procurèrent qu'une condamnation, pour diffamation, en police correctionnelle, où j'ai pu, en portant la parole, rendre hommage à la belle vie de M. Rozier, et lui donner une marque de mon respect et de mon inaltérable attachement.

Sa renommée, qui s'étendait bien loin au delà du département, a valu au chef-lieu de l'Aveyron une cérémonie douloureuse mais historique, qui, selon toutes les vraisemblances, ne devait pas se célébrer si loin de Paris. M. Bûchez, qui fut le digne président de l'Assemblée nationale, c'est-à-dire le magistral suprême de la république de 1848, revenant dune cure d'eaux, et passant en chemin de fer à Capdenac, département du Lot, se trouva tellement malade qu'il dut s'arrêter. Son état se trouvait si grave que ses parents, qui l'accompagnaient, demandèrent où se trouvait, assez près pour l'y transporter, le médecin le plus renommé des environs. On leur désigna M. Rozier, et ce fut à Rodez que M. Bûchez, déjà presque à l'agonie, reçut les derniers soins. Il mourait d une maladie de la vessie arrivée à son terme fatal. Avec le clergé, les fonctionnaires en corps, les tribunaux en robe, l'escorte de la gendarmerie et de la garnison, vious pûmes, quoique modestement, mais avec le respectueux cortège

d'une foule d'habitants de la ville et des alentours, faire de dignes funérailles à l'un des liommes les plus érainents et les plus honnêtes de ce gouvernement qui, à défaut d'avenir, a eu la prol^ité.

Le docteur Rozier était fils du juge qui avait instruit l'affaire Fualdès. Il avait un répertoire inédit de détails locaux et rétrospectifs sur ce ])rocès devenu immortel dans cette ville, où les assassins et la victime ont laissé plusieurs descendants. Ses conversations à ce sujet étaient d'autant plus intéressantes qu'elles survenaient presque toujours au moment où nous passions à quelque endroit se rapportant au drame, et la scène devenait presque un tableau, tant l'aspect sinistre des maisons et des rues où le crime s'était accompli en faisait revivre l'horreur. J'ai pu voir encore intacte la chambre où Fualdès fut égorgé, le cabinet où M""" Manson, habillée en homme et venue là en rendez-vous galant chez la femme Bancal, fut découverte par Bastide, épisode que la complainte a rapporté dans ces couplets :

Certain bruit fi'appe l'ouïe De Bastide furieux :

Un homme s'ofire à ses veux, Lui dit : « Sauvez-moi la vie; Car sous ce di-guisement.

Je suis Clarisse Enjalran. »

Lors, d'une main téméraire Ce monstre licencieux Veut s'assurer de son mieux A quel homme il a affaire ; Et, trouvant le fait constant, Teint son pantalon de sang.

' La maison Bancal est restée pendant quarante ans un pèlerinage de voyageurs, anglais surtout, qui venaient retremper leurs émotions à la vue du bouge où s'était développé un crime immortel, et les locataires se faisaient des rentes à leur en faire les honneurs. Il a fini par se trouver un brave savetier qui n'a plus voulu rester le ci-

cérone de ce lieu sinistre, et en a changé la disposition en supprimant le célèbre cabinet.

Le café Divan, d'oià les assassins avaient entraîné Fualdès pour le conduire chez la Bancal, existait encore lors de mon séjour : il était tenu par un nommé Victor, un des deux enfants de la Bancal, cachés sur le lit, et qui assistèrent à regorgement. C'était un bon homme. Si j'en juge par ses funérailles, que je rencontrai par hasard, il était aimé des gens qui allaient boire à son comptoir, car tous les officiers de la garnison suivaient sa dépouille mortelle, à la tête d'un cortège nombreux. Il faut croire qu'il leur servait du cognac honnête.

A côté de la cathédrale, M. B-Ozier m'a fait voir, assise à la porte d'une boutique de mercerie, une femme encore jeune et assez jolie, qui était la fdie de M'"" Manson.

Ainsi finissent toutes les gloires, même celle des crimes amusants. Comme à toutes les époques critiques, où les nerfs d'un peuple entier sont tendus à rompre, l'affaire Fualdès a été en son temps un sujet d'exaltation comme l'est aujourd'hui, par suite du même élat d'âme, l'affaire Dreyfus. En tout autre temps, elle aurait passé sans troubler* la France et l'Europe, car sauf un peu d'originalité dans quelques détails, si la complainte, œuvre folle du grand avocat Berrj'er, n'avait pas donné le branle à la gaîté d'un peuple en deuil', elle n'eût pas fait plus d'effet que tant d'autres crimes aussi noirs.

Avec ses cinq arrondissements, Bodez, Espalion, Villefranche, Millau, Saint-Afirique, et ses quatre cent mille habitants, l'Aveyron envoyait à la cour d'assises un grand nombre de crimes contre les personnes. Le jur}»^ y était plus ferme et ])lus intelligent que dans la plupart des autres départements. Peu sensible aux phrases et aux sentiments, il se rendait presque toujours aux faits et aux preuves. J'ai gardé le souvenir de deux affaires qu'on aurait eu beaucoup de peine à faire aboutir devant un autre

Dans l'une, où précisément je portais la parole pour la

première fois, il s'agissait d"un incendie où la culpabilité était manifeste, mais subtile à faire comprendre par des jurés. Comptant sur la solidité des têtes aveyronnaises, e pris soin d'écarter de mon réquisitoire tout hors-d'œuvre sentimental ou littéraire, je me renfermai strictement dans la froide raison, et malgré que la certitude ne pût être établie que par la combinaison de plusieurs faits dont chacun pris à part ne sulfirait pas à prouver une culpabilité décisive, le jury condamna. Ce verdict était d'autant plus rare que l'incendiaire ne peut presque jamais être ])ris sur le fait, et c'était le cas; de plus, on ne parvient presque jamais à trouver de témoins, tous les gens du pays craignant de se faire incendier s'ils dénoncent le coupable. Il faut donc des jurés à la fois intelligents et courageux, et je n'ai guère trouvé de ces gens-là que dans l'Aveyron.

Dans une affaire encore plus difficile, j'ai vu ce jury juger comme on aurait pu l'obtenir d'un tribunal, et encore d'un tribunal exempt de cette faiblesse dont bien des juges ne sont pas exem|)ts, pour peu qu'une question de responsabilité soit soulevée en faveur de l'accusé. Un paysan avait assassiné à coups de faux son beau-père, à propos d'une question d'intérêt. La vie entière de l'accusé, jusque-là parfait honnête homme, son caractère sombre et violent, son avarice éperdue, et les circonstances mêmes du crime, autorisaient la défense, et aussi l'accusation, à poser la question de responsabilité. Après examende l'état mental, les médecins conclurent que l'accusé ne |)ouvait pas être considéré comme assez fou pour être entièrement irresponsable de son crime, mais que l'excès de sa violence et de son avarice, en le poussant jusqu'à assassiner son beau-père pour une question d'intérêt assez faible, constituait une aljerration momentanée de la moralité, mais non une irresponsabilité complète; qu'en conséquence il était coupable, mais coupable à demi. Devant un jury de grande ville, cette thèse, qui est la justice, la science et l'évidence mêmes, n'aurait pas pesé

une once : devant le bon sens des Aveyionnais , il a été déclaré coupable , mais avec des circonstances atténuantes. Ces jurés ont coin|)ris, bien mieux que beaucoup de savants et de philosophes, qu'il y a dans la conscience humaine deux degrés : le fou, qui n'a pas de conscience, est un innocent; le méchant, même quand il est ivre de mal, l'est par sa faute et doit en répondre; il en est de même pour l'ivrogne. Juger autrement, c'est nier le mal.

Comme dans tous les chefs-lieux de cour d'assises où j'avais exercé, j'ai trouvé dans les présidents d'assises et les procureurs généraux des collègues bienveillants et recommandables; ce n'est qu'à Montpellier qu'il m'a fallu m'avouer quelques regrets sur un président d'assises et sur un procureur général dont j'ai eu à me plaindre.

Le conseiller, qui avait été jusque-là fort bien pour moi, arriva un jour à une session , apportant dans sa valise, entre autres affaires, le dossier d'un assassinat d'où il espérait tirer la condamnation des trois accusés. Il s'agissait d'une sœur idiote qui avait disparu. Comme elle était à la charge de ses frères, qui devaient hériter d'elle, et que naturellement personne autre n'avait intérêt à sa mort, on en concluait que les assassins ne pouvaient être que ses frères, et là-dessus la chambre d'accusation de JNIontpellier les renvoyait devant les assises. Le président des assises, fort animé, ne faisait j^as un doute qu'ils ne dussent être condamnés haut la main.

A l'appui de cette présom|)lion, l'acte d'accusation relevait quatre charges. Un mur en construction, encore à ras de terre la veille de la disparition, s'était trouvé, le lendemain, plus haut d'un mètre; une mare, située au bord du jardin, avait exhalé pendant quelques jours une odeur infecte incommodant les voisins; les femmes des inculpés avaient mis les robes de leur belle-sœur; les trois frères, allant dans toutes les communes du voisinage à la recherche de leur sœur, s'étaient fait donner par cliaque maire un cerlilîcat de leurs déniarches infructueuses. En rapprochant ces circonstances et allendu queux seuls

avaient intérêt à la mort de l'idiote, on les accusait de l'avoir tuée.

J'ai vu plus d'une procédure téméraire nous arriver des tribunaux ressortissant aux cours d'assises où je remplissais mes fonctions. Cela tient à ce que les juges d'instruction ne font qu'à la dernière extrémité une ordonnance de non-lieu dans les affaires criminelles. D'abord ils ne sont pas obligés de donner des preuves : il suffit qu'ils aient relevé contre les prévenus « des cbarges et indices suffisants » pour soumettre l'affaire à la chambre d'accusation de la cour du ressort, rien de plus : ils ne font que des « prévenus » ; c'est la chambre d'accusation seule qui fait des « accusés », soit sur le vu de l'instruction si elle lui paraît décisive, soit en ordonnant, s'il y manque quelque chose, un supplément d'information avant de statuer. Mais il faut le dire, les chambres d'accusation sont aussi ]>eu disposées que les juges d'instruction à faire des nonlieu. Grâce à l'abus de la statistique criminelle, ils ne se soucient pas d'être signalés parmi les cours où ces résultats sont fréquents, parce que les gratte-papier de la chancellerie en tirent des notes d'imprévoyance, de paresse ou d'insuffisance de la part des magistrats. D'un autre côté, les suppôts du Trésor se plaignent qu'on dépense trop de frais de justice en procédures inutiles. Et comme l'accusation, à son tour, n'est aussi qu'un arrêt préparatoire, la chambre d'accusation, à moins d'objections irréfutables, renvoie l'affaire devant la cour d'assises.

Si, sur cette question indiscrète, je ne mâche pas les mots, ce n'est pas pour prendre à partie une cour d'appel plutôt qu'une autre, car le mal est partout : c'est pour signaler une fois de plus ce qu'a fait et que fait encore la statistique criminelle en profanant, par son inconcevable ingérence, la dignité souveraaine du magistrat.

Ce n'est pas davantage pour attaquer ou pour blâmer l'arrêt de la cour; ce n'est pas même pour le critiquer : il me suffira de dire que le mur avait en effet été exhaussé,

mais qu'après lavoir démoli on n'y avait ]>as trouvé le corps de la victime; qu'on avait vidé la mare, mais sans en rien recueillir qu'une eau infecte ; qu'en effet les bellessœurs avaient mis les robes; que les frères s'étaient fait donner un certificat de leurs recberches. Or on présentait tous ces faits comme se confirmant, tandis que les deux premiers ne prouvaient rien, et les deux derniers pas davantage; qu'enfin, quand bien même on les aurait tenus comme probants, on n'avait omis qu'une chose, savoir si la victime était morte : l'instruction était muette là-dessus. A l'audience, le lendemain, dix ou quinze ans après, elle pouvait paraître, pleine de vie. On n'avait pas le corps du délit, on ne le cherchait même pas!

El c'était dans ces conditions que le président des assises venait demander la tête de trois hommes!

Je n'ai pas besoin de dire que non seulement je ne soutins pas laccusation, mais que je démontrai point par point au jury toutes les impossibilités d'une condamnation. Le jury acquitta les trois accusés.

J'avais discuté l'affaire tout à fait à fond, non que je le crusse nécessaire, mais par égard pour la cour : il ne me convenait pas de traiter légèrement un arrêt de la cour. Bien m'en prit, car si j'en crois ce qu'on m'a dit après, sans la façon dont j'ai formulé mon réquisitoire, le président des assises avait soutenu l'accusation avec tant d'insistance, que le jury allait condamner. Voilà trois hommes qui très probablement m'ont dû la vie.

Ce président aurait dû me bénir de lui avoir épargné ce qui pouvait résulter de son inconcevable aveuglement : ])0ur mon grand merci, il me dénonça comme ayant, dans mon réqiiisiloire, soutenu l'abolition de la peine de mort, ce qui était un mensonge.

L'autre « regret » que j'ai à « avouer », est la manière d'agir du procureur général dans une affaire où il était venu à Rodez porter la parole. Il s'agissait d'un infanticide commis par des cultivateurs très riches. A cette accusation s'en ajoutait une autre qui, quoique séparée,.

faisait au fond partie intégrante de l'infanticide : un des témoins, pendant l'instruction, avait fait un faux témoignage en faveur des accusés, et on le poursuivait à part, mais dans la même session. On faisait passer son affaire la première. S'il était condamné, ce précédent serait une charge de plus contre les accusés, mais s'il n'était pas condamné, comme sa déposition incriminée était en leur faveur, cela pouvait les faire acquitter. On devait croire que le même magistrat porterait la parole contre le faux témoin et les principaux accusés : à mon grand étonneraent, le procureur général se réserva 1 infanticide, et me chargea du faux témoignage.

Il faut qu'on sache que le faux témoignage, même dans les affaires isolées, est un des crimes les plus difficiles à faire condamner par le jury, parce que ce n'est que des mots... Quand le verdict doit avoir une influence sur le jugement du crime principal, le jury ne veut pas décider d'avance, et il réserve son opinion en commençant par acquitter le faux témoin présumé, ce que, soit dit en passant, je reconnais fort sage : il pourrait, en effet, arriver qu'après l'avoir d'aliord condamné, ils acquittassent les accusés du crime principal, de sorte que la condamnation deviendrait une iniquité.

En prenant à son compte les deux affaires, le procureur général supportait la responsabilité de deux acquittements : en me chargeant de la première, il me mettait sur le dos la plus chanceuse, et comme l'acquittement était là infiniment probable, tout le poids d'un échec dans l'affaire d'infanticide porterait sur l'insuccès du procureur impérial... On aperçoit de reste, au surplus, toutes les nuances qu'on pouvait moduler à ce propos.

Malheureusement il arriva ce qui avait paru négligeable dans la combinaison : je fis condamner le faux témoin, en faisant voir aux jurés que le faux témoignage était indéniable; qu'ils étaient obligés en conscience de le déclarer; que leur liberté n'en restait nullement engagée, tandis qu'acquitter ce témoin qui évidemment avait menti,

c'était prononcer d'avance qu'ils étaient déjà l'ésolus à acquitter. Je les prenais par la vérité et par la raison, et ils me comprirent comuie ils me comprenaient presque toujours dès que je leur parlais sur ce ton. Ce devoir rempli, ils reprirent leur indépendance, et trouvant apparemment la seconde affaire moins facile à décider que la première, malgré l'éloquent réquisitoire du procureur général, ils acquittèrent les deux accusés.

Je crois devoir dire que ce n'est pas de M. Galles, son très digne successeur, qu'il est ici question.

Bien que je n'en aie eu qu'un écho très lointain, je ne puis passer sous silence une afîaire qui remontait à une vingtaine d'années, mais qui, après avoir été l'œuvre d'une famille iufâme, est venue se ranimer devant moi sous une forme tellement odieuse, que je dois la rapporter pour faire voir à quelle puissance peut s'élever le mal quand, par faiblesse ou par lâcheté, la justice abandonne un accusé aux cris d'une populace enragée : ce n'est plus un jugement, c'est la loi de Lynch remise en vigueur.

Rencontrant souvent un homme dont l'expression m'avait frappé, j'avais demandé qui c'était. Maigre, pâle, baissant la tête, détournant les yeux, se glissant comme à la dérobée le long des rues, il semblait se traîner sous le poids d'une douleur ou d'un chagrin sans nom et sans mesure : c'était un spectre au milieu de la i)opulation insigniûante d'une petite ville de province.

On me raconla son hisloire : c'était un spectre en eiîet, car. Un des derniers survivants d'une loi barbare abolie depuis de longues années, il était mort civilement, on ne lui avait laissé que le droit de manger : pour tout le reste, il était supprimé de la vie.

Son crime était d'avoir mis un de ses domestiques en surveillance au pied de ses arbres à fruit, que les maraudeurs lui dévastaient. Il lui avait dit de prendre un bâton et, s'il surprenait un des délinquants, de le battre sans ménagement. Le domestique était vigoureux : il frappa si fort qu'il tua l'homme. De là une poursuite en homi-

cide volontaire avec préméditation contre le domestique comme auteur et contre le maître comme complice. La peine était la mort pour chacun d'eux.

Certainement le résultat était criminel; mais outre qu'il s'agissait d'un propriétaire se défendant contre un voleur, le maître, n'ayant pas dit au domestique de le tuer mais de le battre, n'était pas, en bonne justice, complice du meurtre : il l'était seulement des coups, et il méritait seulement une peine correctionnelle, qu'on pouvait d'ailleurs, vu son excuse, adoucir dans une certaine mesure.

Mais le propriétaire, qui d'ailleurs était receveur de l'enregistrement, avait des frères : mais il était riche; mais la peine de la mort civile était alors en vigueur, et si leur frère était condamné à mort ou aux travaux forcés à perpétuité, ils hériteraient de ses biens.

Comme il fut dit fut fait : ces monstres organisèrent, parmi la canaille de la ville et de la campagne, une telle terreur contre les magistrats, les témoins et les jurés, que, les uns par faiblesse, les autres par crainte, furent tenus le poing sur la gorge pendant toute l'instruction. Quand vinrent les débats, le peuple devint si menaçant qu'il fallut poster de la troupe dans la salle d'assises et autour du tribunal. Et les deux accusés furent condamnés, avec circonstances atténuantes, aux travaux forcés à perpétuité, ce qui entraînait de droit la mort civile. Les frères du propriétaire recueillirent sa succession, et tout fut dit.

Après quinze ou vingt ans de bagne, le malheureux fut gracié; ses frères, aux termes de la loi, furent chargés de lui faire une pension alimentaire, le tribunal la fixa à huit cents francs, c'est-à-dire juste de quoi ne pas mourir de faim. Après avoir patienté un peu de temps, ils trouvèrent que c'était trop.

Un jour je vis arriver à mon parquet un prêtre qui venait de leur part intercéder auprès de moi en leur faveur. Il s'agissait de réduire la pension alimentaire de leur victime, huit cents francs leur paraissant excessifs, et me

priaient de conclure en ce sens. Je le laissai parler en rongeant mon frein, et quand il eut fini :

« Monsieur l'abbé, lui dis-je, je connais la situation de >.I. X., et je sais quelle en a été la cause. Malheureusement je n'ai aucun moyen de lui faire rendre une fortune que sa famille lui a arrachée en profitant d'une loi que la conscience publique a fait abolir. Vous pouvez juger si mes conclusions seront en leur faveur. Vous êtes assez jeune pour m'autoriser à croire que vous n'avez pas connu la vérité sur cette affaire, sans quoi j'aurais le vif regret de ne pas comprendre comment un prêtre aurait pu se charger de la démarche que vous venez de faire auprès de moi. »

11 existe à Rodez une école de sourds-muets, l'une des plus anciennes de France. Elle était dirigée par un prêtre d'une intelligence supérieure, et par un professeur, M. Chazottes, qui était la vertu même, mais la vertu tendre et gracieuse à tel point qu'aussitôt l'avoir connu je l'ai donné pour premier maître à mon fils. Rien qu'à voir sa tendresse quand il donnait ses leçons à ses pauvres élèves, on avait envic'de pleurer. L'établissement, bien que fondé et administré parle département, était un jour tombé en mauvaises mains : le directeur avait commis des malversations en spéculant sur la nourriture des élèves, à la suite de quoi la préfecture décida que le procureur impérial de Rodez serait toujours, de droit, président du conseil d'administration de l'école, et voilà comment, dans l'exercice de cette fonction désormais si facile et si touchante, j'ai trouvé des délices de cœur que je n'oublierai jamais.

C'est sans doute grâce à ces émotions devenues familières que je me suis trouvé amené, après m'être intéressé aux sourd-muets, à m'occuper de l'instruction des enfants, puis des adultes. Une note d'Emile Augier, jointe à sa comédie de Maître Giiérln, ra'ax'ant fait connaître la méthode Lafforienne pour la lecture, j'écrivis à Augier; il m'en donna des renseignements si favorables que je ré-

solus d'en essayer. Je lis faire des expériences à l'école normale, et voyant que la lecture s'était obtenue après une étude de quinze jours à un mois, je voulus faire l'ex- |)érience sur mon llls, qui avait sept ans. J'avais toujours résolu de ne pas même lui apprendre à lire avant cet âge. En dix jours, avec deux séances de vingt minutes, il a épelé assez bien pour lire, non pas couramment, mais ])our ainsi dire les uns après les autres tous les mots qu'on lui présentait. Il n'a pas eu d'autres leçons de lecture.

Cette méthode, lors de sa première publication, avait été accueillie avec enthousiasme, mais comme on s'aperçut que les élèves ainsi formés gardaient une grande difliculté à apprendre l'orthographe, on y renonça. Appliquée aux gens du peuple ou de la campagne, auxquels on ne l'apprend jamais et dont ils n'ont pas besoin, l'objection n'est pas à comparer avec l'avantage de savoir lire, même quand on s'en tiendrait là. D'ailleurs, quand un paysan ou un ouvrier ferait des fautes d'orthographe, eux qui n'écrivent presque jamais, où serait le mal? Sans compter que bien des messieurs qui ont appris par la vieille méthode en font aussi. Je crois bien qu'un intérêt professionnel, c'est le mot, a pu contribuer largement à cette élimination.

Pour moi, je voudrais de tout mon cœur qu'il se trouvât un jour quelque gouvernant ou simple philanthroi)e, pour reprendre cette très intéressante expérience au profit des enfants, qu'on soumet à une fatigue superflue. Quand ce ne serait que pour les laisser pendant plusieurs mois de plus disponibles pour la garde des bestiaux, ce serait déjà un grand avantage.

J'ai profité aussi des ressources d'instruction de Rodez pour faire éprouver la méthode llendriks, adoptée dans tous les cours de dessin de la Belgique, où elle a fourni d'excellents résultats. Elle consiste à faire commencer les élèves par des figures géométriques qu'on transforme par degrés en objets naturels, et les formes élémentaires étant plus faciles à imiter, l'élève arrive par degrés insensibles,

et en moins de temps, à imiter les autres. Cependant, hors cette première avance, le résultat définitif ne donne pas plus vite ni plus sûrement le sentiment du dessin d'après nature, qui est un travail intellectuel et n'a rien de commun avec la reproduction servile dune série de modèles, si ingénieuse qu'en puisse être la combinaisorf- En France, il y a longtemps que dans toutes nos écoles de dessin on a essayé divers S3'^stèmes plus vantés les uns que les autres : on a dû reconnaître que, pour dessiner, il n'y a pas d'autre système que de regarder un objet et d'en tirer un dessin qui, n'importe de quelle façon, eu donne une image bonne ou mauvaise. On s'en tient plus que jamais à prendre un modèle, à le dessiner, à faire d'abord copier ce dessin par l'élève en présence du modèle, et quand il a pu comprendre comment on peut, avec des lignes et des ombres, le représenter, on lui donne du papier et un crayon et on lui dit de copier directement ce modèle.

Les expériences que j'ai fait faire à l'école primaire et à l'école régimentaire ont bien justifié les résultats techniques annoncés par l'auteur; mais devant les objections que je viens de développer, je ne les ai pas jugées utiles à pousser plus loin.

Par l'organisation de mes bibliothèques aveyronnaises Mouton, j'ai été plus heureux. Il s'agissait de procurer des lectures aux habitants des communes rurales. Il serait trop long d'entrer dans tous les détails de l'opération : on les trouvera dans une brochure que j'ai publiée à Rodez en 1867. Je me borne à donner ici le résumé pratique de l'opération.

Je fis faire, par un menuisier de la ville, quarante-quatre caisses en noyer pourvues d une courroie pour les porter, fermées à coulisses, avec une serrure, et je mis dans chacune une vingtaine de volumes et un cahier contenant le catalogue des livres qui s'y trouvaient, avec une série de reçus à en détacher, qu'on donnait au porteur pour sa décharge.

J'ai lait porter ces caisses, par les gardes champêtres et les cantonniers, dans quarante-quatre communes pour commencer. Ils les ont remises à l'inslituteur ou, à défaut, au maire, qui les a prêtés aux demandeurs après avoir noté chaque ouvrage sur le cahier.

Chafjue caisse a séjourné un mois. Au bout d'un mois, on a fait rendre tous les livres, on a envoyé la caisse à la commune voisine, et on en a reçu une autre venant d'une autre commune voisine. J'avais, sur une carte de l'Aveyron, distribué un plan de roulement par groupes, dont une copie était dans le cahier de chaque caisse, de sorte qu'au bout de quarante-quatre mois toutes les caisses, ayant passé dans toutes les communes, revenaient à Rodez et pouvaient être dirigées sur un autre groupe.

Quand tous les groupes avaient fini leurs tournées, ils pouvaient être distribués dans les autres arrondissements voisins. Au cas où d autres départements s'associeraient à ce système, la circulation et l'échange des boîtes pourraient se propager indéfiniment jusqu'à s'étendre sur tous les départements de France.

Les recettes ont été de 1,870 francs pour l'établissement de première mise. Des donateurs, le conseil municipal, le conseil général, la compagnie d Orléans, le ministère de l'instruction publique, ont fourni cette somme, et plusieurs d'entre eux ont reproduit cliaque année leur don. Quelques personnes ont envoyé des livres. Les dépenses ont été de 1,770 francs, savoir :

Achat de 't't caisses 270 fr.

KelLure et frais d'impression. . . 200 Achat de 676 volumes 1.300

Total. .. 1.77U 11-.

La circulation a commencé en 1805. J'ai exposé un spécimen de notre bibliothèque à l" Exposition universelle de 1807, et le jury international uj'a décerné une médaille de bronze.

Lorsque je quittai Rodez à la fin de l'année 1808, les

biljliothèques étaient en pleine circulation, sans avoir donné lieu à aucune difliculté, et accueillies avec beaucoup d'empressement. Pendant un an après mon départ, le service continua régulièrement, mais les événements de 1870, qui devaient désorganiser tant de choses, ne manquèrent pas notre modeste institution. On a bien, depuis, essayé de la rétablir, mais les temps étaient tro]) changés, et surtout je n'étais plus là.

Si la France s'était remise du trouble oià elle se débat depuis tant d'années, j'aurais essayé, soit par l'exemple, soit par la publicité, de faire revivre cette institution, qui a fait ses preuves pendant cinq ans. Car je la considère comme un des moA'ens d'action les plus puissants dont on se soit avisé, pour éclairer et moraliser ces « classes inintelligentes » auxquelles on n'a fait jusqu'ici que leur apprendre à lire des publications malsaines ou à écrire des bulletins de vote. Mais précisément parce que les bibliothèques aveyronnaises pourraient faire un bien infini, elles pourraient, entre les mains des méchants de toute espèce, faire un mal illimité. Je crois donc faire acte de bon citoyen en les laissant en réserve pour le temps qui reviendra, je le jure, où la France aura repris ses sens. Alors quelque curieux, en fouillant dans une vieille bibliothèque pour lire les folies et les misères du dix-neuvième siècle à son agonie, mettra peut-être la main sur ces mémoires; il y verra que même jusqu"enl860 il pouvait s'y faire encore quelque bien avec la raison et le sentiment du devoir, et il ressuscitera, au bénéfice de nos neveux désormais délivrés des révolutions, le bienfait des bibliothèques aveyronnaises, inventées par un vieil auteur dont on a perdu la mémoire, et qui s'appelait Eugène Mouton...

(^est en 1865 que nous avons eu le malheur de perdre mon beau-père M. Camus. Après avoir passé une longue vie sans avoir su qu'il pût y avoir des maladies au monde, et niené une vie d'une activité physique et intellectuelle à tuer plusieurs personnes, il a été enlevé après quelques

semaines pour avoir négligé une indisposition dont le moindre soin anrait pu conjurer les suites.

Pendant tout le temps de mon séjour à Rodez, j'ai supprimé absolument la littérature de fantaisie pour ne travailler qu'à mon livre des Lois pénales de la France. Mais avec quelle persévérance! On en peut juger quand on saura que pendant sept années, à part le temps de mon service et des congés, j'y ai travaillé sept ou huit heures par jour, et que le produit en a été un manuscrit de deux mille pages in-4°, qui ont fourni deux énormes volumes formant plus de seize cents pages grand in-S". 11 faut avoir travaillé à un pareil labeur pour se faire une idée de l'exaltation où conduit un tel effort, surtout quand il est doublé d'un service qui comporte des préoccupations de tous les moments. Il était vraiment temps d'en finir. Maintenant que j'en ai perdu le souvenir, s'il m'arrive d'avoir par hasard à le consulter, mon intelligence d'aujourd'hui n'est plus à la hauteur de celle de ce temps-là, si bien que je n'ai jamais pu me mettre à le relire : ma tête s'y perd, tant je le vois profond et ennuyeux.

A la fin de l'été de 1868, mon livre étant prêt pour l'impression et ma résolution prise, je donnai ma démission. J'expédiai le manuscrit à mes éditeurs, Cosse et Marchai, et au mois de novembre nous partîmes pour ne plus revenir. Sept années de disgrâce avaient définitivement lassé ma patience. J'avais entendu dire, sans que le procureur général m'en eût d'ailleurs jamais parlé, qu'on avait une vague intention de me faire arriver à un poste de conseiller à la cour de Montpellier, ce dont je ne voulais, ni comme fonction, ni comme résidence. Quand même la chose se serait réalisée, en 1870 je n'aurais pas manqué d'être révoqué lors de r« épuration de la magistrature ». Ce que je viens de dire tout à l'heure, confirmé par les bons résultats que j'en ai retirés, montre que j'ai eu raison, malgré l'avis contraire de ma femme, qui, pour la seule fois de sa vie, s'est trompée là sur nos intérêts.

Après avoir toute ma vie aimé les humbles, je serais ingrat de ne pas associer leur souvenir à celui des amis qui pendant sept ans m'ont rendu la vie douce dans cette bonne ville de Rodez. J'y ai laissé la tombe de notre chère négresse Cécé, qui pendant vingt-trois ans nous a servis et nous a aimés. Ses dernières tendresses ont été pour mon lils; elle n'était déjà plus de ce monde, le regard éteint et les lèvres refroidies, qu'elle balbutiait encore quelques syllabes de ces mots mignons qu'on roucoule aux petits enfants.

Avec les idées de sa race, elle ne considérait de la mort que l'ensevelissement, les funérailles et la tombe. Elle demanda qu'on plaçât ses casseroles dans son cercueil en mémoire de son métier, comme cela se fait chez les nègres des colonies originaires du Congo. Elle voulut aussi qu'on fît suivre son cercueil des trois draps étoiles tenus dans les grands enterrements par des pénitents et des amis. Surtout elle s'endormait sans regret, étant sûre d'avoir un beau tombeau « à perpétuité ». Sa maîtresse lui lit comprendre que le vœu des casseroles, étant une tradition païenne, n'était pas réalisable dans un enterrement catholique, mais elle lui promit tout le reste. Elle dort pour toujours sous une dalle de pierre rouge où il y a pour toute inscription :

CÉCÉ

La nourrice, après dix ans d une affection maternelle pour mon fils, est restée dans les bras d'un bon gendarme dont j'ai pu aider plus tard l'avancement. Et je ne |)uis pas m'empêcher de songer une dernière fois à ma pauvre chienne Méra, qui pendant quatorze ans nous a caressés de sa tendresse et qui était si bonne pour les enfants, que nous l'avons surprise un jour donnant à teter à notre lils et à son petit cousin blottis sur ses mamelles.

Je vous ai raconté la première moitié de ma vie. Après mon départ de Rodez va en commencer la seconde, avec les désastres guerriers, les catastrophes révolutionnaires.

les crises politiques et les désordres raoraux et intellectuels qui depuis près de trente ans ont bouleversé la France. Au travers de ces événements, dont j'ai eu à souffrir comme tout le monde, s'est développée une vie toute différente.

J'ai dit tout ce que je pensais, comme je le pense. J'ai fait pour le mieux, et, tout bien considéré, si j'avais à recommencer ma vie, j'agirais de même. J'ai eu trois belles choses dans ma carrière judiciaire : ma conduite à Draguignan, l'affaire Desclonds, l'acquittement des trois frères qui sans moi auraient pu être condamnés à l'échafaud. Par mon sang-froid, j'ai sauvé mon fils. Comme jurisconsulte, j'ai fait les Lois pénales. Je n'ai à exprimer ni vanité ni modestie, et pas un repentir.

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