‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 9 sur 26 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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dire un mot. Je fermai mon rasoir, je le fourrai dans ma poche, et comme il y avait entre nous une grande table à manger, je tournai autour, en me tenant toujours à l'opposé de lui de manière à gagner la porte. Je ne me rappelle plus ce qu'il voulait, mais je lui dis n'importe quoi pour le satisfaire, et il s'en alla sans insister.

Mais comme, depuis sa première apparition, on m'avait appris sur son compte des actes de folie dangereuse, j'écrivis au préfet pour demander qu'on le séquestrât .i l'asile des aliénés. On me répondit, comme d'usage, qu'il n'était pas dangereux, les administrations départementales tendant toujours à esquiver ce genre de dépense. Quinze jours n'étaient pas écoulés qu'il prenait la campagne comme un loup enragé. 11 commença par se jeter sur des faucheurs qui purent heureusement se défendre avec leurs faux; il courut vers la route, et y rencontrant le maire de la Châtaigneraie qui passait en cabriolet, sauta au marchepied, lui arracha son chapeau, et si le maire n'avait pas mis son cheval à fond de train, il aurait été tué. On réussit enfin à arrêter le fou et à le garrotter, mais il fallut dix hommes pour en venir à bout. On le porta à l'hospice, où il mourut sans que sa furie se soit calmée un instant.

Au reste, ce que j'ai dit s'est réalisé : en arrivant à Niort, j'ai vu arriver au ]iarquet une folle qui venait depuis quinze jours demander chaque matin si j'étais arrivé. La première fois, je lui dis que je partais pour quinze jours. Elle revint le seizième. Je m'étais fait rendre compte de son affaire : je la laissai déraisonner, puis je la lui expliquai. Au lieu de se calmer, elle recommença avec plus d'insistance. J'eus alors une inspiration. Je me mis à crier je ne sais quelles phrases de fureur, en gesticulant et en marchant à grands pas de mon air le plus furieux. Elle se tut et trembla comme la feuille. Je l'avais terrifiée, et elle n'a plus reparu.

Enfin j'ai encore eu affaire à une folle, mais celle-là était douce et discrète : elle venait seulement, en sou-

riant, deinander à être guillotinée, ce qui d'ailleurs ne paraissait pas lui être même désagréable, et s'en allait en faisant la révérence. D'ailleurs elle n'insistait pas pour obtenir une réponse que j'aurais été fort en peine de lui rendre, car toutes ses explications se bornaient à répéter : «... Ceux qui ont tué les moutons... » Je n'ai même jamais pu distinguer si elle était folle ou imbécile. En contraste avec mes autres fous, elle m'a plutôt laissé je ne sais quel souvenir d'innocence.

Je me suis trouvé un jour à Fontenay dans un cas d'autant plus difficile qu'il était touchant jusqu'aux larmes : il ne s'agissait de rien moins que d'un inceste pommé, puisque les époux étaient frère et sœur. Ils étaient mariés depuis vingt ans, ils avaient plusieurs enfants. Ces braves gens, d'ailleurs très pauvres, ne s'étaient jamais doutés de leur situation; c'était un mariage putatif s'il en fût, mais qui, en droit, n'avait jamais existé, et par conséquent il fallait le faire annuler à moins qu'ils n'en prissent eux-mêmes l'initiative.

Je les fis venir au parquet. Deux campagnards, timides, l'air honnête et modérément effarés, d'abord ne comprenant guère ce que je leur voulais, puis, à mesure que je leur expliquais la position, pleurant en silence, devenant de plus en plus hébétés, et restant là à me regarder comme en rêve.

Je restai un bon moment aussi interdit qu'eux-mêmes; je ne pouvais pas me décider à prendre la parole, cherchant ce que je pourrais leur dire, sinon que j'allais les séparer pour la vie. Alors, pour les préparer à la conclusion su^irême, j'eus l'idée de leur dire qu'avant toute chose il leur fallait se séparer, et vivre chacun dans une maison éloignée d'une certaine distance.

« A quelle distance? me demanda la femme en pleurant.

— Mais... lui dis-je un peu embarrassé, au moins à une lieue... )>

Elle leva les bras en répétant :

'( Une lieue! » Et ils partirent sans attendre le reste.

Je voudrais vous raconter la fia, mais il faut Ijien que je l'avoue, il n'y en eut pas. Pendant plusieurs jours, je réfléchis à la façon dont j'allais procéder à cette exécution, et finalement je ne fis rien du tout. J'ai eu tort : mais que celui de vous qui est sans péché me jette la première pierre. En matière de discipline, ce n'a élé qu'une faute de négligence ou de faiblesse, et je puis à la "rigueur m'excuser sur une raison, que je ne trouve pas irréfutable, c'est vrai, mais que je soutiens présentable vaille que vaille : c'est qu'un magistrat n'est pas obligé de poursuivre tous les faits qu'on lui signale, et celui-ci n'étant qu'une affaire d'ordre public, j'ai usé de mon droit d'abstention pour me laisser aller à un sentiment irrésistible de pitié |)our des innocents.

Je me suis bien souvent demandé si je n'ai pas commis là une faute grave, car il s'agissait d'une énorme infraction aux règles essentielles du mariage, et la bonne foi ne pèse pas une once devant les lois civiles, sociales et naturelles qu'elle viole abominablement.

Pendant que j'en suis aux mésaventures qui ont parfois troublé la paix de mon séjour à Fontenay, autant fermer la liste par un événement assez mince à son début, mais qui, prolongé pendant six mois, a fini par me pousser à l'exaspération : c'était simplement la visite d'une amie et de sa fille, dont l'annonce nous avait charmés. Quoi de plus charmant, en effet, que de revoir une personne qui vous a aimé comme la plus tendre des mères, qu'on n'a pas revue depuis trente-quatre ans, et qui, le cœur aussi tendre qu'autrefois, vous écrit que, venant de Rochefort pour aller à Paris et s'en retourner aux colonies avec sa fille, elle s'arrêtera à Fontenay pour vous voir?

En 1824, ayant un peu plus de dix-huit mois, j'étais à Paris avec ma mère, en partance pour la Guadeloupe, où nous allions rejoindre mon père, nommé chef d'étatraajor de l'amiral des Rotours, gouverneur de cette colonie. Dans le même hôtel était de passage une toute jeune et jolie créole, mariée, et qui se désolait de n'avoir pas

encore d'enfant. Elle se prit pour moi de toute l'ardeur de sa maternité déçue, et quand nous nous séparâmes, elle me laissa un petit cœur en fdigrane d'or garni dune pensée en améthyste et topaze, que j'ai porté au cou pendant toute ma première enfance comme amulette; et qui, depuis le jour où j'avais eu une montre, était resté accroché à ma chaîne comme un fétiche sacré, à telle enseigne que je le portais encore le jour où je reçus la lettre d'arrivée de ces dames. On peut penser quelle joie ce fut pour ma mère et pour moi : c'était un de ces traits de poésie, si rare au cours de ce fleuve de la destinée, qui laisse si peu de fleurs fraîches derrière lui! Le moment de l'arrivée fut une des grandes émotions dont je me souvienne dans ma vie. J'y allais de bon cœur! Les yeux troublés par les. larmes, bouleversé de ces souvenirs si lointains et si fidèligs, je saiîtai au cou de la mère et de la lîlle, et je ne les vis pas.

Mais quand, après cet élan rapide, je les regardai avec mon sang-froid, grand Dieu! La mère, défigurée par lâge, vulgaire au dernier point : il me tombait une montagne de glace sur le cœur!

Dans les premiers jours je m'en tirai en appuyant sur mes occupations pour me tenir à l'écart le plus souvent possible; enfin, un second mois ayant passé dans le statu quo, et le secret de leur persistance à ne pas partir se trahissant de plus en plus, je me décidai à recourir aux grands moyens.

Je ne pouvais plus en effet garder le moindre doute : la mère venait pour me faire épouser sa fille! Je les prenais en pitié, car enfin est-ce un si grand crime à une mère de l'êver, puis d'espérer, puis de s'exalter, pour donner à sa fille le bonheur, la vie même, car elles avaient l'air, à la pauvreté de leur mise, d'être aux abois ?

Cependant notre situation était de plus en plus intolérable. Être reçu, dans une ville étrangère, comme un ami, s'y faire presque une famille, remplir toutes ses heures à partager leurs mœurs, leurs plaisirs, leur vie, et

voir tomber en travers de cette inlimilé des personne redevenues inconnues depuis trente-quatre ans, qui non seulement ne sont pas présentables, mais qui ne sont même pas avouables, puisque leur élan de vieille amitié n'est qu'une expédition d'intrigantes : et voir cela se continuer sans prévoir quand cela finira, c'est presque aussi cruel qu un chagrin. Enfin, après six mois de cette campagne décidément infructueuse, et probablement faute d'argent pour la continuer, elles partirent.

A un autre âge, j'aurais dû m'estimer heureux avec ma position, un service facile, une résidence charmante, un bel avenir : mais je désirais me marier, j'avais de longues heures de mélancolie, et j'avais beau lire éperdument, je m'ennuyais. Tant que ma mère était auprès de moi, j'étais moins triste, mais elle ne restait pas l'hiver, et je m'ennuyais de plus belle, car elle emmenait notre bonne Cécé, et même mon chien Paris, qui m'avait, à Draguignan, tant adouci mon premier exil, ni la lecture ni le travail, pas plus que les soirées et les parties de campagne, ne suffisaient à remplir les vides de ma tête et de mon cœur. Aussi ne manquai-je pas de commencer par le début obligé de l'hypocondrie. Elle s'olfre souvent en tête des mauvais rêves pouvant servir de thème aux gens qui ont besoin de se distraire. Je décidai que je devenais aveugle.

Quoique ce genre de distraction soit un peu triste, il a l'avantage de ne pas faire souffrir physiquement, de remplir tout le temps disponible, de s'oublier aussitôt qu'on est occupé d'un travail ou d'un plaisir, et de n'exiger aucun matériel pour fonctionner à commandement, puisqu'il suffit de penser à ses yeux. II est surtout d'une ressource inépuisable dans les villes de province, car on y trouve des médecins qui, ne sachant pas un mot d'ojjhtalmologie, ont l'honnêteté de vous donner, tant que vous en voulez, des remèdes imaginaires.

Maintenant qu'arrivé à la fin de ma carrière j'en écris l'histoire, je suis frappé de voir avec quelle précision mon avenir s'est pré])aré à l'avance, alors que j'avais

devant moi à pavcourii- plusieurs années de magistrature sans penser à ce que je ferais plus tard. C'est à Fontenay que cela m'est arrivé. Là, comme au centre d'une battue, le cours des idées et des choses a fait se rencontrer les mystérieux rabatteurs qui chassent dans une direction déterminée l'avenir de chacun de nous; et du mélange d'événements graves et de détails insignifiants ainsi rassemblés, s'est préparée la seconde moitié de ma vie.

Quelque précieuses que puissent être les relations de société, elles ne suffisent pas à charmer les vingt-quatre heures dont se compose un jour : à part un ou deux moments de plaisir qu'elles nous donnent de temps à autre, elles laissent à l'isolement et à l'ennui une vaste carrière. Déjà, lors de mon séjour à Chaumont, j'avais écrit et publié, dans VU/ilon de la Haute-Marne, un conte intitulé la Solitude. C'était le roman d'un naufragé qui, au lieu de se bâtir une cabane et d'ap|)rivoiser des bêtes, devenait fou. Mais c'était en 1849, depuis je n'avais plus songé à écrire, n'aj^ant pas l'iiumeur à la gaîté, et il ne restait de ce précédent littéraire que ce pseudonyme de M^/r^nos. dont j'ai longtemps signé mes livres et plusieurs de mes articles.

Dans un service peu chargé comme celui de Fontenay, cette occupation ne suffit pas à l'esprit. Je lisais donc le plus possible. Mais qu'est-ce que la lecture si l'on n'écrit pas? J'avais donc conçu et commencé un livre sur les lois pénales de la France; il devait devenir plus tard un énorme ouvx'age, mais n'était pas encore ma seule occupation. L'idée me vint d'écrire pour mon plaisir. Tant qu'à faire, je me dis que je m'amuserais mieux à le faire gaîment, et j'écrivis presque coup sur coup ilin'alidc a la tête de bols, les Mouches, A quoi sert de fumer? Quelque temps après, étant allé en congé à Paris, je les présentai au Figaro, qui était alors dans tout l'éclat de sa gloire naissante. Ce fut mon ami Maurel-Dupeyré, chef <les secrétaires rédacteurs de la Chambre des députés, qui, ayant lu V Invalide, me conseilla cette démarche. Qui

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ni'aui-ait dit que c'était là le dél^ut de toute une carrière liuéraire !

Le 5 avril 1857, le Fit^aro, en. tête de son feuilleton, commençait, par une « Préface d'un des éditeurs », ViJistoire de l'I/nalii/e à la Icle de bois. Cette préface débutait en ces termes :

« Le feuilleton que vous allez lire est, si je ne me trompe, la chose la ])lus grolesquenient comique qui ait été écrite depuis des siècles. Lecteurs, vous êtes priés de ne pas vous y méprendre : ceci est de la gaîté d'homme sérieux, et quand les gens graves font des folies, ils n'y vont pas de main morte : vous en jugerez. »

Le 24 mai, paraissait A t/iioi sert de fumer? le 29 mars jirécédent, les Mouches. Dix ans devaient se passer sans que je pusse même songer à la littérature. En dehors de mon service, j'allais consacrer tous mes loisirs à écrire les Lois pénales de la Finance : mais je n'en étais pas moins, dès ce moment, voué en lin de compte à la littérature. Sans compter les plaisirs et les avantages que j'y ai gagnés, je me suis demandé comment, sans celte résolution bénie, j'aurais rempli la moitié de ma vie, la plus difficile à utiliser quand on s'est réduit, comme j'ai fait, à n'avoir d'autre professeur que soi-même.

Je raconterai en son lieu mon histoire littéraire, et l'on y trouvera mêlée celle de mes œuvres d'art, dont l'origine se rapporte aussi à mon séjour à Fontenay. Car c'est aussi là que, tantôt dessinant et tantôt modelant, j'ai inauguré, par un album sur la Société' d'acclimatation, par 11- modèle d'un pupitre en bois de chêne, les aquarelles, les gravures à l'eau-forle, les dessins au crayon, les ouvrages de sculpture, qui après m'avoir fait passer tant d'heures délicieuses, mont donné la joie d'illustrer quelques-uns de mes livres et l'honneur insigne d'avoir été admis quatre fois à l'Exposition des œuvres de peinture et de sculpture ; moi, simple amateur! et grâce à ces plaisirs intellectuels, d'avoir échappé à cette décrépitude de l'amateur d'art : la poésie !

Sans cloute je ne veux pas mentir : j'ai fait des vers ; mais des vers de circonstance, quelques douzaines de chansons, de sonnets, de légendes, de dithyrambes, et même quelques romances dont j'ai composé la musique, mais tout cela s'est produit dans ces conditions de mesure et d'opportunité qui, loin d'en être le ridicule, sont les fleurs discrètes d'une intelligence variée.

Comment donc ne célébrerais-je pas, par une fête du souvenir, le nom et la mémoire de ce temps et de ce lieu où, par une heureuse rencontre de hasards et d'influences, d'âge et de maturité, ma jeunesse a formé ce qui allait devenir pour mes vieux jours les fruits de l'avenir? La plupart, je ne puis me le dissimuler, sont des fruits secs, mais à côté des noix cassantes, des pruneaux ratatinés, des marrons pâteux, on peut encore croquer la noisette qui garde je ne sais quel arrière-goût de printem'ps, la pistache, avec son parfum de baiser oriental ; et puis on peut les confire, savourer le nectar de l'ananas, croquer les grains embaumés de la fraise, et .pendant quelques secondes rêver et rajeunir la vie du temps passé...

Certainement je ne demande pas mieux ^jue de rapporter à la destinée une part indéfinie d'action sur le cours de notre sort, mais pour plus de sûreté je recommande instamment, à qui arrive à l'épanouissement complet de sa jeunesse, de faire bien attention à ce qui se passe alors en lui et autour de lui : ])resque toujours, là, dans ce tournant des idées et des choses, il doit trouver tracé le chemin de son avenir.

C'est le 11 novembre 1857 que je me suis marié. Quand je considère le bonheur sans nuage que depuis ce jour j'ai dû à ma chère Claire, l'orgueil et le charme qu'elle a répandus sur ma vie par sa grâce, sa vertu, son esprit, sa bonté, sa raison, sa mansuétude pour mes défauts, si je n'avais eu ma mère, je croirais volontiers n'avoir pas vécu jusque-là. Ma jeunesse avait été triste, entre la mort de mon père et les rebuts de l'éducation; puis j'avais passé, sans respirer, de ces angoisses aux incertitudes,

avec l'ennui, l'exil, des fonctions toujours pénibles, parfois douloureuses, sans compter les écueils oiî alors, plus que jamais, un jeune magistrat pouvait voir sa carrière brisée. Se marier dans de pareilles conditions, si ce n'est pas revivre, c'est du moins renaître à une vie inespérée, inconcevable, quand on voit comment d'une situation qu'il ne pouvait plus supporter, une jeune fille de la veille fait pour un homme, du jour au lendemain, un avenir, un paradis jusqu'à la fin de ses jours.

C'est à M'""^ Cliapu, amie de notre famille, que j'ai dû ce bonheur. Elle eut l'idée de me proposer pour M"*^ Claire, seconde fille de M. Camus, ancien recteur de l'Académie de Lille. II avait été mon professeur de mathématiques, mais heureusement il ne se souvenait aucunement de moi, car si je ne lui avais été recommandé que pour la façon dont j'avais suivi son cours, et qu'il eût retrouvé mon nom dans ses cahiers de classe, il n'y aurait trouvé qu'une note lamentable, n'ayant connu mon nom qu'en me mettant un jour à la porte pour je ne sais quelle distraction, ^lais j'étais procureur impérial, on lui montra à la chancellerie mon dossier, qui était excellent, et il accueillit fort bien la présentation. Je fus reçu, et il ne me fallut pas longtemps, dès que j'eus regardé sa charmante fille, pour en devenir amoureux.

Les affaires d'intérêt se passèrent sans difûculté. M. Camus possédait, en maisons et en terrains libres d'hypothèques, une fortune d'un million et demi au bas mot, évidemment destinée à s'accroître; de mon côté, ma mère me donnait quarante mille francs; le contrat devait se conclure à la communauté réduite aux acquêts, les dots se payer comptant : cette négociation, qui se hérisse si souvent de méfiance, de traquenards et de tours de bâton, fut ce qu'elle devrait toujours être, le cadeau par écrit de deux braves gens pour assurer l'avenir de leurs enfants.

La famille de M. Camus se composait de quatre filles : Louise, âgée de vingt-trois ans, mariée au colonel Louis

Ferradou, d'une vieille famille de Toulouse; Claire, âoée de vingt ans, raa Ilancée; Marie, âgée de dix-huit ans; enfin Matliilde, encore en pension, et qui n'avait que quatorze ans. Les amis surnommaient Louise l'ange de la maison; Claire, la perle; Marie, qui avait un cœur de flamme, et ^lalliilde, éclatante de beauté, restaient sur leurs positions en attendant de faire leur entrée et de recevoir leur surnom dans le monde.

Ferradou, après treize ans de mariage, est mort général de brigade et commandeur de la Légion d'honneur, laissant quatre enfants dont une fille mariée à un officier d'artillerie, et qui a eu deux enfants.

Louise est morte en 1882.

Marie a épousé en 1861 le docteur Henri Dal Piaz, ancien interne des hôpitaux de Paris. D'affreux chagrins ont accablé ce ménage, par la mort de deux fils, enlevés l'un, Charles, à seize ans par une méningite, l'autre, Maurice, à dix ans par une angine couenneuse. Il ne leur est resté que leur lils John, qui est devenu secrétaire général de la Compagnie transallantique. Son mariage avec une femme exquise, fille et petite-fille de nos meilleurs amis, a complété son bonheur.

Son père a été décoré de la Légion d honneur pour ses services dans les épidémies et l'assistance publique.

Marie, dont la vigoureuse santé faisait espérer une longue carrière, a été enlevée, à l'âge de cinquante ans, par une congestion à la suite des froids extraordinaires de l'année 1890.

En 18(J1, Mathilde, alors âgée de dix-huit ans, a été îïiariée à Manuel Charreyron, alors chef d'escadron, et qui, après s'être signalé notamment à la guerre de Crimée €t à la défense de Paris en 1870, a fini sa carrière avec le grade de général de division, grand officier de la Légion d'honneur, et a été nommé membre du conseil de l'Ordre. De ce mariage sont nées trois filles et un garçon. Celui-ci est mort peu de temps après sa naissance.

L'aînée est mariée à Gaston de Vignières, actuellement

capitaine de cavaleiMe, chevalier de Légion d'honneur, et a deux enfants, Fanny et Antoinette.

La dernière, la belle Madeleine, sans enfants, a épousé Edmond Martell, alors sous-lieutenant de cavalerie et qui, quelques années après, a donné sa démission j)our s'occuper d'affaires.

La seconde, Marie, n'est pas encore mariée.

^L Camus avait épousé en premières noces M"" Aglaé Guvillier, dont il eut ses quatre filles. Sa femme étant morte en 1844, il ne pouvait s'occuper assez assidûment de sesquatre lilles, et avait épousé M"'' Chaigneau, lîlle du célèbre imprimeur, et qui devint pour elles la plus tendre et la plus sage des mères. M"'® Camus était le type achevé de la haute bourgeoisie du siècle dernier. Née et élevée dans le quartier Saint-Germain, elle avait la politesse, la dignité, et surtout le beau langage de ce quartier où n'a cessé de fleurir le pur français qui a toujours régné sur la rive gauche et qui s y retrouve encore parmi les vieilles familles de ce quartier, tandis que sur la rive droite, entre les ouvriers, les provinciaux, les marchands, les industriels, les étrangers, les voyageurs, les journalistes, les artistes, le bas peuple, l'argot d'un certain grand monde, la langue française est devenue un charabia digne de cette Babel d'hommes, de sentiments et de monstruosités, qui s'entasse, s'étend, s'élève de jour en jour et d'heure on heure sur lajîlace où fut celte reine du monde d'autrefois.

Le 11 novembre 1857 nous fûmes mariés à l'église de Chaillot. Nous avions comme témoins, de mon côté nos amis le vice-amiral Dupetit-Thouars, grand-croix de la Légion d'honneur, et Alphonse Penaud, inspecteur an chef de la marine, commandeur du même ordre; du côté de ma fiancée, le général Marulaz et le vice-amiral de Suin, tous deux grands officiers, amis de M. Camus.

Quelques jours après, accompagnés de notre notaire M" Bazin, nous allâmes présenter notre contrat de mal'iage à la signature du roi Jérônie et du prince Napoléon, qui nous reçurent fort gracieusement. ^L Camus, à

la suite du licenciement de l'Ecole polytechnicjue dont il était élève en 1814, avait été placé chez le roi Jérôme comme précepteur du prince Louis son fils, et lors du rétablissement de l'Empire il avait retrouvé toute sa faveur au Palais Royal.

Après quelques jours nous partîmes pour Fontenay, laissant à Paris ma mère, qui ne devait nous rejoindre que dans six mois. Nous fîmes un délicieux voyage par Blois, Chauraont, Charabord, Araboise, Tours et Poitiers, où je présentai ma femme au premier président de Sèze et au procureur général Damay. Arrivés à Niort, nous prîmes pour Fontenay un cabriolet ouvert, et par un temps superbe nous fîmes au galop le trajet le plu& doux de ma vie.

Nous descendîmes dans une petite maison, où nous fûmes reçus par la bonne M'°^ Marillet, notre propriétaire, qui allait devenir notre cuisinière, et par l'aimable Madeleine, femme de chambre digne de sa maîtresse, jolie comme un cœur et habillée du costume et de la grande coiffe à barbes du Bocage vendéen. Un détail de ménage peut donner l'idée de la simplicité de ce temps-là : ses gages étaient de huit francs par mois !

Nous habitions sur la route de la Châtaigneraie, au premier montant du Bocage, avec la campagne verte et accidentée à quelques pas de la maison. Notre appartement se toraposait d'une salle à manger avec cuisine au rez-de-chaussée, trois pièces au premier, et une chambre au second.

Le salon avait une jolie vue sur la ville et ses alentours. Je ne puis laisser dans le vague d'une simple mention cette salle de réception si modeste, mais si solennelle dans l'histoire de mon bonheur, quand je me souviens que là ma jeune femme a pris pour la première fois possession, chez elle et chez moi, de notre avenir à tous deux et de la place qu'elle allait tenir avec tant de dignité dans le monde. Le fond de ce jeune mobilier était fait de vieilles choses, fines et en bon état : fauteuils et canapé Louis XVi

en novei' naturel garni de velours d'Utrecht jaune, sans tache, sans écorchure, la couleur fraîche comme dans ces salons de jadis où on n'ôlail les housses que dans quelques grands jours; un meuble à deux corps, chef-d'œuvre de la renaissance italienne ; un guéridon de la même école, que j'ai décrits plus haut; un piano d'Erard, installé chez ma mère depuis de longues années. Sur la cheminée, une pendule en marln'e jaune du temps de la Restauration, avec la statue de Napoléon en redingote grise, accompagnée de deux flambeaux assortis, et qu'un cousin de mon père, ancien chef de bataillon de l'Empire, m'a (I onnée « pour représenter », lorsque j'entrai dans la magistrature. Et au beau milieu de ce vieux faste si respectable, une gentille femme en longue robe traînante d'écarlate bordée de soie blanche ouatée avec col et pèlerine ])areils, gouvernait la maison, recevait les visiteurs et faisait le bonheur de son mari.

J'ai déjà raconté laccueil charmant qu'elle trouva dans la société de Fontenay. Nous ])assàmes six mois seuls à la maison, après quoi ma mère arriva accompagnée de ma belle-sœur Marie, qui demeura avec nous jusqu'à notre retour à Paris au mois de septembre.

La bonne Cécé, notre négresse fidèle, était avec elle; ma chienne Méra se joignit à nous, et cette aimable bête caressait les derniers jours de paix et de bonheur que la mort de ma pauvre mère devait bientôt couvrir de nos larmes. Mais en attendant, nous étions bien heureux, et nous attendions mon fils.

Il naquit à Paris, le IG novembre 1858.

Je m'attendais aune de ces scènes d'apparat où la mère, le père et le médecin allaient représenter, au pi'emier cri de l'enfant, un tableau pathétique, mais j'oubliais la nature; je la vis dans une brutalité cent fois plus imposante que les rêves de l'imagination et de la littérature. J'entendis le râleinent de l'enfant, ce râlement qui ne resseinbh ])oiiil à la voix humaine. Une femme se précipita sur lui, remporta, le lava rapidement dans un bassin d'eau, et

l'ayant couvert de son premier vêlement, le porla au lit de sa mère. Là nous vîmes le lils, jusque-là je n'avais vu que la mère.

Ma femme avait, avec l'autorisation du médecin, résolu de nourrir. Pendant plusieurs jours elle essaya, mais quoiqu'elle eût un excellent tempérament, son lait tardait à venir. Nous eûmes à changer quatre fois de nourrices; enfin, à la dernière, nous mîmes la main sur une que j'avais choisie sur sa bonne mine. Xous l'avons gardée six années, et je l'ai mariée à un brave gendarme des brigades de Rodez. Avec la morale fruste des gens du peuple, il n'avait pas hésité à l'épouser bien qu elle fût iille mère. C'est une des [jIus honnêtes femmes que j'aie connues : un ange rustique, mais un ange, et nous ne l'oublierons jamais.

Peu de jours après la naissance de mon lils, ma mère tomba malade. Depuis qu'elle avait perdu ma sœur, elle ne s'était pas guérie de son chagrin, que la mort de mon père était venue redoubler. ^lon mariage , la naissance de mon iils, avec les émotions de joie et les inquiétudes qui s'v mêlent toujours, avaient ébranlé son âme autant que son corps, mais plus la joie l'avait relevée pour un moment, plus cette secousse était venue jieser sur sa faiblesse. Elle fut atteinte d'une de ces bronchites équivoques qu'on guérit d'abord , mais qui chez les vieillards Unissent presque toujours par la mort. Le médecia la déclara guérie, on essaya de la mettre sur un fauteuil, mais après plusieurs jours , la convalescence demeurant stationnaire, je pus retourner reprendre mon service à Fontenay.

Au bout d'un mois, l'épuisement devint tel qu'on me rappela. Je m'établis à son chevet, et le 25 février, à quatre heures de l'après-midi, assistée de mon ami le docteur Félix Beaudouin, elle mourut.

Nos amis nous comblèrent de ces sympathies si tendres dans les cœurs créoles, et à voir l'interminable procession du cortège, les passants croyaient voir se dérouler

les funérailles d'un grand de la terre. Entêle de ces amis, ^jmo ii-mis Lahens, qui demeurait porte à porte avec nous, nous donna un appartement dans son hôtel, pour nous ■dérober les détails de ces moments funèbres; nous y restâmes huit jours, et en rentrant chez nous toute trace niatérielle avait disparu.

Le matin même de l'enlerrement, je reçus une dépèche télégraphique mannonçant que jetais nommé procureur im|)érial à Niort. Nous prîmes nos dispositions pour aller directement à Niort avec notre mobilier et rendre l'appartement que ma mère n'avait cessé de garder depuis que j'étais magistrat.

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