‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 12 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Établissement à Paris. Retour à nos amis. M"" la comtesse de Beausacq. — Mauss. — Gottran. — Berthot. — Magne. — Servier.

— Choisy. — Boisjoslin. — Gaston Bergeret. — Les amitiés. — Les morts. — Mon beau-frcre Ferradou. — Alphonse Penaud. — Mon premier livre. Duruy. — Charles Robert. — Cours ù la salle Gerson. — Les professeurs. — Gaston Paris. — • Schlumberger. — ■ Hartwig Derembourg. — De Backer. — Charles Rochet. — Emmanuel, astronome amateur. — Société des gens de lettres.

— Apologie de la littérature. — • Société des artistes. — M. Rouher.

— Le Journal officiel. — Norbert Billiart. — Le Capitaine Coiigourdan. — Edition originale. — La destinée de m.a carrière littéraire.

Au mois de novembre 1868, nous arrivâmes à Paris pour nous y établir définitivement. En prenant cette résolution, je m'inspirais d'un ensemble de sentiments, de désirs, d'intérêts et d'espérances qui ne sortaient pas des raisons ordinaires en pareil cas.

D'abord et de tout temps, j'avais décidé de faire de ma vie deux parts : l'une pour mon pays, l'autre pour moi et les miens. Je consacrerais vingt années à m'acquitter d'un service public, et sauf le cas où j'y trouverais des devoirs ou des avantages exceptionnels, je reprendrais mon indépendance. Mon plus pressant intérêt était l'avenir de mon fils. Avec ma famille, mes amis et mes précédents, je ne pouvais trouver aucune résidence aussi favorable que Paris pour lui assurer une carrière honorable et une vie heureuse.

Notre fortune, quoique modeste, nous suffisait pour habiter Paris. Après ce que j avais produit comme jurisconsulte et comme fantaisiste, je pouvais sans témérité espérer que ma plume, en m'assurant en tout cas un travail inépuisable el charmant, pourrait me rendre une

pai'tie des maigres appointements auxquels je renonçais en quittant la magistrature.

Dégagé ainsi de la seule responsabilité dont la violalion soit sans la moindre excuse, après avoir pourvu à tous mes devoirs de père de famille, je ne doute aucunement d'avoir suivi, pour le surplus de mes décisions, ce qui devait le mieux concilier l'ensemble de bonheur qui, dans une famille bien organisée, doit se distribuer équitablement entre le père, la mère et les enfants.

Nous allions retrouver pour toujours notre famille et nos amis, et rien que cela suffit à faire la moitié de la vie. On n'y trouve pas seulement cette amitié sans laquelle le cœur meurt de faim, on y vit, on y respire, avec des sympathies, des plaisirs, des avantages, des services, des dévouements, des sacrifices, qui nous font tout ce que nous sommes, et sans lesquels nous ne serions que des parias. Le plus vivant de la pati'ie, n'est-ce pas la famille et les amis? Or ma femme était née à Paris, j'y avais été élevé, ce cjui doublait la valeur de tant de trésors : aller ailleurs finir notre vie et commencer celle de notre fils, c'eût été folie.

L'événement m'a donné raison. A travers des catastrophes cjui ont bouleversé tant d'existences, où nous avons couru tant de risques et de dangers, non seulement nous y avons échappé, mais noire sort, tout bien considéré, a dépassé plus d'une de nos espérances. Loin d'avoir à nous repentir, cjuand on compare le cours de notre existence, pendant plus de trente ans, avec les déceptions et les catastrophes que le malheur des temps a répandues sur la société parisienne, nous sommes obligés de remercier le sort de ce cju'il a fait pour nous.

Nous espérons que celte histoire d'une famille parisienne, de i8G8 aux derniers jours du dix- neuvième siècle, pourra intéresser les lecteurs du siècle qui commence.

Après l'appartement et le mobilier, notre première inslallalion fut celle des intimes. La comtesse de Beausacq,

fille de l'amiral de Suin, y était seule de son sexe. Très lettrée, bonne musicienne, gaie, aimant le monde, le spectacle, les voyages, la peinture, passionnée pour tous les travaux de l'esprit, ne parlant pas politique, elle tenait un salon charmant. Elle était une amie de ma mère, de la famille Camus et d'Alphonse Penaud, notre meilleur ami, se trouvant chez nous comme chez elle; vivant seule, elle venait très souvent passer la soirée, y retrouvant Penaud et Marbeau, ses plus intimes amis.

J'ai parlé ailleurs d'Alphonse Penaud. M. Eugène Marbeau, alors maître des requêtes au conseil d'Etat, était depuis sa jeunesse un de nos amis; il était fils du fondateur des crèches; excellent musicien , fin poète à ses heures, très instruit et très spirituel, éminent dans ses fonctions, on peut penser de quel prix était une intimité avec ce galant homme, qui d'ailleurs est en'core plein de vie, mais qu'on voit trop rarement à cause de sa santé qui le retient souvent chez lui.

M. Mauss, architecte du ministère des affaires étrangères, nous fut présenté par INI'"'^ de Beausacq dans un séjour que nous fîmes à Jersey. Il répondit avec élan à la sympathie qu'il nous inspira dès le premier abord, et devint bientôt un de nos intimes. Il est au premier rang de ceux qui ont éternisé dans l'Orient la gloire de l'architecture française. Dans une mission mémorable sous la haute direction de M. de Saulcy, l'un des savants les plus éminents de l'Académie des inscriptions et belleslettres, il a exploré la Palestine sur une étendue et dans des proportions dont le résultat a été le grand ouvrage de M. de Saulcy, et par la suite, de nombreux ouvrages publiés par lui-même.

Ce précédent le désignait de droit pour une œuvre ]>resque universelle, la restauration de l'église du Saint- Sépulcre. Il a passé plusieurs années à cette œuvre, d'autant plus considérable qu'il ne s'y agissait pas seulement de reconstruire un édifice appartenant, on peut le dire, à l'univers chrétien, mais qu'il fallait le faire sous le

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contrôle jaloux des confessions, des communautés, des schismes, des gouvernements, dans les cinq parties du monde, puisque le sf-pulcre du Clirist est le berceau de tout chrétien, quelle que soit la terre où il est né. Or par-dessus cette infinie responsabilité s'étendait une condition encore plus difficile à observer à travers le bouleversement d'un tel travail : c'était que, pas un jour, une heure, une minute, nul chrétien, quelle que fût sa confession, ne fût arrêté, empêché ou même retardé dans l'entier exercice de son culte particulier.

II l'a fait, on oserait même dire : d'un geste.

Il a soulevé la coupole tout d'une pièce, l'a tenue suspendue par des soutiens, et l'a reconstruite et réconfortée en l'air, pendant qu'au-dessous de cette cloche gigantesque les prêtres et les fidèles allaient et venaient en toute sécurité, vaquant aux offices et aux pèlerinages comme si de rien n'était.

Il a construit un modèle réduit de ce prodigieux travail. Il y manquait, pour en faire apprécier la hauteur réelle, de le faire voir d'un coup d'œil, en y posant à diverses hauteurs des personnages proportionnels aux dimensions du modèle. Sachant que je m amusais parfois à modeler, il me fit 1 honneur de me demander des figurines à cet effet. Je les sculptai en bois, figurant des pèlerins et un moine oriental; il fit couler celui-ci en bronze, et m'en offrit un exemplaire qui, posé sur un socle carré, me fait un cachet bien précieux. On peut penser si mon orgueil d'ami et ma vanité d'humble artiste se panadent de voir un ouvrage de mes mains attaché à cette œuvre, destinée, c<Mnme le monument qu'elle représente, à des siècles d'immortalité.

Eminent comme artiste, il ne l'est pas moins par son caractère. C'est, avec tout l'agrément d'une personne du meilleur monde, un homme d'un seul bloc : il n'est pas de fer ni de roche, on dirait plutôt du porphyre. Chacune de ses idées lui est une loi invariable, et toutes 1 enveloppent comme une cotte de mailles. De là un calme et une

modération que rien ne trouble, et des règles de droit et de devoir sur lesquelles il ne transige jamais : aussi ses haines et ses amitiés sont également implacables. Devant cette unité si rigoureuse et si simple, on finit par découvrir tout à coup, et non sans une certaine surprise, que cet homme, précisément parce qu'il est tout d'une pièce, est un original de la plus haute volée, s'il est vrai que la simplicité et l'unilé absolues soient la qualité la plus rare à trouver parmi les hommes : et peut-on en douter?

Et alors, une fois dans ce cours d'idées, on reconnaît, à tous les signes incontestés de la physionomie et des hal)itudes, une originalité en tout; non pas celle des prétentieux ou des médiocres, mais celle des convaincus, où à chaque idée correspond un détail raisonné. Il porte les habits de tout le monde; sa barbe, sa chevelure, n'ont rien d'inusité, mais à mesure qu'on prend chaque détail, on trouve à chacun u«e intention dans le même sens, et dont l'ensemble compose l'image visible du caractère.

On [)eut voir d'ici que de tous ces traits il ne pouvait résulter qu'une ligure imposante et régulière : grand et bien fait, M. Mauss est, de la tête aux pieds, un modèle de celte beauté sévère qui marque au premier coup d'œil la dignité de l'homme sans tache et sans malfaçon.

M. Gottran, que nous avions eu pour ami à Rodez jeune sous-lieutenant, ainsi que M. Berthot et M. Magne, ne tardèrent pas à nous rejoindre l'un après l'autre pour y suivre le cours de leur carrière. Sauf M. Gottran, qui n'y passa que deux ans avec son régiment, les deux autres furent bientôt attachés définitivement au ministère des postes et télégraphes. M. Magne, ingénieur en chef, a notamment établi le télégraphe franco-américain ; M. Berthot, du même grade, fut nommé directeur du service télégraphique à Paris, et en cette qualité a attaché son nom à l'hôtel des téléphones; son médaillon y figure dans la peinture décorative du vestibule d'entrée. Tous deux étaient sortis de l'j'.cole pol3'technique.

Un autre de nos amis de province, le docteur Jules

Servier, arriva à son tour à Paris, attaché comme professeur agrégé au Val-de-Grâce. J'ai parlé ailleurs longuement de ses travaux littéraires et de l'amitié qui nous unit encore, car il est, Dieu merci, comme les intimes que j'ai déjà nommés, plein de vie, et continue à écrire sur laslronomie, la philosophie et la médecine. J'ai parlé ailleurs de ses écrits. A ces hommes, qui tous représentaient des valeurs scientifiques intellectuelles, vint se joindre encore un polytechnicien, M. Auguste Choisy, ingénieur en chef, professeur d'architecture à l'Ecole des ponts et chaussées. En outre de ses éminents services de carrière, il a ])ris une place considérable dans l'histoire et dans la science de l'architecture. Ses trois ouvrages, l'Art de bâtir chez les Romains, l'Art de bâtir chez les Byzantins, et l'Histoire de l'architecture, sont des chefs-d'œuvre de premier rang, aussi renommés à l'étranger qu'en France, et d'autant plus admirables qu'on a peine à concevoir qu'il ait eu rien que le temps de les achever. Outre ces ouvrages techniques, il a publié deux livres sur l'Orient, où l'on retrouve, sous une forme profonde et charmante, toute la verve de son rare esprit.

C'est par de longs voyages qu'il a recueilli les principes qui font de ses théories un ensemble si convaincant et si nouveau. Dans un autre ordre d'œuvres, il a attaché son nom au tracé du chemin de fer saharien, demeuré cruellement célèbre par la mort du colonel Flatters. M. Choisy opérait séparément à une grande distance du chef de la mission, qui marchait avec une escorte militaire. On lui proposait de se faire escorter de même : il refusa, ne voulant avec lui que son personnel technique, et bien lui en prit. Tandis que le colonel Flatters se faisait suivre d'un appareil guerrier plus propre à inspirer l'hostilité que le respect, M. Choisy, en se présentant sans armes et sans autres insignes que ses instruments de géodésie, faisait au moins preuve d'autant de prudence que de crânerie, car c'était montrer la confiance et la bravoure^

])lu5 imposanles aux yeux des Orientaux que tous les fusils et revolvers des infidèles.

Quelque chose encore ne pouvait manquer d'inspirer un étrange respect pour ce personnage maigre et rouge qui, insensible à l'ardeur du soleil et à l'accablement de la fatigue, vètutout simplement d'uneredingote, d'un gilet, d'une cravate et d'un pantalon noirs, et de bottines ordinaires, se promenait paisiblement, en plein Sahara, armé d'un niveau et d'une toise, et notant ses chiffres et ses croquis avec autant d'aisance et de précision que s'il eût opéré dans son cabinet. C'est qu'entre autres particularités de son organisation exceptionnelle, il est doué d'un privilège presque phénoménal chez l'espèce humaine : il ne connaît ni le chaud ni le froid. Comme il rôtit sans se brûler à la flamme du soleil d'Afrique, il gèle sans s'}»^ refroidir sous la bise et la glace de nos hivers. On peut le voir, par les plus terribles gelées, tour à tour traverser les ponts en redingote déboutonnée, gilet éventé, petite cravate large comme le doigt, et le soir aller au bal en habit noir, cravate blanche et bottines fines, et s'en retourner chez lui, au fond du faubourg Saint-Germain, à pied la plupart du temps, pour prendre l'air... Je ne sais pas comment un corps humain peut, à la longue, s'arranger de cette incon- <;evable faculté : mais à en juger par le présent, J\I. Choisy va et vient comme un simple mortel, et il me semble inadmissible qu'il n'}"^ ait pas là-dessous quelque organe supplémentaire, tour à tour fojer ou ventilateur, qui lui ménage une bonne part de toutes les supériorités qu'il a sur nous autres, esclaves piteux du plus fantasque des instruments de physique...

Nous avons connu M. Vielh de Boisjoslin par Gaston Bergeret, dont il était ami intime. Il est au premier rang des hommes aimables et intéressants qu'on peut encore rencontrer dans la haute bourgeoisie de Paris, qui se compose de rentiers, de fonctionnaires en activité ou en retraite, d'anciens militaires, d'artistes, d'hommes politiques, de médecins, de savants, d'écrivains; tout ce

monde est de fortune plutôt moyenne, avec des sentiments de famille, des opinions modérées; ses plaisirs sont la musique et la danse pour les jeunes gens, et pour les grandes jiersonnes, la lecture, la conversation, la littérature, les arts, la peinture, le spectacle et des dîners. C'est dans ce milieu moven que se créent et fleurissent les hommes supérieurs, depuis le membre de 1 Institut jusqu'au poète, depuis l'homme d'affaires jusqu'au philosophe de salon, et qui, les uns entre eux, les autres avec les dames, passent leur soirée soit à se mettre en valeur quand ils ont de l'esprit ou de la gaîté, soit à écouter et à jouir de l'esprit et de la gaîté des autres. Quels que soient le mérite et la diversité de ce personnel, ce ty|)e de salon est toujours le même. On peut dire qu'il se compose de la maîtresse de maison : toutes ces réunions sont comme un bouquet : les fleurs sont les mêmes partout; isolées, elles ne donnent que le plaisir d'un instant; en bouquet, on en peut faire un chef-d'œuvre : c'est le miracle de la maîtresse de maison.

M. de Boisjoslin est, s'il en fut, l'homme par excellence de ces salons parisiens. On n'a pas plus d'esprit, non de cet esprit de mots qui court les rues à Paris, mais d'un autre bien plus rare, plein de justesse et d' à-propos, et toujours nourri par quelque idée neuve ou originale sur un sujet intéressant. On peut résister à ses arguments, mais il faut se rendre à sa prodigieuse érudition doublée d'une mémoire encore plus prodigieuse. Il a tout lu et le sait par cœur, et ses jugements sont encore plus intéressants que les sujets qu'il traite, sujets universels, car il n'en est pas un qu'il ne soit prêt à traiter ex abrupto, pièces en main.

Bien qu'il y occupe une place distinguée, il a toujours professé un souverain dédain pour le ministère de la marine, où il a suivi sans y faire attention la carrière de son père, qui y était chef de division; ses véritables carrières, car il en a eu beaucoup, ont été tour à tour la littérature, la peinture, l'architecture, l'économie politi-

que, l'anthropologie, et par-dessus tout l'histoire, où il occupe, ala. Société de l'histoire de France, une place hors de pair. Il a écrit dans diverses publications un Iri^s arrand nombre d'articles, notamment dans le Dictionnaire d'économie politique de Maurice Bloch, dont il a été un des principaux collaborateurs. Il a enlin publié sur l'ethnographie un livre qui, outre l'érudition, abonde en aperçus ingénieux.

Avec des mérites si divers et si rares, on peut penser combien est recherché un tel causeur dans ces salons oùse réunit, on peut le dire, l'élite de la société mondaine et intellectuelle de Paris.

M. Gaston Bergeret, chef-adjoint des secrétaires rédacteurs de la Chambre des députés, est presque de notre famille : ma mère, créole de la Guadeloupe, était la marraine de la sienne. Depuis sa naissance, nous l'avons suivi et notre mutuelle affection n'a pas cessé de s'accroître. Il est impossible de voir réunis dans une perfection aussi rare l'esprit et le bon sens, et chose non moins rare, loin d'en être troublé, cet assemblage se confirme par un penchant si marqué au paradoxe, que loin d'affai- 1 blir ces qualités, il semble ajouté là par une faveur de la 1 nature pour en faire ressortir la valeur. Ajoutez à cela un caractère d'une bonté et d'un entêtement sans pareils, et une intelligence hors de pair pour le travail et les affaires de la vie courante, et on aura le portrait d'un ami bien précieux.

Outre ces rares qualités personnelles, ses fonctions à la Chambre ont fait de lui un des plus friands causeurs qu'on puisse rencontrer dans un salon, puisque voilà tantôt trente ans qu'il écrit phrase à phrase l'histoire politique delà France, à mesure qu'elle se passe sous ses yeux, avec toute l'exactitude et toute l'impartialité d'un témoin ofliciel, ce qui suflirait déjà à le rendre intéressant. Mais par un penchant très fréquent d'ailleurs chez les fonctionnaires, à part un traité de politique qui a été accueilli avec joie par le monde parlementaire, c'est au

roman, aux nouvelles et à la fantaisie qu'il a voué son esprit et son bon sens, et là il a créé vraiment un genre bien personnel à lui, où tout, même l'invraisemblance, est devenu nne originalité inédite d'un très grand effet. Il a publié successivement douze volumes qui tous ont trouvé un grand nombre d'entbousiates, non seulement lecteurs, mais ce qui est rarissime, éditeurs.

Ces sociétés intimes, nombreuses en province, sont rares à Paris et le deviennent de plus en plus, à mesure que le luxe et la vanité, avec les réductions qu'ils imposent, rendent l'intimité plus coûteuse, sans compter ce qu'elle a d'assujettissant. Sans doute il faut avouer que, commencées avec la jeunesse, elles deviennent, à mesure que le temps marcbe, des plaisirs de vieillards, qui semblent bien piteux quand on les compare à tant d'autres dont on ne jouit plus : mais si l'on veut bien prendre garde que la vraie jeunesse dure à peine vingt ans et que tout le reste de la vie se passe en maturité, en vieillesse, en décrépitude, avec le cortège obligé des maladies et des chagrins vrais ou imaginaires, on se demande de quoi pourrait vivre le cœur des vieux s'il ne leur restait ]»as la seule affection dont ils puissent jouir jusqu'à la lin de leur vie; si même, grâce à la ressource suprême de l'amitié, leur condition ne vaut pas les plaisirs rapides, les bonlieurs fugitifs, dont il ne reste aux jeunes gens que des déceptions, des regrets, des oublis.

Les premiers jours de notre établissement à Paris nous ont coûté bien des larmes. Le plus ancien et le plus cher de nos amis, celui qui devait être le président de noire cercle d'amis intimes, Alphonse Penaud, est mort subitement. Un jour, j'allai chez sa belle-sœur, femme du vice-amiral, et ce fut la ))orlière qui me raj)prit brutalement. Sa mort a été aussi belle que sa vie : pris dans la nuit d'un accès de fièvre, il a perdu connaissance dès le matin, et sans douleur, sans mouvement, sa vie s'est arrêtée. Il m'a laissé sa montre, que je porte toujours et que je ne peux regarder sans penser à lui. On m'avait bien dit

qu'un legs pareil-est le plus tendre souvenir rpi'on puisse laisser à un ami; je le vois à tous les instants de rna vie : on dirait, quand je regarde à sa montre, que sa mort est interrompue par le battement de mon cœur.

Peu de jours après, mon beau-frère Ferradou, alors général commandant la subdivision de la Haute-Loire, était foudroyé par l'apoplexie. Ma femme, accompagnée par le colonel Charreyron, notre second beau-frère, alla au Puy présider à ses funérailles. Ce chagrin, survenant coup sur coup après la mort de Penaud, jeta un voile bien noir sur un temps où les malheurs semblent être des présages. Heureusement que cette fois il n'en a rien été, et plusieurs années se sont passées sans qu'il mourût personne dans la famille, et hors Penaud, tous nos intimes de cette époque sont vivants comme nous.

En arrivant à Paris, je n'y avais d'autre attache que le titre de membre correspondant de la Société de médecine légale. Je m'empressai de demander d'y être admis comme titulaire, et j'y fus reçu. Je croyais y trouver des relations, mais au bout d'un an je dus reconnaître que je n'en tirerais ni avantage ni même intérêt, étant incompétent pour les questions de pure médecine, et ne pouvant y avoir d'autre rôle que de donner un avis sur les questions de droit qui s'y présentaient, et surtout de recueillir et d'annoter les arrêts, ce qui, m'assujettissant à un travail fastidieux, me réduisait à peu près au rôle d'avocat consultant. Je donnai donc ma démission.

Je fis plusieurs démarches pour faire hommage au srarde des sceaux, aux ministres de la marine et des iinances, de mon livre des Lois pénales; ils me reçurent fort bien, mais chez M. Duruy, ministre de l'instruction publique, ainsi que chez M. Charles Robert, son secrétaire général, je trouvai un accueil em|)ressé, et mon livre fut tout de suite souscrit par le ministère. J'y comptais d'ailleurs, car j'avais depuis longtemps été en rapport avec eux au sujet de mes bibliothèques aveyronnaises, et de plus, lors d'une tournée de UNI. Duruy à Rodez, je lui

avais servi d'aide de camp dans ses visites aux établissements d'instruction de la ville. C'est grâce à leur bienveillance que je fus admis à professer le droit pénal à l'école Gerson, qui venait de s'ouvrir à la Sorbonne. Cette faveur m'était d'autant plus précieuse, qu'en m'ouvrant une cliaire assurée au premier établissement universitaire de France, elle me donnait une publicité assurée parmi la jeunesse studieuse du quartier latin, c'est-à-dire parmi les auditeurs les plus désirables, puisque le but de ce cours était de pousser, par l'exposé du droit criminel, à sa réforme dans un sens plus humain. Quoique instituée dans le but d'encourager l'enseignement supérieur libre, ce qui d'ailleurs est irréalisable, jiuisqu'il y a déjà trop de professeurs en France, la salle Gerson était trop près de la Sorbonne pour ne pas devenir, dès son début, une dépendance universitaire. Il me suffira de nommer la plupart des professeurs pour faire voir que tous étaient des candidats aux carrières ofGcielles, et qui, en attendant mieux, trouvaient là un moyen de se créer une réputation et des titres. C'étaient : Gaston Paris, aujourd'hui directeur du collège de France; Georges Pouchet, devenu professeur à l'école de médecine; Schlumberger , à l'école des hautes études ; Bossert, maintenant inspecteur général de l'Université ; Girard de Rialle, actuellement ministre plénipotentiaire; Hartwig Derembourg, savant hébraïsant, de l'Académie des inscriptions, et plusieurs autres dans les mêmes dispositions, tandis que nous étions quatre amateurs désintéressés, savoir : M. de Backer, professant la littérature flamande, qui n'était pas sans valeur; AI. Charles Rochet, statuaire, un des auteurs de la statue de Charlemagne qu'on peut admirer sur la place Notre-Dame ; ÎNI. Emmanuel, astronome indépendant, et moi. JNI. Charles Rochet. qui était de plus anthropologiste et physionomiste, faisait son cours avec un grand développement de figures et de tableaux; quant à M. Emmanuel, c'était un de ces lunatiques qui, sans en savoir un mot, prennent l'astronomie

à lie, et dans des divagalions enllaiiimées, bouleversent de fond en comble l'oi'dre et les mouvements des astres; mais celui-là en était venu à défier les astronomes de l'Observatoire, à les appeler en champ clos, au pied de sa chaire, pour les confondre, et comme ils ne venaient pas, il triomphait, triomphait, puis se mettait à pleurera chaudes larmes, aux applaudissements de ses auditeurs aussi émus que lui-même! Restait moi, bi'ave homme calme et convaincu, qui faisais mon cours comme si j'avais fait un réquisitoire, et sans la moindre larme, bien que mon sujet fût beaucoup plus émouvant que celui de l'astronome pathétique. M. de Backer et moi, comme les autres professeurs de sciences normales, avions des auditeurs ])roportionnels au plus ou moins d'attraction ou de facilité de leur cours, mais M. Rochet et M. Emmanuel avaient cinq cents auditeurs.

J'ai fait mon cours pendant une année et la moitié de la suivante. J'ai su qu'au ministère de l'instruction publique on m'a noté favorablement.

Nous avions fait une association pour nos intérêts. Comme je n'en avais guère d'autre que de faire mon cours le mieux possible, je ne pouvais faire ombrage à personne. Nos jeunes collègues nous nommèrent à l'unanimité, M. de Backer trésorier, et moi président. Je leur olfris ma maison pour lieu de réunion ; ils y vinrent huit ou dix fois, mais faute de sujets, les réunions languirent; je partis pour la Suède, je ne rentrai à Paris qu'aux derniers jours de la Commune, et je n'entendis pas plus parler de la salle Gerson que de tant d'autres disparues.

Pour mon compte, à part le plaisir et l'intérêt de cette aventure, je n'y ai pas perdu grand'chose, et j'y ai peutêtre gagné la sympathie de quelques auditeurs inconnus; mais on aura beau faire, des chaires ouvertes au premier venu pourront trouver des professeurs tant qu'on en voudra, mais des auditeurs sérieux, jamais. On a déjà assez de peine à peupler sérieusement les cours réguliers, à part quelques cours scientifiques où vient à [)eine

quelque douzaine devrais disciples; si l'on écartait les curieux des cours politiques, moraux ou religieux, il n'y aurait pas grand monde, et encore, s'il y en avait...

Résolu à faire de la littérature ma plus sérieuse occupation, je me présentai à la Société des gens de lettres : rien qu'avec mon livre des Lois pénales, j'y avais droit. Cependant le temps passait, au bout de six mois on ne m'avait pas répondu, et tout en ne voyant là qu'une négligence, j'allai réclamer. On m'apprit qu'une erreur de réputation en avait été longtemps cause, parce qu'on me confondait avec un homonyme qui avait été fonctionnaire à la préfecture de police. Sans m'informer comment on avait pu mettre tant de temps à s'en apercevoir, je n'avais qu'à invoquer ma demande, où il aurait pourtant suffi de lire mes prénoms et ma qualité d'ancien magistrat, et je reçus ma lettre d'admission.

11 est probable que sans ma réclamation, un des avantages de ma carrière littéraire serait resté à jamais enfoui au fond d'un carton, et c'aurait été dommage, car sans parler de l'honneur de ce titre, j'y aurais perdu un nombre considérable de reproductions, plus une pension de six cents francs, qui m'est servie depuis que j'ai eu vingt ans d'association et soixante ans d'âge, et qui me restera jusqu'à la fin de mes jours; elle vient mèuic d'être élevée à sept cents francs.

Aussi tout n'est pas dit quand on a flétri le père de famille qui, pour se soustraire à ses devoirs et à l'ennui d'un travail sérieux et assuré, se proclame auteur et joue le sort de sa femme et de ses enfants sur les illusions de sa paresse et de sa vanité; mais loin de le blâmer, on ne peut que l'encourager lorsqu'il ne fait qu'ajouter, par un travail agréable et productif, à une fortune médiocre ou insuffisante. On ne peut pas imaginer le nombre de personnes qui trouvent dans la littérature, avec un des plus grands plaisirs de la vie, l'aisance et parfois la richesse pour soi et les siens. Sans parler de tant de mères de famille, de tant de filles et de veuves pauvres qui sans

leur plume n'auraient que la moitié de ce qu'il leui' faut pour vivre, on ne saura jamais ce qu'il y a, à Paris et en province, d'écrivains ayant une carrière ou une place dont ils vivent avant d'avoir à compter avec le produit précaire de leurs romans, de leurs feuilletons, de leur philosophie, voire même de leur poésie. Qu'on prenne les ])lus en vue, et même les plus célèbres, oo sera stupéfait de trouver jiarmi eux, pour une bonne moitié, des fonctionnaires pul)lics et des budgétivores : sans aller plus loin, les ministères en sont pleins, et loin de décréditer leur plume d'emploj'é, leur plume d'écrivain, surtout lorsqu'ils sont auteurs dramatiques ou romanciers croustillants, contribuerait plutôt à les pousser plus vite aux grades élevés. A part la jalousie que cette faveur peut inspirer à leurs collègues et peut-être à leurs confrères en littérature, je ne verrais pas tant de mal à ce que les gratte-papier administratifs eussent un peu |)lus d'esprit et d'intelligence; on ne s'est pas encore aperçu que le service en ait souffert. Je vais même plus loin : je ne doute pas que cette diversité de travail ne produise des esprits moins surmenés, et en tout cas l'exemple est bon, ne fût-ce que pour les pères de famille férus de littérature rentrée.

Lorsque je fus pris de folle passion pour la peinture et le modelage, je crus me donner une espèce de titre en souscrivant à la Société des artistes. J'y ligure comme statuaire, depuis 1872, car j'ai en effet commis quelques bustes et statuettes. Je n'y ai gagné qu'à faire chaque année une aumône de six francs, en échange de quoi je reçois un annuaire précédé de comptes et de discours. Je continue par charité, mais c'est encore là une association qui ne pouvait me conduire à rien.

Pour commencer une carrière littéraire, la première condition est d'avoir des aboutissants à des directeurs de journaux et à des éditeurs, selon qu'on veut faire des articles ou pul)lier des volumes. Je ne voulais à aucun prix me faire journaliste, et je ne connaissais d autre édi-

leur que Cosse et Marchai, qui ne publie que de la jurisprudence, et dans ce genre j'en avais assez après avoir écrit mon énorme traité des Lois pénales. Je ne me doutais pas que mon avenir littéraire pût être inséré, en vertu, dans les 1,657 pages de cette formidable élucubration, et c'est |)ourtant ce qui arriva.

J'avais été chaudement recommandé par des amis communs à M. Rouher, alors ministre d'Etat. Sans y attacher une grande espérance, j'avais pensé à la députation. Des nuages sinistres s'élevaient sur la politique de l'Empire : la nomination d'Ollivier, ancien magistrat et député républicain, appelé au ministère de l'intérieur, ce qu'on pressentait déjà, me donnait à penser qu'avec mes précédents un magistrat aussi dévoué que libéral, et qui savait parler, serait peut-être accueilli, c'est-àdire nommé, à la Chambre des députés, où léloquence et le dévouement commençaient à fléchir sous les assauts de l'opposition. M. Rouher m'écouta d'un air pensif, mais il finit par me demander si j'avais un collège électoral en vue, et comme je dus lui dire que je ne pouvais que compter sur une candidature oflicielle dans une des villes où j'avais exercé mes fonctions, il me répondît cette phrase où se résumait peut-être le secret de la décadence de 1 Empire :

« Si nous en étions au temps où on envoA'ait les candidats à la députalion comme des colis, nous aurions pu voir : mais il n'est plus temps... »

Le Moniteur venait, sous le titre de Journal officiel, d'être transformé dans un sens littéraire, avec un petit journal officiel ressemblant au Petit Journal, et qui, tiré à 280,000 exemplaires, était distribué aux communes et vendu partout. Il était destiné à devenir une véritable revue impériale, et il comptait déjà des collaborateurs tels que Henri de Parville, Cornély et Théophile Gautier. Dans un pareil milieu, c'était plutôt une fonction de gouvernement qu'un métier de journaliste, et j'eus l'idée de profiter de la bienveillance de M. Rouher, lui

demandant de m'y faire une place pour traiter, quand j'en trouverais l'occasion, des questions de droit criminel.

Il le fît tout de suite, car mon livre avait été examiné à fond et très favorablement apprécié dans son ministère^ de sorte que huit jours après j'allai voir le directeur de VOfficiel, qui était alors ISorbert Billiart, avocat, précédemment rédacteur en chef d'une chronique humoristique du Palais, chef-d'œuvre d'esprit. En l'abordant, je m'attendais à être reçu comme jurisconsulte éminenl, mais s'il connaissait mon gros livre des Lois pénales, il avait lu dans le Figaro mon Invalide à la télé de bois, la Faim et la Soif, les Moiic/ies, et au lieu de me parler dt droit criminel, il me demanda de lui donner des articles aussi gais que je |)ourrais.

Je me retirai tout déconfit, lui promettant de lui en apporter, mais me promettant de ne pas le faire. En rentrant, je fis part à ma femme de ma déconvenue, lui disant qu'après avoir reçu deux ou trois articles, on ne m'en ])rendrait plus d'autres, et qu'au reste cette attribution de plaisant de la troupe ne convenait ni à mon âge ni à mon caractère, sans compter qu'elle me classait là où je ne voulais pas me mettre; enfin une série de conclusions plus sages et plus dignes les unes que les autres, et dont la conséquence aurait été certainement de supprimer mon avenir, car je n'aurais jamais retrouvé le quine à la loterie qui me tombait en main.

Fort heureusement, ma destinée, qui avait à placer un de ces bienfaits dont elle n'est pas toujours prodigue, m'en\H)ya sans doute un songe, car la nuit porta conseil, et le lendemain, uniquement pour n'avoir rien à me reprocher, je feuilletai négligemment un cahier où, depuis de longues années, je notais des sujets tantôt isolés et tantôt en série; j'écrivis tout il'un trait, en une heure ou deux, l'histoire qui me paraissait la plus drôle, et je la portai à Norbert Billiart. C'était tout simplement le Gorille, premier chapitre des Voyages et Ave/itiircs du capi-

tuitte Marins Coitgourda/i, commandant le trois-niâts « la Bonne-Mère », du port de Marseille.

Ce chapitre a fait ma carrière littéraire. En même temps quej'v ajoutais de quoi faire un volume, j'écrivais des articles variétés qui tous étaient accueillis et largement rémunérés, si bien que dès les premiers mois, rien que cette rédaction m'assurait presque mes anciens appoititeraenls de magistrat. Jusqu'en 1876 je suis resté rédacteur à \' Officiel, mais le cadre en changeait de jour en jour, la littérature y figurait de moins en moins. Mais j'avais eu le temps d'y publier presque en entier les manuscrits de Congourdan et des Nouvelles et Fantaisies, et ma réputation était déjà assez faite pour qu'un éditeur vînt me proposer de publier à ses frais le second de ces volumes. Bien qu'il ne fût guère qu'un modeste libraire au coin du boulevard Haussraann et de la rue du Havre, je n'eus garde de refuser ce modeste début dont je n'aurais jamais eu l'idée de faire les frais, et le volume, imprimé à Fontenay-Ie-Comte par Pierre Robuchon, parut en 1(S72 et eut beaucoup de succès. L'idée me vint alors de publier Congourdan, mais le libraire ne se sentait pas assez fort pour entreprendre un autre volume, et ce ne fut qu'en 1870 que, ra'étant fait un peu plus de notoriété par diverses publications, je me risquai^ faire éditer Cougourdan à mes frais. Cette fois le succès fut si prorapt, qu'en vingt jours l'ouvrage était é|>uisé. Ce ne fut qu'en 1884 que je le fis rééditer par OUendorff, à ses frais. Il en a fait plusieurs éditions sans en avoir, à ma prière, changé le millésime, jusqu'à 1890, où je l'ai revu, corrigé et augmenté de trois chapitres pour en faire l'édition définitive.

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