CHAPITRE IX
Départ pour la Suède. — Mission scientifique et littéraire. — Pressentimont. — Cologne. — Hambourg. — Kiel. — Canal de Gothie. — Arrivée à Stockholm. — Signes de la guerre. — Les beautés de la Suède. — Je découvre lOreskiltan. — Les maisons. — La distinction des Suédois. — Leur accueil.
Le 4 juin 1870, je partis pour la Suède, la Norvège et le Danemark. Le but de ce voj-age était d'aller étudier ces trois royaumes Scandinaves sous leurs rapports économiques, politiques, administratifs, et leur aspect pittoresque. Je venais de publier, à mon arrivée à Paris, mon livre des Lois pénales de la France, qui avait été accueilli avec faveur; je devais trouver dans les pays Scandinaves, sur la théorie et la pratique des lois criminelles, des documents d'autant plus précieux qu'ils étaient peu étudiés en France.
Le 10 mai 1870, j'eus l'honneur, en conséquence, «d'être chargé d'i^ne mission en Suède, en Norvège et en Danemark, à l'effet d'étudier la législation pénale, le système pénitentiaire et les origines du droit criminel dans ces contrées ».
En outre des pièces officielles qui m'accréditaient auprès des divers services de chaque royaume et des représentants de la France, j'avais été mis en relation, avant mon départ, avec le colonel Staaf, attaché militaire de la Suède. Cet officier, qui a passé et fini sa vie parmi nous, était l'auteur d'une Litiérature française qui, restée désormais classique, montre à chaque page la marque de son affection pour nous, et rien qu'aux recommandations ([u'il me donnait, je partais assuré d un accueil qui devait dépasser toutes mes espérances.
>ralgré leurs profondes sympathies pour la France, les écrivains suédois n'ont jamais pu se résoudre à s'associer par traité de réciprocité avec la Société des gens de lettres de Paris. Cest là, en dehors de la sympathie, une question d'intérêt mêlée de conséquences pécuniaires contre les associés étrangers. Quoi qu'il en fût, j'offris à notre société mes bons offices pour essayer d'obtenir 1 adhésion des écrivains suédois. Nous allâmes en groupe demander à M. de Graraont, ministre des affaires étrangères, sa protection auprès du gouvernement suédois. 11 nous répondit en nous exposant une théorie d'association littéraire universelle, et nous allions en rester là, si je n'avais ramené l'affaire à la question. Xous partîmes donc avec sa promesse de recommander nos intérêts, mais je n'ai eu aucune connaissance qu'il y ait eu de sa part une intervention quelconque. Au surplus, hélas! le ministre des affaires étrangères avait d'autres chats à fouetter que les intérêts des gens de lettres : il s'agissait pour lui de négocier la guerre de 1870. On sait comme il s'en est tiré... Quoi qu'il en soit, mes démarches n'ont point réussi.
Donc, le 4 juin 1870, à quatre heures de l'après-midi, je partais avec ma femme et mon fils, qui avait onze ans. Nous descendîmes gaîment l'escalier, avec l'élan de joie de voyageui-s partant pour cette partie de plaisir qui vous ouvre les ailes devant la i>erspective qu'on rêve déjà. Ma femme et mon fils étaient montés en voiture, j'avais un pied sur le marchepied. Mon cœur se pressa, et dans une seconde je regardai ma maison et je me dis :
'( Qui sait si quand nous reviendrons nous ne trouverons pas des Prussiens logés dans notre appartement?»
La guerre était encore en question, on n'en parlait que pour s'assurer de la victoire, et si quelqu'un m'avait, rinq minutes auparavant, dit ce que je venais de penser, je lui aurais ri au nez.
Le mouveriient du voyage, mon séjour à Stockholm, m'avaient effacé ce souvenir. Il ne me revint même pas
quand, au mois de juillet, quittant Stockholm, un de mes amis m'annonça l'ultimatum de l'empereui'. Ce fut à Leksand, en Dalécarlie, que nous apprîmes, aux cris de : « Aive la France! A bas les Prussiens! » la déclaration de guerre. Les gens étaient en groupes dans les rues et me serraient les mains.
Il y avait dans l'hôtel un voyageur prussien. Je lui dis, cro3'ant être généreux :
« Monsieur, souhaitons que la guerre fasse le moins de mal possible au vaincu et au vainqueur. »
Il me rendit très chaudement ma poignée de main.
Nous nous arrêtâmes à Cologne, Hambourg, Brème, pour nous embarquer à Kiel, traverser le Sund et le Cattégat, débarquer à Copenhague, et de là à Malmô, puis gagner Stockholm par le canal de Gothie. Je ne répéterai pas les descriptions que tout voyageur peut trouver dans les guides. Excellents comme renseignements pratiques tant que dure le voyage , les ciceroni ne m'ont jamais servi, une fois retourné à Paris, que de répertoire; quant aux souvenirs, aux impressions et aux leçons qu'on recueille, jla mémoire seule les garde, et on ne peut les reproduire que la ])Iume à la main. Je ne réitérerai donc point des descriptions qui ont été pu])liées cent fois et dont je certifie l'exactitude : Cologne, Hambourg et Lubeck ont répondu à ce que j'en avais lu ou entendu dire. Je n'ai passé à Kiel que la nuit, je n'ai fait que traverser Copenhague pour aller prendre le bateau à vapeur de Malmu, et de là monter en bateau sur le canal de Gothie.
A Cologne, j'ai pris une leçon de patriotisme. J'étais dans mon tort. L'eau de Cologne, dans cette cité célèbre, tient une ])lace tellement patriotique qu'il est interdit aux étrangers de s'en moquer publiquement. Mais comme tous les marchands vendent de l'eau de Cologne, toutes les boutiques y sont pavoisées de fioles et de réclames, les cochers de fiacre arrêtent, descendent de leur siège, ouvrent la i)ortière des boutiques, et le
marchand, ouvrant sa porte, s'avance et vous invite à entrer pour acheter de son eau de Cologne, qui est « la meilleure de Cologne ». Or comme, de toutes les rues et de toutes les i)laces, on voit la cathédrale de Cologne, seconde merveille de la ville; à force d'être obsédé par la première et par la seconde, il en résulte un effet irrésistible de ridicule pour toutes les deux, et on rit en lisant là-dessus cent folies. J'en étais là, arrivé à la place de la cathédrale, nous avions mis pied à terre et nous regardions la cathédrale, lorsqu'un Colognais, passant tout près de nous, s'arrêta, nous dévorant des yeux. Je suppose qu'il savait le français dans tous les détails, et s'il ne le parlait pas, rien qu'au mécanisme de sa physionomie, on le voyait suivre mot à mot mes observations, qui le mettaient en fureur. Puis il partit en se secouant les épaules.
Eh bien, il avait raison et j'avais tort. Quand on visite, dans un pays étranger, des cathédrales et des boutiques d'eau de Cologne, qu'on a besoin d'un asile pour coucher, d'une table pour manger, et d'un fiacre pour se faire transporter à la gare de départ, on ne doit pas blesser le patriotisme en se moquant, quelque ennuyeux que soient ces monuments, de leur eau de Cologne ou de leurs cathédrales. C'est une offense à l'hospitalité.
En tout autre temps, je n'aurais pas manqué d'écrire mon voyage dans tous ses détails, et sans compter les curiosités, les admirations et les incidents, j'en aurais rapporté, rien qu'en observations personnelles et inédites, de quoi faire un livre vraiment nouveau. C'était d'ailleurs ma première intention, et j'ai pris d'abord beaucoup de notes à cet effet, mais les événements de la guerre arrivant de jour en jour plus terribles, m'ont fait abandonner ce soin; sauf quelques articles au Journal officiel, je n'ai pas eu le courage de rej>rendre mon projet, et le temps ne me reste plus aujourd'hui i)our même y songer.
Je me réduirai donc à ce qui m'a laissé une impres-
sion personnelle netle et déGnilive sur le caractère des hommes, sur leurs mœurs et leur pays.
En traversant l'Allemagne, on pouvait remarquer sur toutes les lignes un mouvement extraordinaire de soldats se dirigeant vers les garnisons. Si nous n'avions pas été dans l'aveuglement où nous devions rester jusqu'à la déclaration de guerre, rien qu'à cet aspect nous n'aurions j)as hésité à rebrousser chemin à la plus prochaine station, tant la tenue, les airs, et jusqu'aux gestes de ces hommes, montraient en eux des soldats courant à la victoire. J'éprouvais là ce que m'avait raconté, quelques mois auparavant, mon ami Alphonse Penaud, inspecteur en chef de la marine. Voyageant en Allemagne, il avait été épouvanté de la tenue menaçante des soldats allemands, et il me l'avait dit d'un ton d'inquiétude qui m'était resté sur le cœur. Mais à ces premiers jours de juin, nous étions loin de penser à la guerre, et si nous y pensions, c'était pour songer aux Danois, à leurs défaites, pour regretter que nous ne les eussions pas défendus, et presque pleurer d'attendrissement à voir la noblesse et la dignité de ces visages qui nous entouraient.
Dans la traversée de Kiel à Copenhague, j'avais déjà été frappé de la correction de ces Scandinaves et de leuiair d'honnêteté. En débarquant à MalmO, je l'ai retrouvée deux fois, coup sur coup.
En entrant au bureau du canal de Gothie, la première affiche que je vois est celle des chemins de fer suédois. Avez-vous jamais vu en France la moindre indication, dans un service de voyageurs, d'une entreprise rivale? De là nous allons à un hôtel, nous déposons nos bagages. Au moment de monter dans nos chambres, nous demandons quand part le bateau pour le canal de Gothie : « Le voilà, me dit l'hôte, il part dans une heure. » Il perdait trois voyageurs sans sourciller.
Ce sont là deux traits bien modestes, mais voilà le type de loyauté qu'on trouve dans toutes les communications qu'on peut avoir, en Suède comme en Danemark, avec les
gens du pays. Allez à Londres, essayez de prendre chez un changeur la raoanaie d'une pièce de cent sous sans qu'il vous en vole le quart!
On peut décrira d'un mot la Suède; il suffit de dire : « Elle est belle. » Le ciel, la terre, les cours d'eau, les rivages de la mer, les arbres, tout, jusqu'aux vapeurs qui dansent pendant les nuits en rondes fantastiques sur les lacs, s'y éclaire d'une lumière magique, se colore en nuances vives et brillantes comme des parures de satin, de velours et de pierres précieuses, tandis que sur les champs, les collines, les arbres, les eaux, une simplicité sublime se développe sur toute la nature comme un manteau de grâce et de paix. C'est une impression unique, on ne la trouve que là : ni les montagnes, ni la mer, ni le ciel des autres pays, ne peuvent la représenter, car elle est faite de soleil, de terre et de climat.
Cette beauté, celte grâce et cette simplicité, on la retrouve dans la race qui y respire. Malgré une civilisation parfaite, elle est serrée de trop près par son climat, trop éblouie par sa lumière, pour ne pas s'en ressentir : aussi la beauté, la grâce, la simplicité, sont la première impression qu'on éprouve devant les Suédois. Elle est d'autant plus nette et ferme qu'on ne rencontre presque pas d étrangers, et que les types y gardent leur aspect dans toutes les classes.
Le canal de Gothie, commencé en 1810 et terminé en 1S32, a une longueur de 8 milles suédois et a coûté 13,71.3,340 rixdales. En ajoutant les lacs que ce canal joint à plusieurs endroits, la distance entre la mer du Nord et la mer Baltique est de plus de 30 milles suédois. 11 compte ."38 écluses. Le point le plus élevé du canal, près du lac Wiken, en Ostrogothie, est à une hauteur de 308 pieds et 2 pouces. Le canal de Gothie proprement dit commence près de la ville de Soderkoping, et réunit la Baltique à la mer du Nord. C'est une mise en scène digne de la Suède. On traverse d abord le lac de \Vener, et une fois entré dans le canal , qui est très étroit, on se croirait à bord
comme dans «ne voiture roulant à travers des champs, des prairies, des arbres, d'une verdure opulente. On peut même, quand il y a une écluse à passer, descendre à terre et se promener.
L'arrivée à Stockholm donne une vue merveilleuse, avec la perspective du lac Ma?lar, qui s'étend à perte de vue dans l'ouest, et droit devant soi on peut admirer les quais et les édifices. Stockholm est une des plus belles villes de l'Europe, et surtout unique dans son genre; aucune des autres villes de la Suède ne peut rivaliser de près ou de loin avec elle. Pour les édifices, les rues et les canaux, je renvoie aux guides de voyage. Les nombreux canaux dont elle est traversée lui donnent une animation sans pareille.
Nous arrivions à Stockholm le 9 juin, en pleine lumière polaire. Le lendemain soir, à onze heures et demie, assis près de la fenêtre, j'écrivis une lettre, et me promenant ensuite sur la place, à minuit, je pris au crayon quelques notes sur mon portefeuille. Quelques jours après, à une heure du matin, j'allai à la campagne chercher mon fils qui ne revenait pas d'une maison où on lavait emmené dîner, et c'est là que je vis, en passant le long d'un lac, à la lueur zodiacale, le tourbillon de vapeurs fantastiques dont je parlais tout à l'heure.
Certainement c'est avant tout cette lumière polaire, si vive pendant le jour, si insolite pendant la nuit, qui répand sa magie sur tout ce qu'on voit, mais les formes, les teintes et les dispositions des objets naturels offrent presque continuellement des aspects doux, clairs et harmonieux. La terre est d'une nuance fine et légère; les arbres, surtout les peupliers et les bouleaux, se répandent partout, par groupes épanouis épars dans les plaines et les pentes, rangés aux bords des lacs, et en encadrant les eaux tantôt d'un lilas pâle, tantôt d'un brun doré comme le malaga, et quand on les regarde de près, leur écorce, sur un fond argenté ou vert clair, est comme émaillé de perles, de topazes et de rubis. Le sable, les pierres, la
terre, brillent presque partout de ce scintillement : on dirait qu'une poussière d'arc-en-ciel a répandu son prisme sur toute la nature. Il n'y a point là une illusion d'optique : pour peu qu'on soit myope, on n'a qu'à regarder de près pour le voir; en examinant les paysages des peintres suédois, on y retrouvera ce fourmillement de lumière colorée.
La terre suédoise est horizontale, les mouvements de niveau y sont rares et peu marqués. Comme toutes les ])laines, celte disposition étend sur le pays un air de calme qui inspire des idées simples et larges. On ne trouve que rarement des pavsages pittoresques ou saisissants comme en Norvège, mais on rencontre continuellement des sites agréables. A part quelques cascades, les eaux y offrent plus de charme que d'émotion, mais le charme est partout où les eaux coulent, et on les rencontre à chaque pas, jmisque les forêts, oîi l'on ne passe point, couvrent le tiers du territoire, et que les eaux, qui sont répandues jiartoul, en couvrent le septième.
A part la frontière de Norvège, l'Oreskiitan est la seule montagne de l'intérieur. Elle a 4,910 pieds d'élévation, et cependant est si peu inaccessible, que nous l'avons montée et descendue en une matinée. Au reste elle était alors si peu connue, au moins de nos savants de l'Observatoire, qu'un inspecteur général des mines, JNI. Luuit, m'écrivit de Lyon pour la faire réintégrer dans V Almanacli du Bureau des loTi'^itudes, où sa place était « astronomique ».
Or, ccmnie je me trouve être le seul à avoir fait connaître à l'Observatoire l'existence de l'Oreskiitan, il en résulte qu'en montant au sommet de cette montagne inédite (au moins pour les savants du Luxembourg), au lieu d'une promenade, j'aurai fait une découverte géographique!
A part les grandes villes, toutes les autres sont bâties en bois à peu près sur le même modèle et rangées de même, avec des rues désertes, ce qui ne les rend ni gaies ni intéressantes; mais les maisons, souvent peintes en rouge et soulevées aux quatre coins par de grosses
pierres, ont un effet pittoresque, d'autant que souvent les toits sont couverts en terre semée de foin, de fleurs, qui relèvent de façon charmante les maisons rouges ou brunes. Il n'est pas rare d'y voir même se dresser des arbres dont le tronc, grandissant d'abord à l'intérieur de la maison, a percé entre les solives du toit, et a fini par y développer un superbe parasol qui s'y prélasse de l'air le plus naturel du monde, tandis que sous son ombrage, si le toit est assez bas, un mouton y saute et se met à paître riierbe fraîche comme s'il était dans un pré. Les granges, avec une rampe qui mène au grenier, et une porte où les chevaux et les autres bestiaux sont alignés tête-bèche dans des écuries pas plus hautes que leurs têtes, ajoutent un grand effet à ces constructions, généralement ornées, aux quatre coins du toit, de cornes de rennes dépouillées de leur peau. Il n'est pas jusqu'à d'immenses barrières de sapin disposées en zigzag, jusqu'à de grandes grilles de bois plantées sur les prés, enguirlandées de foin vert qu'on y met à sécher, qui ne donnent un air d'ordre et de vie à ces paysages primitifs.
Surtout quand on a vu' la Norvège, l'opposition relève encore ce caractère de simplicité et de douceur, et cela dans les hommes aussi bien que dans les choses.
On peut vraiment dire sans exagération que tous les Suédois, quel que soit leur rang, sont des hommes comme il faut. D'aljord leur taille élevée, leur chevelure blonde, leur teint clair et leurs yeux bleus, leur donnent un air doux et imposant. Leurs mouvements ijont lents et bien rythmés.
J'ai été très frappé d'une différence de ces mouvements. Quand on passe, pendant 1 été, le long des bords du lac Maîlar, par exemple, où se font les parties de campagne, on en voit les bords animés de promeneurs jeunes et vieux, qui sautent, dansent, avec des joies telles, que si on les voyait à notre bois de Boulogne, on les prendrait pour des fous. Mais au lieu de les regarder, faites attention aux gens assis avec vous dans le bateau, vous n'en
voj'^ez pas un qui bouge : là ou chacun s'est assis en s'embarquant, il reste, et jusqu'au moment de débarquer, que ses jambes soient croisées ou écartées, elles n'auront pas changé de place; personne ne parlera à son voisin, pas un voyageur ne se promènera sur le pont, et tout cela pendant des heures. Je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a là un elfet de climat, le froid de l'hiver laissant je ne sais quelle empreinte de glace à ces corps gelés pendant les trois quarts de l'année, et qui en gardent un engourdissement, ne se dérouillant sous le soleil de l'été que quand un grand plaisir les secoue. Quoi qu'il en soit, la tenue et les manières ont évidemment une espèce de mesure qu'on ne retrouve pas chez l'homme des pays tempérés ou chauds, et il en résulte celte grâce et celte dignité qui m'ont si vivement frappé.
Chez les hommes du monde, ou la retrouve relevée de tout ce qu'ypeut ajouter l'éducation, la science et l'usage, embellis par des femmes d'une distinction suprême.
Si l'on me demandait de résumer mon impression sur la société suédoise, je dirais volontiers que c'est une idylle. Certainement tous les hommes, à l'état de civilisation, sont au fond partout les mêmes, mais les conditions de vie changent du toutautoutles mœurs, c'est-à-dire qu'elles peuvent modifier la moralité jusqu'à créer dans une race le bien ou le mal sous la force invincible de la nécessité. Comme dans tous les pays froids et pauvres, si un peuple ne peut pas vivre aux dépens des étrangers, même en les pillant, comme, par exemple, les Anglais, il est réduit à gagner sa vie par Ihonnêteté. C'est ce qui est arrivé à la Suède : tant qu'elle a pu saccager l'Europe, elle est restée un peuple barbare, et elle n"a valu ni plus ni moins que ses victimes : du moment où il lui a fallu rester chez elle et travailler pour vivre, la misère a fait fleurir ses qualités juscpielà étouffées par les vices qui régnaient encore chez les Européens. Quand on la compare à la moralité des autres pays, le mol d'idylle que je lui ai décerné tout à l'heure est parfaitement mérité. On voit là, en grande
proportion, une vérité qui ne s'applique pas seulement aux gens pauvres, mais qui pour un peuple est le gage de la vertu sociale. On en peut bien juger à ce qui se passe actuellement dans le Transvaal, où l'on voit un petit peuple tenir tète, et avec quelle gloire ! à l'un des peuples les plus puissants de la terre, mais qui manque d'honneur et de probité.
Il me faudrait écrire un livre pour raconter l'accueil que j'ai reçu en Suède, à commencer par Stockholm. D'abord j'ai été reçu par M. Fournier, un des diplomates les plus crainents de la France, et homme d'esprit s'il en fut. Nous nous liâmes d'une amitié qui s'est continuée lorsqu'il devint sénateur, et qui n'a été brisée qu'à sa mort. Le roi ne jurait que par lui, et grâce à cette faveur, on a mis à ma disposition plusieurs fonctionnaires des établissements pénitentiaires, qui m'ont comblé d'empressement. Enfin c'est encore à son intervention cpie j'ai dii la décoration de l'étoile polaire, à laquelle je tiens beaucoup. Elle ne s'accorde en Suède qu'à un petit nombre de personnages considérables, elle est extrêmement rare en Europe, et puis surtout elle me rattache à un pays que j'aime de tout mon cœur, non seulement pour l'accueil que j'y ai reçu partout, mais parce qu'il s'adressait à mon pays, dans un temps où je vis, à mesure que nos malheurs s'aggravaient, des cris et des larmes de sympathie auguienter pendant tout le voyage. J'aurai tout à l'heure à en redire autant pour la Norvège, où malgré les dissentiments qui la séparent de la Suède, j'ai retrouvé la même sympathie pour la France.